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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Musardises, 1893· III La maison des Pyrénées

II. Les Pyrénées

Edmond Rostand· 61 quatrains, octosyllabes, 244 vers

Pourquoi suis-je, ô mes Pyrénées,Attiré sans cesse vers vous,Et, riantes ou ravinées,Qu'avez-vous pour moi de si doux ?

Lorsque j'arrive de ProvenceA travers des champs de maïs,D'où vient que je sens à l'avanceVotre odeur de gouffre et de lys ?

D'où vient qu'à vingt ans comme à douzeJe suis debout dans le wagon,Dès qu'on a dépassé Toulouse,Pour vous chercher à l'horizon ?

Et sitôt qu'au béret d'un pâtreJe connais que vous approchez,Quel est ce courant d'air bleuâtreQui m'aspire entre vos rochers ?

D'où vient que, lorsque à votre charmeJe veux résister, c'est vraimentComme si par le fer d'une armeJe rendais plus fort un aimant ?

D'où vient que pour moi, sur la terre,Il n'est d'Alpes ni d'ApenninsM'attirant avec ce mystèreQu'ont les grands pouvoirs féminins ?

D'où vient qu'en Tyrol et qu'en Suisse,Où je suis allé par hasard,Il n'est pas un chamois qui puisseMe sembler beau comme un isard ?

Où donc est-elle cette forceA quoi je sens que j'obéis ?Dans quelle fleur ? Sous quelle écorce ?D'où vient que j'aime ce pays ?

J'aurais pu le trouver superbeSans le trouver aussi charmant :Quelle est, entre ses herbes, l'herbeD'où naquit cet enchantement ?

Lézard vivant ou feuille morte,Un talisman se glissa-t-ilDans l'humble butin qu'on rapporteD'une course au bord d'un péril ?

Qui de vous est une amulette,Caillou blanc où luit un mica,Pierre à l'odeur de violette,Bouquet au parfum d'arnica ?

Quels cristaux, quelles marcassites,Grands monts où je me trouve heureux,Font-ils que, né loin de vos sites,Je me sens adopté par eux ?

Effleurai-je une mandragoreDans les racines d'un sapinQuand je me rendais à BigorreEn passant par le col d'Aspin ?

Je n'ai pas l'âme montagnarde :D'où vient que vous, me retenez,Pâle ciel que le mont regardeAvec de grands lacs étonnés ?

Est-il une Circé des neigesVersant son philtre au ruisseau clair ?Où donc êtes-vous, sortilèges ?Dans l'eau, dans la terre ou dans l'air ?

Je cherche… D'où m'êtes-vous nées,Tendresses pour ce haut jardin ?— Mais dans le soir des Pyrénées,Ma mémoire s'ouvre soudain.

Dans le soir une phrase vole,Par mon père dite jadis :« Ta grand'mère était espagnole »Ma grand'mère était, de Cadix !

Ah ! je comprends montagne verte,Pourquoi, souvent, dans vos sentiers,J'ai marché d'un pas plus alerteEn rencontrant, des muletiers !

Au tournant poudreux d'une route,Je comprends, quand je vous entends,Pourquoi, toujours, je vous écouteGrelots sonores, si longtemps !

Voilà pourquoi, sous les étoiles,Je vous guettais au coin des ponts,Attelages couverts de toiles,De sparterie et de pompons !

Pourquoi j'aimais voir les saccadesQue l'âne imprime aux cacoletsLancer dans l'argent des cascades,Des grains de raisins violets !

Tout s'explique, — et, bal du dimanche,Pourquoi, toujours, mon cœur battitLorsque l'espadrille était blancheEt que le pied était petit !

Je n'étais pas traître ou fantasqueQuand j'aimais, dans les bruits du bal.Presque autant le tambour de basqueQue le tambourin provençal.

Ce n'est pas l'odeur forestièreQue je demande au sapin bleu,C'est le parfum de la frontièreD'un pays dont je suis un peu.

Car l'Espagne qui me possèdeEt qui fait que je vais, là-haut,— Laissant en bas la brise tiède, —A la rencontre du vent chaud,

Ce n'est pas cette espagnoladeQui pendant un instant vous aLorsqu'on mord dans une grenadeOu qu'on respire un mimosa ;

Ni la jeune espagnolerieQui vous prend quand on lit MussetEt qu'une basquine fleuriePasse dans votre rêve… c'est

Une Espagne en mon cœur vivanteAu point que, lorsqu'il bat le soir,C'est elle, à grands coups, qui s'éventeDe son petit éventail noir !

Donc, à ma lyre — est-ce une tare ?Mais avec fierté je le dis ! —J'ai quelques cordes de guitare :Ma grand'mère était de Cadix !

Et, ma race, tu m'accompagnesLorsque ici je cherche, en rôdantSur la lisière des Espagnes,Un pittoresque plus ardent.

