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un seul est le mot juste.

Paysages et Paysans, 1899

Le vieux Priseur

Maurice Rollinat· 148 vers

Le plus grand priseur de la terreÉtait bien le père Chapu,Bonhomme rougeaud et trapu,Rond d’allure et de caractère.

Certes ! la poudre tabagiqueAucun ne la dégusta mieux,Avec plus d’amour que ce vieuxDont c’était le trésor magique.

Oui ! c’était sa joie et sa force.On le voyait s’épanouirQuand le couvercle à bout de cuirDécouvrait sa boîte en écorce.

Il l’avait là, comme son âme,Dans la poche de son gilet.Il disait, quand il en parlait,« Plutôt q’d’ell’ je m’pass’rais d’ma femme. »

Pour son vieux nez sa large priseQu’il aspirait jusqu’au cerveauAvait l’attrait toujours nouveau,Était sans cesse une surprise.

Ayant ouvert sa tabatière,Coudant un doigt, dans les deux boutsIl tapotait à petits coups,Pour dégrumeler la poussière.

Puis, entre l’index et le pouce,Il pinçait dans un plongementSa prise que, dévotement,Il reniflotait, lente et douce.

Un éclair de béatitudeParcourant alors tous ses traitsFaisait rire ses yeux distraits,Illuminait sa face rude.

« Hein ? chez vous l’habitude est forte,Dis-je, un jour, au père Chapu.Comment ça vous est-il venu ? »Et le vieux parla de la sorte :

« Jeun’ j’étais pourtant pas tout bête,Mais, faut croir’ que c’était un sort :Je n’faisais q’penser à la mort,J’avais mon cercueil dans la tête.

Dans les champs, à la métairie,Tout seul, comme avec d’aut’ garçons,Tell’ qu’un’ fièv’ qu’arrive en frissons,Subit’ment m’prenait c’te song’rie.

J’avais beau travailler q’plus ferme,Chanter fort, m’donner du mouv’ment,J’étais mangé par mon tourment,L’jour, la nuit, ça n’avait pas d’terme.

Et puis, sans que j’boiv’, sur ma vueYavait comm’ les brouillards du vin,Sans êtr’ sourd, j’entendais pas fin,Et j’avais la langue r’tenue.

J’fumais ben comm’ ça quéq’ pipette,Mais c’tabac-là n’me valait rien.Si tell’ment qui m’faisait pas d’bienQui m’rendait malade et pompette.

V’là q’prenant mes bott’, un dimanche,J’m’en fus trouver dans sa forêtL’charbonnier qui soignait d’secret :Un grand homm’ noir à barbe blanche.

J’lui racontai tout’ mon histoire.Et ses parol’ tell’ de c’jour-là,Ya pourtant trente ans d’ça, les v’là !Ell’ n’ont pas quitté ma mémoire :

« D’abord, qui m’dit, c’t’homm’ solitaire,Vous êt’ fermier ? Soyez pêcheur !Vivez dans les creux d’la fraîcheur,Et fouillez l’onde au lieu d’la terre.

À c’métier-là, moi, je l’devine,Vous d’viendrez plus astucieux.C’est la nuit qui fait les bons yeux,Et l’silenc’ qui rend l’oreill’ fine.

Quant à vot’ parol’ paresseuse,Tant mieux pour vous ! vous risquez moinsD’vous compromet’ devant témoins,La langue est toujours trop causeuse.

Maint’nant, v’lez-vous une âm’ rentièreD’la plus parfait’ tranquillité ?Dev’nez un priseur entêté,Un maniaq’ de la tabatière.

Avec ça, vous n’s’rez plus sensibleÀ tout’ ces peurs de trépasser,Vous attendrez, pour y penser,Q’vot’ jour soit v’nu : l’plus tard possible ! »

Dam’ ! dès l’lend’main, yeut pas d’méprise,Le pêcheur remplaça l’bouvier ;J’troquai la bêch’ pour l’épervier,Et la fumade cont’ la prise.

D’abord, j’aimai pas trop la chose,J’en fus curieux p’tit à p’tit ;Puis, mon nez en eut l’appétit…J’agrandis la boîte et la dose.

Dans mon tabac, moi, j’mets pas d’fève,Comm’ de l’eau dans l’vin, ça l’chang’ tout.Je l’veux net ! qu’il ait son vrai goût !Et tous vos parfums ça yenlève.

Ah oui ! c’t’habitud’-là m’attache,I’m’faut ma pris’ ! j’conviens q’mon nezEn a les d’sous tout goudronnés,Qu’on dirait, des fois, un’ moustache…

C’est pas la propreté suprême,Bah ! on s’mouch’ mieux et plus souvent,Et puis, l’grand air, la pluie et l’ventVous rend’ ben ragoûtant quand même.

Ell’ sont aussi joint’ qu’ell’ sont grossesMes queues d’rat. Dans leur profondeurL’tabac s’tient frais, gard’ son odeur,Tel que du limon dans des fosses.

J’m’ai moi seul appris à les faire :Queq’ petits clous fins d’tapissier,Un bout d’pelur’ de bon c’risier,Deux d’bois blanc, un d’cuir, font l’affaire.

J’en fabriqu’ pour d’aut’ ! quand l’vent rêcheEmpêch’ tout l’gros poisson d’mouver,J’m’amuse à les enjoliver,Pendant c’temps-là l’épervier sèche.

L’sorcier m’avait pas dit d’mensonges,J’prends à mon aise, en vivant bien,L’homm’ tel qu’il est, l’temps comme i’ vient,Et la paix des chos’ fait mes songes.

Oui ! sauf les affair’ de la pêcheOù q’mon esprit combin’ des coups,J’rêve aussi douc’ment q’les caillouxQuand i’ sont léchés par l’eau fraîche.

Certain’ fois q’ma b’sogne est confuseJ’en r’nifle un’ qui m’donne un conseil,M’désengourdit, m’tient en éveil,Et m’fournit du cœur et d’la ruse.

Comme aussi, lorsqu’ j’fais une pauseSur queq’ rocher gris pour fauteuil,Un’ bonn’ pris’ me met mieux à l’œilLe feuillag’ qui tremble ou qui r’pose.

Et puis, vous parlez, pour mon âge,Que j’suis encor subtil et r’tors !Sans soleil, j’vois l’poisson qui dort,J’entendrais un’ grenouill’ qui nage.

Ma foi ! j’suis l’plus heureux des hommes,J’rôd’ tranquille au fond d’mes vallons,Au bord de l’eau, sous l’ciel, — allons !Vite un’ pris’ ! pendant q’nous y sommes !

Parc’ que quand ma vie et la vôtre…Mais j’vous parl’ trépas, c’est trop fort !Cont’ ce p’tit r’venez-y d’la mortAttendez ! j’vas en prendre une autre. »

Ceci lu, maint priseur tirant sa tabatière,Se dira, non sans quelque émoi :« Ô prise ! que n’as-tu le même effet chez moiContre la peur du cimetière ! »

148 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Paysages et Paysans, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 1899· numérisation poesies.net· Sources