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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Névroses, 1883· Les refuges

La Vache au taureau

Maurice Rollinat· 28 quatrains, alexandrins, 112 vers

À Léon Cladel.

À l'aube, à l'heure exquise‖ où l'âme du sureauBaise au bord des marais‖ la tristesse du saule,Jeanne, pieds et bras nus,‖ l'aiguillon sur l'épaule,Conduit par le chemin‖ sa génisse au taureau.

Compagnonnage errant‖ de placides femelles,Plantureuses Vénus‖ de l'animalité,Qui, dans un nonchaloir‖ plein de bonne santé,S'en vont à pas égaux‖ comme deux sœurs jumelles.

Si le pis est pesant,‖ les seins sont aussi lourds,L'une a les cheveux drus,‖ l'autre les crins opaques,Et leurs yeux sont pareils‖ à ces petites flaquesOù la lune projette‖ un rayon de velours.

Aussi, rocs et buissons,‖ les chênes et les chaumesSemblent leur dire, émus‖ de cette humble union,Qu'en ce jour c'est la fête‖ et la communionDes formes, des clartés,‖ des bruits et des arômes.

Un seul point les sépare,‖ et ce point-là, c'est tout :Séduite un beau matin‖ par le Serpent fait homme,Aux rameaux du Plaisir,‖ Jeanne a cueilli la pomme,Tandis que la génisse‖ est vierge de partout.

Ses cornes aux bouts noirs,‖ arquant leurs fines pointes,Parent son doux visage ;‖ et d'un air ingénu,Toute neuve, elle apporte‖ à son mâle inconnuSes lèvres de pucelle‖ hermétiquement jointes.

Elles s'en vont ainsi‖ le long des églantiersOù l'Aurore a pleuré‖ son déluge de perles,Et le vol des piverts,‖ des margots et des merlesLes effleure et les suit‖ par dessus les sentiers.

Bientôt, sur leur trajet,‖ la brise encore moiteEmbaume son murmure‖ et chauffe son soupir ;Le lièvre, à travers champs,‖ flâne et vient s'accroupir,Et le ciel resourit‖ à l'eau qui remiroite.

La vache, en mal d'amour,‖ brame, le cou tendu,Ou flaire les gazons,‖ sans danger qu'elle y morde ;Et la fille, en chantant,‖ la mène par la corde,Ivre et sereine au fond‖ de ce pays perdu.

Soudain par la venelle‖ où marquent les fers d'âneEt jonchée au milieu‖ de crotte de mouton,On vient à sa rencontre,‖ et vite, JeannetonReconnaît le beau gars‖ pour qui son cœur se damne.

Ils sont rendus. Voici‖ le troupeau des canardsQui plongeonne et s'ébat‖ sur l'étang couleur d'huile,Le coq sur son fumier,‖ le pigeon sur sa tuile,Et les deux chiens grognons,‖ roux comme des renards.

Tous les fermiers sont là‖ dans la cour du domaine,Depuis l'aïeul joufflu‖ jusqu'au pâtre chafouin ;L'un d'eux fixe aux barreaux‖ d'une voiture à foinLa taure qui mugit,‖ s'effare et se démène.

On fait cercle, on s'installe‖ autour du chariot,Et bientôt le taurin‖ s'avance d'un pas ferme,Laissant choir de la morve‖ et goutteler du germe,Trapu, la tête courte‖ et le pied maigriot.

Il vient ; sa longue queue,‖ âpre et bien emmanchée,Sur les cuisses, les flancs,‖ et jusque sur les reinsAgite en se tordant‖ son panache de crinsOù claquent des grumeaux‖ de bouse desséchée.

Front bourru, mal corné,‖ les yeux sanglants et fous,Il bouffe devant lui‖ comme un soufflet de forge ;Et le fanon ridé‖ qui croule de sa gorgeFlotte massivement‖ et lui bat les genoux.

De sa langue râpeuse,‖ énorme et violette,Il fouille ses naseaux‖ alternativement,Et par un guttural‖ et rauque beuglementIl aborde d'un trait‖ la vache qui halète.

Alors, ces animaux‖ tremblants et tout émus,Comme pour se conter‖ les ruts qui les harassent,Se hument longuement,‖ se pourlèchent, s'embrassent,Corne à corne, et joignant‖ leurs gros museaux camus.

Graves et solennels‖ près de cette voiture,Ils ont l'air de comprendre,‖ avec le libre instinct,Qu'ils vont se donner là,‖ sous l'œil blanc du Matin,Le grand baiser d'Amour‖ qui peuple la Nature.

Enfin, quand il a mis‖ son mufle au bon endroit,Le Brun, aux rayons frais‖ du soleil qui se dore,Renifle dans le vent‖ la senteur qu'il adoreEt s'apprête, indécis,‖ boiteux et maladroit.

Il marche à reculons,‖ il tournoie, il oblique ;Puis, ayant consulté‖ sa récente vigueur,Darde son nerf pointu‖ dans toute sa longueur,Et s'enlève puissant,‖ fauve et mélancolique.

Mais, déséquilibré‖ sitôt qu'il est debout,Il use, à tâtonner,‖ son ardeur qui succombe :Il se hisse et fléchit,‖ il regrimpe et retombe ;Et pourtant, le taureau‖ n'est pas encore à bout.

En vain les quolibets‖ pleuvent du petit groupe :Il se recueille en lui‖ pour un nouvel assaut,Il reflaire, il relèche,‖ il se dresse en sursaut,Et voilà qu'il reprend‖ la vache par la croupe.

Ah bravo ! cette fois,‖ la saillie a porté !Certe, il n'est pas besoin‖ que le veau recommence :Il a, d'un jet suprême,‖ engouffré sa semenceJusque dans le fin fond‖ de la maternité !

Et tandis que la vache,‖ absolument inerte ;Cuve un ravissement‖ qui ne peut s'exhaler,Le taureau couvre encore,‖ avant de s'en aller,La vierge de vingt mois‖ qu'il a si bien ouverte.

Or, Jeanne et son galant‖ surveillés par les Vieux,Ayant vu tout cela‖ sans pouvoir rien se dire,Échangent à l'envi‖ les baisers du sourireEt les attouchements‖ des gestes et des yeux ;

Puis, le désir mouillant‖ leur prunelle flambante,Pleine de longs regards‖ coulés en tapinois,Tous deux ont convenu,‖ par un signal sournois,De se voir aujourd'hui,‖ juste à la nuit tombante.

Mais, avec le départ‖ du Maître en cheveux blancs,Finit cette humble scène‖ aux acteurs si nature :Chacun s'en va ; le Brun‖ retourne à sa pâture,La génisse, œil mi-clos,‖ suit la fille à pas lents.

Et Jeanne s'en revient,‖ voluptueuse et rose,En songeant que ce soir,‖ à l'heure des crapauds,Elle, bien moins niaise,‖ et lui, bien plus dispos,Sous la Lune ils feront,‖ tous deux, la même chose.

Versification

Forme
28 quatrains (quatrains)
Rimes
28(abba)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
28 quatrains
Mots à la rime
a sureau / taureau masculine, classiqueb saule / l'épaule féminine, classiquea femelles / jumelles féminine, classiqueb l'animalité / santé masculine, classiquea lourds / velours masculine, classiqueb opaques / flaques féminine, classiquea chaumes / arômes féminine, classiqueb union / communion masculine, classiquea tout / partout masculine, classiqueb homme / pomme féminine, classiquea pointes / jointes féminine, classiqueb ingénu / inconnu masculine, classiquea églantiers / sentiers masculine, classiqueb perles / merles féminine, classiquea moite / remiroite féminine, classiqueb soupir / s'accroupir masculine, classiquea tendu / perdu masculine, classiqueb morde / corde féminine, classiquea d'âne / damne féminine, classiqueb mouton / Jeanneton masculine, classiquea canards / renards masculine, classiqueb d'huile / tuile féminine, classiquea domaine / démène féminine, classiqueb chafouin / foin masculine, classiquea chariot / maigriot masculine, classiqueb ferme / germe féminine, classiquea emmanchée / desséchée féminine, classiqueb reins / crins masculine, classiquea fous / genoux masculine, classiqueb forge / gorge féminine, classiquea violette / halète féminine, classiqueb alternativement / beuglement masculine, classiquea émus / camus masculine, classiqueb harassent / s'embrassent féminine, classiquea voiture / Nature féminine, classiqueb instinct / Matin masculine, non classiquea endroit / maladroit masculine, classiqueb dore / adore féminine, classiquea oblique / mélancolique féminine, classiqueb vigueur / longueur masculine, classiquea debout / bout masculine, classiqueb succombe / retombe féminine, classiquea groupe / croupe féminine, classiqueb assaut / sursaut masculine, classiquea porté / maternité masculine, classiqueb recommence / semence féminine, classiquea inerte / ouverte féminine, classiqueb s'exhaler / aller masculine, classiquea Vieux / yeux masculine, classiqueb dire / sourire féminine, classiquea flambante / tombante féminine, classiqueb tapinois / sournois masculine, classiquea blancs / lents masculine, classiqueb nature / pâture féminine, classiquea rose / chose féminine, classiqueb crapauds / dispos masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

112 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Névroses, Paris, G. CHARPENTIER, EDITEUR, 1885· numérisation poesies.net· Sources