Si j'aime un nerveux paysage,C'est que je promène sur luiLes yeux qu'avait dans son visageCelle à qui je pense aujourd'hui.

Quelques piments dans un platane,Un foulard jaune, un grand manteau,Éveillent la voix gaditaneDont parle en moi le contralto.

Et c'est pourquoi, souvent, je semble,Bien qu'immobile, voyager :Un doux fil qu'on tire et qui trembleMe relie à quelque oranger !

C'est la raison, blondes cigales,De mon goût pour les grillons bruns,Et de ces humeurs inégalesQue me reprochent quelques-uns !

Mes autres aïeux voient sans haineCette étrangère qu'il y aDans la famille phocéenneQue je tiens de Massilia ;

Mais elle ! sa race est jalouse,Et, quand mon âme a des sursauts.Je crois bien que cette AndalouseMe dispute à ces Provençaux !

Ah ! quand je sens mon énergieSe briser en moi d'un coup sec,Je suis pris d'une nostalgieQui ne vient pas d'un marin grec !

L'ancêtre que je commémoreLorsque ainsi je deviens rêveur,C'est peut-être, ô Cadix ! un MoreDont la romance est dans mon cœur.

Et ce qui vers vous, Pyrénées,Sans cesse me ramènera,C'est que vous êtes dessinéesAvec des fiertés de sierra !

C'est que le vent chaud vient vous battre,Ce vent énervant et subtilQui fait rire comme Henri QuatreEt pleurer comme Boabdil !

C'est que votre terre, voisineD'un sol où j'ai quelque cousin,Reste encore si sarrasineQu'un blé s'y nomme sarrasin ;

C'est que toujours votre natureGarde en son frémissant décorUne arabe désinvolture,— Et l'écho sublime d'un cor !

Je comprends de quel atavismeM'est venu ce besoin moralDe sentir un fond d'héroïsmeAu tableau le plus pastoral.

Mon goût même devient logique :Voilà pourquoi, vent africain,Il me faut une GéorgiqueRetouchée un peu par Lucain !

Et, Galice, Aragon, si prochesDe ces cimes qu'on voit blanchir,Pourquoi, toujours, devant ces rochesJ'aime vivre — sans les franchir !

Votre Espagne, pour mon EspagneQui n'est qu'une goutte de sang,Si je passais cette montagne,Aurait un parfum trop puissant !

Mais ce que la France y mélangeRend ici le parfum léger,Et tout m'est doucement étrangeSans que rien me soit étranger.

Superbe, et bien assez vermeilleDevant l'Espagne qui l'est trop,La montagne est comme CorneilleAdaptant Guilhem de Castro !

Elle mêle une noble mousseAux rocs qu'un tonnerre ouvragea :C'est de l'Espagne encore douceEt de la France âpre déjà.

Ceux que le béret auréoleS'ajoutent, d'un air que je sais,Ce rien de bravade espagnoleQui rendit toujours plus français !

Les fouets claquent en mousquetade,Les mots chantent sous le balcon,Et déjà la rodomontadeRoule de l'r dans le gascon.

Folie où la raison chuchote,La bravoure du béarnaisPorte Sancho sous Don QuichotteComme un gilet sous un harnais.

La sombre cape où l'on s'engonceNe se voit pas encor souvent ;Mais l'œil sous le sourcil s'enfonce,Et la fenêtre sous l'auvent.

Lorsque tourbillonnent ces rondesQue l'on noue autour des pressoirs,Quelques femmes sont encor blondes,Tous les raisins ne sont pas noirs !

Au seuil des blanches maisonnettesDanse un couple auquel je ne voisPas encore des castagnettes…Déjà des claquements de doigts !

La danseuse, brusque et gentille,Est encor française… Elle l'est…Mais on dirait que la mantilleCommence dans le capulet !

Au fond des églises agrestes,Riantes comme leurs curés,Les ferveurs sont encor modestes,Les autels déjà trop dorés !

D'une tendresse encor française,La foi qui dans ces roches vitAurait peur de sainte Thérèse,Et Bernadette lui suffit !

Devant ces crêtes mitoyennesVoilà pourquoi je suis si bien :Toute la France de mes veinesDans ce clair pays me retient ;

Car, parmi tout mon sang, vous n'êtes,O goutte de sang espagnol,Que comme entre mille alouettesUn furtif petit rossignol !

Et si j'aime, depuis l'enfance,Sous ce ciel venir, et rester,C'est qu'ici, sans quitter ma France,J'entends mon Espagne chanter !

Versification

Forme
61 quatrains (quatrains)
Rimes
61(abab)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
61 quatrains
Mots à la rime
a Pyrénées / ravinées féminine, classiqueb vous / doux masculine, classiquea Provence / l'avance féminine, classiqueb maïs / lys masculine, classiquea douze / Toulouse féminine, classiqueb wagon / l'horizon masculine, classiquea pâtre / bleuâtre féminine, classiqueb approchez / rochers masculine, classiquea charme / arme féminine, classiqueb vraiment / aimant masculine, classiquea terre / mystère féminine, classiqueb d'Apennins / féminins masculine, classiquea Suisse / puisse féminine, classiqueb hasard / isard masculine, classiquea force / écorce féminine, classiqueb j'obéis / pays masculine, classiquea superbe / l'herbe féminine, classiqueb charmant / enchantement masculine, classiquea morte / rapporte féminine, classiqueb glissa-t-il / péril masculine, classiquea amulette / violette féminine, classiqueb mica / d'arnica masculine, classiquea marcassites / sites féminine, classiqueb heureux / eux masculine, classiquea mandragore / Bigorre féminine, classiqueb sapin / d'Aspin masculine, classiquea montagnarde / regarde féminine, classiqueb retenez / étonnés masculine, classiquea neiges / sortilèges féminine, classiqueb clair / l'air masculine, classiquea nées / Pyrénées féminine, classiqueb jardin / soudain masculine, classiquea vole / espagnole féminine, classiqueb jadis / Cadix masculine, classiquea verte / alerte féminine, classiqueb sentiers / muletiers masculine, classiquea route / écoute féminine, classiqueb entends / longtemps masculine, classiquea étoiles / toiles féminine, classiqueb ponts / pompons masculine, classiquea saccades / cascades féminine, classiqueb cacolets / violets masculine, classiquea dimanche / blanche féminine, classiqueb battit / petit masculine, classiquea fantasque / basque féminine, classiqueb bal / provençal masculine, classiquea forestière / frontière féminine, classiqueb bleu / peu masculine, classiquea possède / tiède féminine, classiqueb là-haut / chaud masculine, classiquea espagnolade / grenade féminine, classiqueb a / mimosa masculine, classiquea espagnolerie / fleurie féminine, classiqueb Musset / c'est masculine, classiquea vivante / s'évente féminine, classiqueb soir / noir masculine, classiquea tare / guitare féminine, classiqueb dis / Cadix masculine, classiquea m'accompagnes / Espagnes féminine, classiqueb rôdant / ardent masculine, classiquea paysage / visage féminine, classiqueb lui / aujourd'hui masculine, classiquea platane / gaditane féminine, classiqueb manteau / contralto masculine, classiquea semble / tremble féminine, classiqueb voyager / oranger masculine, classiquea cigales / inégales féminine, classiqueb bruns / quelques-uns masculine, classiquea haine / phocéenne féminine, classiqueb a / Massilia masculine, classiquea jalouse / Andalouse féminine, classiqueb sursauts / Provençaux masculine, classiquea énergie / nostalgie féminine, classiqueb sec / grec masculine, classiquea commémore / More féminine, classiqueb rêveur / cœur masculine, classiquea Pyrénées / dessinées féminine, classiqueb ramènera / sierra masculine, classiquea battre / Quatre féminine, classiqueb subtil / Boabdil masculine, classiquea voisine / sarrasine féminine, classiqueb cousin / sarrasin masculine, classiquea nature / désinvolture féminine, classiqueb décor / cor masculine, classiquea atavisme / d'héroïsme féminine, classiqueb moral / pastoral masculine, classiquea logique / Géorgique féminine, classiqueb africain / Lucain masculine, classiquea proches / roches féminine, classiqueb blanchir / franchir masculine, classiquea Espagne / montagne féminine, classiqueb sang / puissant masculine, non classiquea mélange / étrange féminine, classiqueb léger / étranger masculine, classiquea vermeille / Corneille féminine, classiqueb trop / Castro masculine, non classiquea mousse / douce féminine, classiqueb ouvragea / déjà masculine, classiquea auréole / espagnole féminine, classiqueb sais / français masculine, classiquea mousquetade / rodomontade féminine, classiqueb balcon / gascon masculine, classiquea chuchote / Quichotte féminine, classiqueb béarnais / harnais masculine, classiquea s'engonce / s'enfonce féminine, classiqueb souvent / l'auvent masculine, classiquea rondes / blondes féminine, classiqueb pressoirs / noirs masculine, classiquea maisonnettes / castagnettes féminine, classiqueb vois / doigts masculine, classiquea gentille / mantille féminine, classiqueb l'est / capulet masculine, classiquea agrestes / modestes féminine, classiqueb curés / dorés masculine, classiquea française / Thérèse féminine, classiqueb vit / suffit masculine, classiquea mitoyennes / veines féminine, classiqueb bien / retient masculine, non classiquea n'êtes / alouettes féminine, classiqueb espagnol / rossignol masculine, classiquea l'enfance / France féminine, classiqueb rester / chanter masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

244 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Musardises, E. Fasquelle (Paris), 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources