Les Musardises, 1893· I La chambre d’étudiant
VI. La fenêtre
OU LE BAL DES ATOMES
Un rayon d'or qui se faufileAux interstices des voletsFait danser une longue fileDe petits atomes follets.
C'est une poussière vivanteQui monte, monte incessamment,Puis redescend, toujours mouvante,Dans un éternel tournoiement.
Elle tourbillonne et s'envoleComme un peuple de moucherons ;Au soleil elle farandoleEt fait des fugues et des ronds ;
Et tels d'imperceptibles gnomes,De microscopiques lutins,Ils valsent, les petits atomes,Dans les rayons d'or des matins !
Sans cesse, dans cette traînéeDe clair soleil éblouissant,Leur troupe folle est entraînée,Elle remonte et redescend.
Ils dansent, dans l'or de la bandeQui tombe, oblique, des volets,Une furtive sarabandeEt de silencieux ballets.
Qu'ont-ils donc à danser si viteSur ce pont d'Avignon vermeil ?Sentent-ils qu'il faut qu'on profiteD'un bal que donne le soleil ?
D'où vient-elle cette poussière ?Ces atomes n'existent-ilsQue dans les filets de lumièreQu'ils peuplent de leurs grains subtils ?
Non. Leur montante farandole,Que l'on distingue seulementDans la clarté qui les isole,Fait partout son fourmillement ;
Et tout autour de nous, dans l'ombre,Ces riens, sans que nous le croyions,Voltigent en aussi grand nombreQue là, dans l'or de ces rayons.
Ils vont, viennent. Mais d'habitudeOn ne peut les apercevoir.L'air s'emplit de leur multitude :On les respire sans les voir.
Leur existence qu'on ignoreNe se révèle brusquementQue lorsqu'un rai de soleil doreLeur humble poussière, en passant !
Et je pense à ces pauvres diablesQui s'agitent autour de vous,À tous ces rêveurs misérables,A tous ces admirables fous !
Ils sont là, dans l'ombre, qui riment,Qui peinent sur leurs œuvres, — maisC'est pour eux seulement qu'ils triment…Et vous ne les voyez jamais !
Vous ne savez pas l'existenceDe tous ces humbles faiseurs d'artA qui manque la circonstance ;Mais lorsque, par un pur hasard,
La lueur de gloire est tombéeSur un petit groupe d'entre eux,Vous les admirez bouche béeCeux-là qui furent plus heureux !
Car ils sont comme la poussièreDes petits atomes danseursQu'on ne voit que dans la lumière,Les poètes et les penseurs !
Le rayon faufilé dans l'ombre,Dans lequel, seul, on peut les voir,Est trop étroit pour leur grand nombre,Et beaucoup restent dans le noir.
Dans cette clarté d'auréoleTous voudraient bien un peu venir.Hélas ! et leur désir s'affoleDe n'y pouvoir pas tous tenir ;
Ils y voudraient vite leur place,Car bientôt ils seront défunts…Mais la gloire, la gloire passe,Et n'en dore que quelques-uns !
1888
Versification
- Forme
- 20 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 20(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 20 quatrains
- Mots à la rime
- a faufile / file féminine, classiqueb volets / follets masculine, classiquea vivante / mouvante féminine, classiqueb incessamment / tournoiement masculine, classiquea s'envole / farandole féminine, classiqueb moucherons / ronds masculine, classiquea gnomes / atomes féminine, classiqueb lutins / matins masculine, classiquea traînée / entraînée féminine, classiqueb éblouissant / redescend masculine, classiquea bande / sarabande féminine, classiqueb volets / ballets masculine, classiquea vite / profite féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classiquea poussière / lumière féminine, classiqueb n'existent-ils / subtils masculine, classiquea farandole / isole féminine, classiqueb seulement / fourmillement masculine, classiquea l'ombre / nombre féminine, classiqueb croyions / rayons masculine, classiquea d'habitude / multitude féminine, classiqueb apercevoir / voir masculine, classiquea ignore / dore féminine, classiqueb brusquement / passant masculine, classiquea diables / misérables féminine, classiqueb vous / fous masculine, classiquea riment / triment féminine, classiqueb mais / jamais masculine, classiquea l'existence / circonstance féminine, classiqueb d'art / hasard masculine, classiquea tombée / bée féminine, classiqueb eux / heureux masculine, classiqueb danseurs / penseurs masculine, classiqueb voir / noir masculine, classiquea d'auréole / s'affole féminine, classiqueb venir / tenir masculine, classiquea place / passe féminine, classiqueb défunts / quelques-uns masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Musardises, E. Fasquelle (Paris), 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources