Paysages et Paysans, 1899
Le grand Cercueil
Il pleuvasse avec du tonnerre…Il est déjà tard… quand on voitDans le bourg entrer le convoiDe la défunte octogénaire.
La clarté du jour s’est enfuie.Tristement, la voiture à bœufsA repris son chemin bourbeux :Le cercueil attend sous la pluie.
Un lent tintement qui vous glaceDégoutte morne du clocher :Voici tout le monde marcherVers la grande croix de la place,
Quand il s’approche de la pierrePour lever le corps, le curé,Tout en chantant, reste effaréPar l’énormité de la bière.
Certe ! avec ses planches massives,Espèces de forts madriersCrevassés, noueux, mal taillés,Qui remplaceraient des solives,
Elle apparaît si gigantesqueEn épaisseur, en large, en long,Si haute, d’un tel poids de plomb,Qu’à la voir on en frémit presque.
Elle s’étale sans pareille,D’autant plus démesurémentQu’elle renferme seulementUn mince cadavre de vieille.
L’immense couvercle en dos d’âneA l’air aussi grand que les toits ;Le drap trop court montre son boisRoux et jaune comme un vieux crâne.
Et tandis que d’une aigre sorteLes enfants de chœur vont hurlant,Le prêtre est là, se rappelantLes dimensions de la morte.
« Qu’avait-elle ? cinq pieds, à peine !C’était maigre et gros comme rien !Un seul corps pour ça qui peut bienEn contenir une douzaine !
En a-t il fallu de la paille !Aura-t-on dû l’empaqueterPour l’empêcher de ballotterComme un grain dans une futaille !
Quel menuisier ! ça tient du songe !Il doit sûrement celui-ciAvoir le regard qui grossit,Et dans sa main le mètre allonge ! »
Les porteurs pliant sous leur charge,En nombre, comme de raison,Semblent traîner une maison.Le brancard est bien long et large,
Mais, il est usé ! quoi qu’on dise,Puisque, hélas ! le monstre ligneuxCroule avec un bruit caverneux,Juste en pénétrant dans l’église.
C’est un bras du brancard qui casse…On hisse l’effrayant cercueilSur l’estrade — et les chants de deuilSont bâclés sous la voûte basse.
Puis, les cloches vont à volées…À la montée, oh ! que c’est durEt long ! — Enfin ! voici le murQue dépassent les mausolées.
Le chantre mêle sa voix fausseAu bruit sourd des pas recueillis.Debout, s’offre aux yeux ébahisLe vieux sacristain dans la fosse.
L’ombre vient. Personne ne bouge.L’homme surmène, haletant,Ses deux outils où par instantLe soleil met un reflet rouge
Brusque, le curé l’interpelle :« Eh bien ! y sommes-nous ? » Et luiQuitte la fosse avec ennuiEn poussant sa pioche et sa pelle.
Le gouffre baille son mystère :Mais, le cercueil n’y glisse pas.« Je m’en doutais ! » grogne tout basLe sacristain qui rentre en terre.
Il remonte. On reprend la boîteQu’on ajuste du mieux qu’on peut.Mais, il s’en faut toujours un peu :La tombe est encor trop étroite.
De nouveau, la pioche luisanteDescend l’élargir. Cette fois,Le cercueil y coule à plein boisEn même temps qu’on l’y présente.
Au bord du trou, qui s’enténèbre.Un vieux qui tient le goupillonÉmet cette réflexionEn guise d’oraison funèbre :
« Elle a bien mérité sa fosse !C’est égal ! tout d’même, elle étaitTrop p’tite quand elle existaitPour faire une morte aussi grosse ! »
Et, sous sa chape très ancienne,Haut, solennel, — l’officiantS’en revient en s’apitoyantSur sa défunte paroissienne :
« L’infortune l’a poursuivie !…« Pauvre cadavre enguignonné !…« Tout pour elle aura mal tourné,« Dans la mort comme dans la vie ! »
104 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Paysages et Paysans, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 1899· numérisation poesies.net· Sources