Les Névroses, 1883· Les ténèbres
Les Agonies lentes
À Albert Allenet.
On voit sortir, l'été,‖ par les superbes temps,Les poitrinaires longs,‖ fluets et tremblotants ;Ils cherchent, l'œil vitreux‖ et noyé de mystère,Dans une grande allée,‖ un vieux banc solitaireEt que le soleil cuit‖ dans son embrasement.Alors, ces malheureux‖ s'assoient avidement,Et débiles, voûtés,‖ blêmes comme des marbresRegardent vaguement‖ la verdure des arbres.Parfois des promeneurs‖ aux regards effrontésLorgnent ces parias‖ par le mal hébétés,Et jamais la pitié,‖ tant que l'examen dure,N'apparaît sur leur face‖ aussi sotte que dure.Trop béats pour sentir‖ les deuils et les effrois,Ils fument devant eux,‖ indifférents et froids,Et l'odeur du cigare,‖ empoisonnant la brise ;Cause à ces moribonds‖ une toux qui les brise.Eux, les martyrisés,‖ eux, les cadavéreux,Comme ils doivent souffrir‖ de ce contraste affreuxOù la santé publique‖ avec son ironieRaille leur misérable‖ et cruelle agonie !Pour eux, dont les poumons‖ flétris dès le berceauS'en vont, heure par heure‖ et morceau par morceau,Pas d'éclair consolant‖ qui fende leurs ténèbres !Puis, ils sont assaillis‖ de présages funèbres,Ayant en plein midi,‖ par un azur qui bout,L'hostilité nocturne‖ et louche du hibou :Un convoi rencontré‖ près d'une basilique ;Un menuisier blafard,‖ à l'air mélancolique,Qui transporte un cercueil‖ à peine raboté,Où déjà le couvercle‖ en dôme est ajusté ;Un lugubre flâneur‖ que l'âge ride et casse,Qui se parle à lui-même‖ en traînant sa carcasseEt qui répond peut-être‖ à quelque vieux remord ;Une main qui remet‖ des « faire part » de mort ;Un prêtre en capuchon,‖ comme un jaune trappiste :Toutes ces visions‖ s'acharnent à leur piste.Le terme de leur vie,‖ hélas ! va donc échoir !Ils le savent ! celui‖ qui scrute leur crachoirEn a trop laissé voir‖ sur sa figure fausse,Pour qu'ils ne songent pas‖ qu'on va creuser leur fosse.
Oh ! j'en ai rencontré‖ plus d'un par les cheminsQui cachait à moitié‖ sa tête dans ses mainsDevant un corbillard‖ gagnant le cimetière ;Et j'ai senti pleurer‖ mon âme tout entière !
À quels frissonnements,‖ à quelle intense horreurSont voués ces vivants‖ écrasés de terreur,Quand ils rentrent le soir,‖ au déclin de l'automne,Dans leur alcôve tiède,‖ ancienne et monotone ?
En proie à la plus sombre‖ hallucination,Dans un morbide élan‖ d'imagination,Sous un mal qui les mine‖ et qui les exténueOsent-ils supposer‖ que leur fin est venue,Pour assister d'avance‖ à leur enterrement ?Voient-ils les invités‖ entrer sinistrementDans la chambre où leur bière‖ étroite et mal visséeSouffle la puanteur‖ infecte et condensée ?Entendent-ils causer‖ les croque-morts tout bas ?Sentent-ils qu'on soulève‖ et qu'on porte là-basSous les panaches blancs‖ de la lente voitureLe bois rectangulaire‖ où gît leur pourriture ?Dans la nef, aux accords‖ d'un orgue nasillard,Sur le haut catafalque,‖ au milieu d'un brouillardD'encens, qu'on fait brûler‖ auprès d'eux sur la pierrePour combattre l'odeur‖ s'échappant de leur bière,Entre des cierges gris‖ aux lueurs de falot,Appelés par des voix‖ qu'étouffe le sanglotEt pleurés par des chants‖ d'une plainte infinie,Voient-ils qu'on est au bout‖ de la cérémonieMortuaire, et qu'on va‖ les jeter dans le trou ?L'entrée au cimetière,‖ — un sol visqueux et mou, —Les enterreurs au bord‖ de la fosse qui s'offre,Le brusque nœud coulant‖ qu'on passe autour du coffreQui s'enfourne et descend‖ comme un seau dans un puits ;Le heurt mat du cercueil‖ au fond du gouffre, et puis,À la fin, les cailloux,‖ les pierres et l'argileQui frappent à coups sourds‖ leur couvercle fragile,Tout cela passe-t-il‖ en frissons désolésAu plus creux de leur âme‖ et de leurs os gelés,Et dans un soliloque‖ amer et pulmonique,Ne pouvant maîtriser‖ la suprême panique,Crient-ils : « Grâce ! » au Destin‖ qui répond : « Non, la Mort. »
Ainsi je songe, et j'offre‖ à vous que le spleen mord,À vous, pâles martyrs,‖ plus damnés que Tantale,Ces vers noirs inspirés‖ par la Muse fatale.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 42((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a temps / tremblotants masculine, classiqueb mystère / solitaire féminine, classiquec embrasement / avidement masculine, classiqued marbres / arbres féminine, classiquee effrontés / hébétés masculine, classiquef dure féminine, classiqueg effrois / froids masculine, classiqueh brise féminine, classiquei cadavéreux / affreux masculine, classiquej ironie / agonie féminine, classiquek berceau / morceau masculine, classiquel ténèbres / funèbres féminine, classiquem bout / hibou masculine, non classiquen basilique / mélancolique féminine, classiqueo raboté / ajusté masculine, classiquep casse / carcasse féminine, classiqueq remord / mort masculine, classiquer trappiste / piste féminine, classiques échoir / crachoir masculine, classiquet fausse / fosse féminine, classiquea chemins / mains masculine, classiqueb cimetière / entière féminine, classiquea horreur / terreur masculine, classiqueb l'automne / monotone féminine, classiquea hallucination / d'imagination masculine, classiqueb exténue / venue féminine, classiquec enterrement / sinistrement masculine, classiqued vissée / condensée féminine, classiquee bas / là-bas masculine, classiquef voiture / pourriture féminine, classiqueg nasillard / brouillard masculine, classiqueh pierre / bière féminine, classiquei falot / sanglot masculine, classiquej infinie / cérémonie féminine, classiquek trou / mou masculine, classiquel s'offre / coffre féminine, classiquem puits / puis masculine, classiquen l'argile / fragile féminine, classiqueo désolés / gelés masculine, classiquep pulmonique / panique féminine, classiqueq Mort / mord masculine, classiqueb Tantale / fatale féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.6· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Névroses, Paris, G. CHARPENTIER, EDITEUR, 1885· numérisation poesies.net· Sources