Les Musardises, 1893· III La maison des Pyrénées
XII. La brouette
Tel un prince héritier‖ qui se déguise et rôde,Afin de découvrir‖ l'injustice et la fraude,A travers les états‖ du roi son père, telJésus reprend parfois‖ son jeune front mortel,Quitte en secret‖ le firmament du Dieu son père,Et blond, s'en vient un peu‖ voyager sur la terre,— Télémaque divin‖ que, comme un vieux Mentor.Le bon saint Pierre, ôtant‖ son auréole d'orPour n'être pas trahi‖ par ses feux, accompagne.
Un jour, ayant battu‖ longuement la campagne,Le Seigneur et le Saint —‖ on était en hiver, —Firent halte en un bois‖ dont le feuillage vertN'était plus sur le sol‖ que de l'humus rougeâtre.Saint Pierre eût bien voulu‖ s'asseoir au coin d'un âtreEt chauffer ses vieux doigts,‖ mais la seule maisonQui levât son chapeau‖ de chaume à l'horizonNe penchait pas au vent‖ la plume de fuméeQui fait rêver bon gîte‖ et soupe parfumée.Donc, ce bois valait mieux,‖ d'autant que le soleilY donnait, un soleil‖ timidement vermeil,Un soleil pas bien chaud,‖ c'est vrai, mais, tout de même,Point trop à dédaigner‖ en ce matin si blême.Et Pierre, tout fourbu‖ d'aller par les chemins,S'étant assis, tendait‖ vers ce soleil ses mainsEt les dégourdissait‖ dans sa lumière rose,Cependant que Jésus‖ rêvait à quelque chose,Debout, et ne sentant‖ ni fatigue ni froid.
Pierre cria soudain :‖ « Maître ! Fils de mon Roi !Regardez, regardez‖ par ici cette femme !N'est-elle pas stupide‖ ou folle ? Sur mon âme,Elle veut ramasser‖ du soleil. Voyez-la ! »
Jésus leva les yeux.‖ Une vieille était là,De ces vieilles des champs,‖ au dur profil de chouette ;Et cette vieille, avec‖ une énorme brouette,Se tenait au milieu‖ du sentier, à l'endroitQu'éclairait un rayon‖ de soleil tombant droit ;Et sitôt qu'il venait‖ dorer son véhicule,Cette femme tentait‖ la chose ridiculeD'emporter le rayon,‖ et poussait aux brancardsBien vite ; mais toujours,‖ au moindre des écartsQu'elle faisait du point‖ frappé par la lumière,Le soleil s'échappait‖ de la brouette ; et PierreSe divertissait fort‖ à regarder ce jeu :La capture, d'abord,‖ du beau rayon de feuEntre les ais boueux‖ et gris qu'il illumine,Puis sa fuite rapide,‖ et la piteuse mineDe la vieille pauvresse,‖ interdite un moment,Mais qui recommençait‖ bientôt, patiemment,Sans comprendre pourquoi,‖ dès qu'elle entrait dans l'ombre,Elle ne poussait plus‖ qu'une brouette sombre !« Est-elle simple ! Dieu !‖ voyez ce qu'elle fait !Bon ! elle recommence ! »Et Pierre s’esclaffait.
Mais voici que Jésus,‖ dont l'intérêt s'éveille,S'approche, et doucement‖ interroge la vieille :« Femme, que fais-tu là ?‖ N'as-tu plus ta raison ?Il règne un froid terrible‖ en cette âpre saison,Et je ne comprends pas,‖ ô femme, que tu veuilles.Au lieu de ramasser‖ du bois sec et des feuilles,Ramasser ce rayon‖ à peine réchauffant !
— C'est pour le rapporter‖ à mon petit enfant,Dit la femme, en levant‖ le front. Je suis l'aïeuleD'un pauvre enfant malade‖ à qui je reste seule,Car cet hiver le père‖ et la mère sont morts.Pour travailler, mes bras‖ ne sont plus assez forts.Je ne peux que glaner,‖ et ce travail-là chôme.Et l'enfant va mourir‖ sous notre triste chaume,Sans même avoir connu‖ ces douceurs, ces bonbons,Qui font sourire encor‖ les petits moribonds.Ne pouvoir pas gâter‖ alors qu'on est grand'mère,C'est dur ! Que lui donner ?‖ Je ne savais que faire ;Mais voici qu'il me dit,‖ ce matin, au réveil :« Je serais bien content‖ si j'avais du soleil ! »Car le soleil jamais‖ n'entre dans ma chaumière,Et mon petit garçon‖ est privé de lumière.Alors, voyant qu'ici‖ du soleil avait lui,Je viens en ramasser‖ un bon morceau pour lui. »Et la vieille reprit‖ avec foi sa besogne.
Quand il se sent ému,‖ saint Pierre se renfrogne.Il dit : « Elle est stupide !‖ elle ne voit donc pasQue son soleil s'en va‖ dès qu'elle fait un pas !Cette vieille cervelle‖ est dure comme pierreEt ne comprend plus rien ! »
Mais Jésus dit à Pierre,Pensif, ayant rêvé‖ sur cette femme un peu :« On ne sait pas ce que‖ l'amour des simples peut ! »Et, n'ayant pas compris‖ toute cette parole,Saint Pierre répétait :‖ « Mais cette femme est folle !Elle est folle, Seigneur !‖… » Soudain, il s'arrêta,Presque aussi confondu‖ que quand le coq chanta :Car la vieille marchait‖ maintenant sous les branches,Et les rayons restaient‖ entre les quatre planches,Et les rayons, dans l'ombre,‖ étincelaient encor.Et, paraissant pousser‖ devant elle un tas d'or,Sans s'étonner, la vieille,‖ impassible et muette,Emportait le soleil‖ dans son humble brouette.
1892.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 47((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Mots à la rime
- a rôde / fraude féminine, classiqueb tel / mortel masculine, classiquec père / terre féminine, classiqued Mentor / d'or masculine, classiquee accompagne / campagne féminine, classiqueb hiver / vert masculine, non classiquec rougeâtre / âtre féminine, classiqued maison / l'horizon masculine, classiquee fumée / parfumée féminine, classiquef soleil / vermeil masculine, classiqueg même / blême féminine, classiqueh chemins / mains masculine, classiquei rose / chose féminine, classiquej froid / Roi masculine, non classiqueb femme / âme féminine, classiquec Voyez-la / là masculine, classiqueb chouette / brouette féminine, classiquec l'endroit / droit masculine, classiqued véhicule / ridicule féminine, classiquee brancards / écarts masculine, classiquef lumière / Pierre féminine, classiqueg jeu / feu masculine, classiqueh illumine / mine féminine, classiquei moment / patiemment masculine, classiquej l'ombre / sombre féminine, classiquek fait / recommence / s’esclaffait masculine, classiquea s'éveille / vieille féminine, classiqueb raison / saison masculine, classiquec veuilles / feuilles féminine, classiqued réchauffant / enfant masculine, classiqueb l'aïeule / seule féminine, classiquec morts / forts masculine, classiqued chôme / chaume féminine, classiquee bonbons / moribonds masculine, classiquef grand'mère / faire féminine, classiqueg réveil / soleil masculine, classiqueh chaumière / lumière féminine, classiquei lui masculine, classiquej besogne / renfrogne féminine, classiqueb pas masculine, classiquec pierre / rien / Pierre féminine, classiqueb peu / peut masculine, non classiquec parole / folle féminine, classiqued s'arrêta / chanta masculine, classiquee branches / planches féminine, classiquef encor / d'or masculine, classiqueg muette / brouette féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.3
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Musardises, E. Fasquelle (Paris), 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources