Les Musardises, 1893· I La chambre d’étudiant
III. À ma lampe
O vieille lampe, ô vieille‖ amie, à ta lumièreQue de bouquins je lus,‖ que de vers j'écrivis !Sous ton humble abat-jour‖ que de fois tu me visVeiller, quand le sommeil‖ rougissait ma paupière !
Lampe ventrue et basse,‖ en cuivre bosselé,Comme on en voit encor‖ sur les vieilles crédences,Tu reçus bien souvent‖ de graves confidences :De mes espoirs les plus‖ secrets je t'ai parlé.
Lampe, pendant longtemps‖ tu fus ma seule amie ;Et, lorsque j'habitais‖ tout là-haut, sous le toit,Seuls m'étaient doux les soirs‖ passés autour de toi…Et les fiacres roulaient‖ dans la rue endormie.
Que de fois, accoudé‖ sur ma table en bois blanc,J'ai, de ta poudre d'or,‖ construit des existences,Et que de fois rimé,‖ pour qui tu sais, des stances,Penchant mon front pâli‖ dans ton cercle tremblant !
Et quand le petit jour‖ rosé venait à naître,Quand, le ciel d'un bleu vert‖ déjà se nuançant,L'aurore grelottait‖ sur Paris, le passantTe voyait clignoter‖ encore à ma fenêtre.
L'âge te faisait bien‖ radoter quelquefois.Ton mécanisme était‖ d'une étrange faiblesse.Il fallait te monter,‖ te remonter sans cesse,Et retourner ta clef‖ sans cesse entre ses doigts.
Mais vous baissiez, méchante !‖ et sans que je comprissePourquoi. Vous paraissiez‖ vouloir vous amuser.La mèche s'obstinait‖ à se carboniser.Et j'enrageais, croyant‖ que c'était un caprice.
Bien souvent j'ai maudit‖ votre détraquement,Et votre humeur, alors,‖ me semblait une énigme.Vous faisiez tout d'un coup‖ un bruit de borborygme,Puis vous vous éteigniez‖ sans raison, brusquement.
Voilà qu'au lendemain‖ il me fallait remettreLa tâche… Et vous couvrant‖ d'injure et de mépris,J'allais dormir ! — Pardon !‖ maintenant j'ai compris ;Vous vous intéressiez‖ à votre pauvre maître.
Ne voulant pas le voir‖ si longtemps se pencherPour écrire ou pour lire,‖ un doigt contre la tempe,Vous cessiez de brûler…‖ Et c'était, bonne lampe,Votre manière à vous‖ de m'envoyer coucher.
Versification
- Forme
- 10 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 10(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 10 quatrains
- Mots à la rime
- a lumière / paupière féminine, classiqueb j'écrivis / vis masculine, classiquea bosselé / parlé masculine, classiqueb crédences / confidences féminine, classiquea amie / endormie féminine, classiqueb toit / toi masculine, non classiquea blanc / tremblant masculine, classiqueb existences / stances féminine, classiquea naître / fenêtre féminine, classiqueb nuançant / passant masculine, classiquea quelquefois / doigts masculine, classiqueb faiblesse / cesse féminine, classiquea comprisse / caprice féminine, classiqueb amuser / carboniser masculine, classiquea détraquement / brusquement masculine, classiqueb énigme / borborygme féminine, classiquea remettre / maître féminine, classiqueb mépris / compris masculine, classiquea pencher / coucher masculine, classiqueb tempe / lampe féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.2· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
40 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Musardises, E. Fasquelle (Paris), 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources