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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Musardises, 1893· III La maison des Pyrénées

XI. L’if

Edmond Rostand· 9 sizains, alexandrins et octosyllabes, 54 vers

Le sol était jonché‖ d'une automne craquante ;Et je faisais, au fond‖ des bois où je fréquente,Mon petit tour contemplatif.Les buissons roux étaient‖ comme un cercle de faunes.Soudain, il me sembla,‖ parmi les arbres jaunes,Que je voyais jaunir un if.

« Eh quoi ! vous, l'arbre vert,‖ toujours vert », m'étonnai-je« Vous dont le vert profond‖ reste noir sous la neige.Vous, l'If, de ce jaune honteux ? »Mais, semblant désigner‖ d'un mouvement de brancheLes arbres dont sur lui‖ tout l'octobre se penche,L'If me répondit : « Ce sont, eux…

« Eux qui, supportant mal‖ mes insolences vertes,Des feuilles qu'ils perdaient‖ ont mes branches couvertes.Ces feuilles, innombrablement,Se sont, comme des mains‖ rageuses et crispées,A tous mes verts piquants‖ si jaunes agrippées,Qu'on me croira jaune, un moment ! »

« — Quoi ! d'autres t'ont jeté‖ ces feuilles que tu portes ? »Il reprit : « L'arbre mort‖ jette des feuilles mortes !Homme, ceci vous étonna ?Agit-on dans vos bois‖ autrement qu'en les nôtres ?On prend toujours sur soi‖ ce que l'on jette aux autres.On ne prête que ce qu'on a.

« Il faut à son prochain‖ que l'on prête, sans cesse,Flétri, sa flétrissure,‖ et, sec, sa sécheresse,Et, mort, qu'on lui prête sa mort.Quand nous différons d'eux,‖ les arbres et les hommesVeulent, de ce qu'ils sont‖ couvrant ce que nous sommes,Nous étouffer comme un remord !

« Sachez-le, puisqu'il faut‖ qu'un arbre vous éduque :La feuille persistante‖ à la feuille caduqueNe devrait pas se laisser voir.N'est-il pas naturel‖ que, voyant ma verdure,Ces arbres aient trouvé,‖ pour cacher que je dure,De se laisser sur moi pleuvoir ?

« Ah ! quand ils souffrent trop,‖ les tilleuls et les chênes,De ne laisser tomber‖ sur les mousses prochainesQue tous ces tristes haillons bruns,Que ces maigres chiffons‖ dont l'horreur tourne et vole,Ils peuvent bien, mon Dieu !‖ si cela les console,M'en attribuer quelques-uns !

« Le vent n'aura besoin‖ que d'une chiquenaudePour faire s'écrouler‖ tout ce qui s'échafaudeFallacieusement sur moi.Je serai nettoyé‖ par quelques brises fraîches.Car ces feuilles ne sont‖ que de pauvres, de sèches…Que dis-tu ? Calme ton émoi !

« Voilà bien les grands mots‖ des hommes : calomnies ?Feuilles mortes, tout simplement !‖ feuilles jaunies !En suis-je moins vert là-dessous ?L'indulgence est facile‖ aux arbres qui demeurent,Et nous pouvons laisser‖ à des arbres qui meurentLe plaisir de mourir sur nous ! »

Versification

Forme
9 sizains (sizains)
Rimes
9(aabccb)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (36 de 12, 18 de 8)· profil 8, 6=6
Strophes
9 sizains
Mots à la rime
a craquante / fréquente féminine, classiqueb contemplatif / if masculine, classiquec faunes / jaunes féminine, classiquea m'étonnai-je / neige féminine, classiqueb honteux / eux masculine, classiquec branche / penche féminine, classiquea vertes / couvertes féminine, classiqueb innombrablement / moment masculine, classiquec crispées / agrippées féminine, classiquea portes / mortes féminine, classiqueb étonna / a masculine, classiquec nôtres / autres féminine, classiquea cesse / sécheresse féminine, classiqueb mort / remord masculine, classiquec hommes / sommes féminine, classiquea éduque / caduque féminine, classiqueb voir / pleuvoir masculine, classiquec verdure / dure féminine, classiquea chênes / prochaines féminine, classiqueb bruns / quelques-uns masculine, classiquec vole / console féminine, classiquea chiquenaude / s'échafaude féminine, classiqueb moi / émoi masculine, classiquec fraîches / sèches féminine, classiquea calomnies / jaunies féminine, classiqueb là-dessous / nous masculine, classiquec demeurent / meurent féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

54 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Musardises, E. Fasquelle (Paris), 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources