Les Névroses, 1883· Les ténèbres
Les Larmes
À Georges Lorin.
Le crâne des souffrants vulgairesEst un ciel presque jamais noir,Un ciel où ne s'envole guèresL'abominable désespoir.
Chaque nuage qui traverseEn courant cet azur qui luit,Se crève en une douce averseApaisante comme la nuit.
Une pluie exquise de larmesSans efforts en jaillit à flots,Éteignant le feu des alarmesEt noyant les âpres sanglots.
Alors pour ces âmes charnuesAu martyre superficiel,Les illusions revenuesSe diaprent en arc-en-ciel.
Mais le cerveau du solitaire,Vieux nourrisson de la terreur,Est un caveau plein de mystèreEt de vertigineuse horreur.
Du fond de l'opacité grasseOù pourrit l'espoir enterré,Une voix hurle : « Pas de grâce !Non ! pas de grâce au torturé ! »
Près des colères sans courageEt qui n'ont plus qu'à s'accroupir,La résignation qui rageS'y révolte dans un soupir,
Et comme un vautour fantastique,Avec un œil dur et profond,La fatalité despotiqueÉtend ses ailes au plafond !
Crâne plus terrible qu'un antreDe serpents venimeux et froids,Où pas un rayon de jour n'entrePour illuminer tant d'effrois,
Par tes yeux, soupiraux funèbres,Ne bâillant que sur des malheurs,Tes lourds nuages de ténèbresNe se crèvent jamais en pleurs !
Oh ! quand, rongé d'inquiétudes,On va geignant par les chemins,Au plus profond des solitudes,Ne pouvoir pleurer dans ses mains !
Jalouser ces douleurs de mèresAyant au moins pour s'épancherLe torrent des larmes amèresQue la mort seule peut sécher !
Quand on voudrait se fondre en sourceEt ruisseler comme du sang,Hélas ! n'avoir d'autre ressourceQue de grimacer en grinçant !
Oh ! sous le regret qui vous creuse,Mordre ses poings crispés, avecLa paupière cadavéreuseEt l'œil implacablement sec !
Ô sensitive enchanteresse,Saule pleureur délicieux,Verse à jamais sur ma détresseLa rosée âcre de tes yeux !
Que ta plainte humecte ma vie !Que ton sanglot mouille le mien !Pleure ! pleure ! moi je t'envieEn te voyant pleurer si bien !
Car, maintenant, mon noir martyre,De ses larmes abandonné,Pour pleurer n'a plus que le rire,Le rire atroce du damné !
Versification
- Forme
- 17 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 17(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 17 quatrains
- Mots à la rime
- a vulgaires / guères féminine, classiqueb noir / désespoir masculine, classiquea traverse / averse féminine, classiqueb luit / nuit masculine, classiquea larmes / alarmes féminine, classiqueb flots / sanglots masculine, classiquea charnues / revenues féminine, classiqueb superficiel / arc-en-ciel masculine, classiquea solitaire / mystère féminine, classiqueb terreur / horreur masculine, classiquea grasse / grâce féminine, classiqueb enterré / torturé masculine, classiquea courage / rage féminine, classiqueb s'accroupir / soupir masculine, classiquea fantastique / despotique féminine, classiqueb profond / plafond masculine, classiquea antre / n'entre féminine, classiqueb froids / d'effrois masculine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb malheurs / pleurs masculine, classiquea d'inquiétudes / solitudes féminine, classiqueb chemins / mains masculine, classiquea mères / amères féminine, classiqueb s'épancher / sécher masculine, classiquea source / ressource féminine, classiqueb sang / grinçant masculine, non classiquea creuse / cadavéreuse féminine, classiqueb avec / sec masculine, classiquea enchanteresse / détresse féminine, classiqueb délicieux / yeux masculine, classiquea vie / t'envie féminine, classiqueb mien / bien masculine, classiquea martyre / rire féminine, classiqueb abandonné / damné masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Névroses, Paris, G. CHARPENTIER, EDITEUR, 1885· numérisation poesies.net· Sources