Les Musardises, 1893· III La maison des Pyrénées
III. L’eau
Luchon, ville des eaux courantes,Où mon enfance avait son toit,L'amour des choses transparentesMe vient évidemment de toi !
Ton nom seul, plein de bulles blanches,Fait pour moi des ruisseaux coulerSous des passerelles de planchesQue mon pied soudain sent trembler !
Où voit-on les bergeronnettes,Qui s'y connaissent en ruisseaux,Longer plus d'eaux vives et nettesSous de plus verdoyants arceaux ?
Où la neige daignerait-elleDescendre ainsi du pic sacréPour former une cascatelleDès qu'un passant est altéré ?
Où voit-on s'offrir une vasqueA chaque tournant de cheminPour qu'on puisse tenir VénasqueDans le creux glacé de sa main ?
Ce Vénasque au chapeau de brumeNe cesse pas de faire au valDes générosités d'écumeEt des largesses de cristal !
Prodigue sûr de ses ressourcesEt que la pelouse bénit,Le mont jette l'argent des sourcesPar les fenêtres de granit !
Il veut, formidable MécèneQui sait que l'eau fait toujours bien,Subvenir à la mise en scèneDe ce décor virgilien.
Dans l'herbe, au fond du précipice,Caressant ou rongeant le bord,Partout l'eau sourd, l'eau court, l'eau glisse,L'eau fuit, l'eau bout, l'eau rit, l'eau dort !
L'eau brille dans ta robe griseComme des glaives et des socs,Montagne auguste dont MoïseSemble avoir frappé tous les rocs !
Quand l'eau Semble absente, un bruit tendreNous avise qu'elle est tout près.Et quand on ne peut pas l'entendre,On la sent dans l'odeur des prés.
O sentiers ! ô ruisseaux sans nombreL'un à l'autre se mélangeant !Les sentiers sont des ruisseaux d'ombre,Les ruisseaux des sentiers d'argent !
A travers d'obliques ondées,L'Aurore, dans un bleu frisson,Voit les collines accoudéesComme des nymphes qu'elles sont !
Sur leurs épaules incarnatesDes torrents glissent, éperdus !Et ces éblouissantes nattesSont faites de ruisseaux tordus !
De l'eau partout ! Quand la rivièreDéborde, — histoire de pouvoirLaisser autour de la chaumièreDes petits morceaux de miroir, —
Les champs ont du ciel dans leurs barbesComme un vieil homme a des yeux bleus !Et vous savez, chevaux de TarbesQui broutez les prés onduleux,
Combien de ces flaques dormantesIl faut savoir franchir d'un bondLorsqu'on galope sur les menthes,Dont l'écrasement sent si bon !
Quelle terre ne serait sècheAuprès de cette terre ? Ah ! siL'on vivait d'amour et d'eau fraîche,Ce ne pourrait être qu'ici !
Et des fontaines ! des fontaines !Y en a-t-il !… Il y en aPour toutes les SamaritainesEt pour toutes les Rébecca !
Partout de l'eau ! Toujours des gouttesAux sandales des vagabonds !Tant d'eau partout que, pour les routes,Il faut, partout, des ponts, des ponts !
Voûtés comme de bons esclaves,Les ponts, joyeux de leurs fardeaux,Pour leur faire passer les gavesPrennent les routes sur leurs dos !
Et les routes d'or, qui s'amusentDe voir les ponts plonger aux flotsLeurs grands pieds de pierre qui s'usent,Ont de longs rires de grelots !
A l'heure où sortent les bréviaires,Le crépuscule rend divinsCes paysages de rivières,D'arches, de pics et de ravins.
Et toute cette eau, source ou gave,Sur le roc ou sous les cressons,Voix joyeuse ou silence grave,Nous instruit en fraîches leçons.
Ah ! quelle leçon vaudrait-elleCette claire leçon d'amourQue donne la neige éternelleEn pensant aux ruisseaux d'un jour ?
Où s'apprend la persévérance ?C'est au catéchisme de l'EauQui, sous des airs d'indifférence,Songe toujours à son niveau.
Contre la force ou le sarcasme,L'Eau, noble et fine, nous apprend,En bouillonnant, l'enthousiasme,Et la patience, en filtrant !
Ses conseils n'ont rien de scolaire,Car elle enseigne, en ses ruisseaux,L'utilité de la colère,Des belles chutes, et des sauts !
Elle murmure avec tendresse— Car elle veut que nous rêvions —Que bien souvent une paressePeut laisser des alluvions !
On sait tout lorsque l'on assisteAux cours délicieux de l'Eau :Sous la fougère et sous le cisteElle explique, en passant, le Beau,
Prodiguant l'exemple qui frappe,Elle prouve aussi bien qu'il estDans l'abondance d'une nappeQue dans la grâce d'un filet.
La dignité, cet esclavage,Ne rend jamais son flot boudeur ;On ne connaît pas le rivageOù l'attachera sa grandeur !
Son orgueil n'a pas la folieDe se priver des jeux charmants.Ah ! comme elle aime qu'on oublieQu'elle est un des quatre éléments !
Quand de sa crue on s'inquiète,Elle se pique de vermeil,Ne dédaignant pas la pailletteQu'elle sait être du soleil.
C'est par l'Eau que les blanches cimesSe racontent aux peupliers :Car les glaciers les plus sublimesParlent en ruisseaux familiers.
Eh quoi ! l'Eau ? la sœur de la Terre ?L'Eau qui féconde ? la grande Eau ?L'Eau qui lave et qui désaltèreDaigne jouer sous ce rideau ?
Elle joue avec l'écrevisse,Avec le saule… Et, tout d'un coup,Elle va se mettre en service,Elle qui peut inonder tout !
Elle coulait, large et futile,Sous les terrasses du château,Et puis un besoin d'être utileL'a prise brusquement, cette eau !
Lâchant la pompe fluviale,Elle file, d'un air malin,Dans la rigole trivialeQue lui propose le moulin !
Elle s'échappe des palettes,Et, bravement, voulant avoirDe grosses bulles violettes,Elle va mousser au lavoir ;
Elle entre, avec un bruit de foudre,Dans une scierie aux longs toits,Pour y mêler sa,blanche poudreA la poudre blonde du bois ;
Et quand on a dépecé l'arbre,Elle va, toujours s'échappant,S'embaucher pour scier du marbreChez un marbrier de Campan !
Elle a ses gaîtés les meilleuresDans le travail et dans le bruit…L'Eau divine a fait ses huit heuresQuand commence à tomber la nuit !
Le clair de lune y met sa traîne…Le bétail y met ses naseaux…Soyez, belle Eau Pyrénéenne,Bénie entre toutes les eaux !
— Source calme ou torrent bravache,L'Eau qui descend de la hauteurApprend tout ce qu'il faut qu'on sachePour être poète ou lutteur !
L'Eau ne cesse pas, gave ou source,D'apprendre à l'homme, à chaque instant,Qu'on emporte — en prenant sa course,Et qu'on reflète — en s'arrêtant ;
Mais que, malgré le flot qui rage,L'arbre emporté d'un brusque effort,O lutteur, devient un barrageLorsque le torrent n'est pas fort ;
Et que, malgré l'azur, poète,Quand le ruisseau n'est pas profond,À travers le ciel qu'il reflèteOn peut voir la terre du fond !
1893.
Versification
- Forme
- 48 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 48(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 48 quatrains
- Mots à la rime
- a courantes / transparentes féminine, classiqueb toit / toi masculine, non classiquea blanches / planches féminine, classiqueb couler / trembler masculine, classiquea bergeronnettes / nettes féminine, classiqueb ruisseaux / arceaux masculine, classiquea daignerait-elle / cascatelle féminine, classiqueb sacré / altéré masculine, classiquea vasque / Vénasque féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquea brume / d'écume féminine, classiqueb val / cristal masculine, classiquea ressources / sources féminine, classiqueb bénit / granit masculine, classiquea Mécène / scène féminine, classiqueb bien / virgilien masculine, classiquea précipice / glisse féminine, classiqueb bord / dort masculine, classiquea grise / Moïse féminine, classiqueb socs / rocs masculine, classiquea tendre / l'entendre féminine, classiqueb près / prés masculine, classiquea nombre / d'ombre féminine, équivalenteb mélangeant / d'argent masculine, classiquea ondées / accoudées féminine, classiqueb frisson / sont masculine, classiquea incarnates / nattes féminine, non classiqueb éperdus / tordus masculine, classiquea rivière / chaumière féminine, classiqueb pouvoir / miroir masculine, classiquea barbes / Tarbes féminine, classiqueb bleus / onduleux masculine, classiquea dormantes / menthes féminine, classiqueb bond / bon masculine, classiquea sèche / fraîche féminine, non classiqueb si / qu'ici masculine, classiquea fontaines / Samaritaines féminine, classiqueb a / Rébecca masculine, classiquea gouttes / routes féminine, classiqueb vagabonds / ponts masculine, classiquea esclaves / gaves féminine, classiqueb fardeaux / dos masculine, classiquea s'amusent / s'usent féminine, classiqueb flots / grelots masculine, classiquea bréviaires / rivières féminine, classiqueb divins / ravins masculine, classiquea gave / grave féminine, classiqueb cressons / leçons masculine, classiquea vaudrait-elle / éternelle féminine, classiqueb d'amour / jour masculine, classiquea persévérance / d'indifférence féminine, classiqueb l'Eau / niveau masculine, classiquea sarcasme / l'enthousiasme féminine, classiqueb apprend / filtrant masculine, classiquea scolaire / colère féminine, classiqueb ruisseaux / sauts masculine, classiquea tendresse / paresse féminine, classiqueb rêvions / alluvions masculine, classiquea assiste / ciste féminine, classiqueb l'Eau / Beau masculine, classiquea frappe / nappe féminine, classiqueb est / filet masculine, classiquea esclavage / rivage féminine, classiqueb boudeur / grandeur masculine, classiquea folie / oublie féminine, classiqueb charmants / éléments masculine, classiquea s'inquiète / paillette féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classiquea cimes / sublimes féminine, classiqueb peupliers / familiers masculine, classiquea Terre / désaltère féminine, classiqueb Eau / rideau masculine, classiquea l'écrevisse / service féminine, classiqueb coup / tout masculine, classiquea futile / utile féminine, non classiqueb château / eau masculine, classiquea fluviale / triviale féminine, classiqueb malin / moulin masculine, classiquea palettes / violettes féminine, classiqueb avoir / lavoir masculine, classiquea foudre / poudre féminine, classiqueb toits / bois masculine, classiquea l'arbre / marbre féminine, classiqueb s'échappant / Campan masculine, classiquea meilleures / heures féminine, non classiqueb bruit / nuit masculine, classiquea traîne / Pyrénéenne féminine, classiqueb naseaux / eaux masculine, classiquea bravache / sache féminine, classiqueb hauteur / lutteur masculine, classiquea source / course féminine, classiqueb instant / s'arrêtant masculine, classiquea rage / barrage féminine, classiqueb effort / fort masculine, classiquea poète / reflète féminine, classiqueb profond / fond masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.3
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
192 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Musardises, E. Fasquelle (Paris), 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources