Les Musardises, 1893· I La chambre d’étudiant
V. Le divan
Quand on est couché‖ sur le divan basDevant la fenêtre,C'est délicieux,‖ car on ne sait pasOù l'on peut bien être.
Mollement couché,‖ des coussins au dos,On goûte une joie :On ne voit plus rien,‖ entre les rideaux,Que le ciel de soie !
Ni sordides murs,‖ ni toits, ni sommetD'arbre de décembre !Mais on revoit tout‖ sitôt qu'on se metDebout dans la chambre !
Dès qu'on est debout,‖ on revoit la courDe zinc et d'asphalte,Tout ce qui, soudain,‖ quand le rêve court,Vient lui dire : « Halte ! »
L'envers des maisons,‖ luxe à prix réduit,Gaz et tuyautages,Et l'affreux vitrail‖ qui se reproduitA tous les étages !
Dès qu'on est debout,‖ on voit brusquementTout ça reparaître.On s'étend : plus rien‖ que du firmamentDans une fenêtre !
C'est pourquoi, souvent,‖ quand je me sens lasDe vulgaire vie,Durant tout un jour,‖ sur le divan bas,Je rêve et j'oublie.
Et j'aime rester‖ immobile surLe vieux divan rouge,Sachant qu'on détruit‖ le carré d'azurAussitôt qu'on bouge.
Et je n'aperçois‖ que du bleu, du bleu,Du bleu dans la baie ;Le soleil y vient,‖ une heure, au milieu,Faire sa flambée ;
Puis, le carré bleu‖ pâlit vers le soir,Prend un vert turquoise ;Puis il s'assombrit,‖ devient presque noir :C'est comme une ardoise.
Et de signes clairs‖ partout la criblant,L'invisible craieVient couvrir alors‖ d'algèbre tremblantL'ardoise sacrée !
Oh ! ne pas bouger !‖ ne pas faire un pasVers cette fenêtre !Croire que la cour‖ affreuse n'est pasEt ne peut pas être !
Oh ! dire au tableau :‖ « Je ne te permetsQue ce qui s'étoile ! »Se placer toujours‖ pour ne voir jamaisLe bas de la toile !
Ce serait trop beau !‖ — Ne pas lire tout,Choisir dans le livre ! —Mais on ne peut pas !‖ Sans être debout,On ne peut pas vivre !
Ce qu'il faut pouvoir,‖ ce qu'il faut savoir,C'est garder son rêve ;C'est se faire un ciel‖ qu'on puisse encor voirLorsque l'on se lève ;
C'est avoir des yeux‖ qui, voyant le laid,Voient le beau quand même ;C'est savoir rester,‖ parmi ce qu'on hait,Avec ce qu'on aime !
Ce qu'il faut, c'est voir,‖ au-dessus d'un toit,D'une cheminée,Au-dessus de moi,‖ au-dessus de toi,D'une humble journée,
D'un coin de Paris,‖ — c'est cela qu'il faut,Car c'est difficile ! —Un ciel aussi pur,‖ un ciel aussi hautQu'un ciel de Sicile !
Versification
- Forme
- 18 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 18(abab)
- Mètre
- Pentasyllabes et décasyllabes (36 de 5, 36 de 10)· profil 5, 5+5
- Strophes
- 18 quatrains
- Mots à la rime
- a bas / pas masculine, classiqueb fenêtre / être féminine, classiquea dos / rideaux masculine, classiqueb joie / soie féminine, classiquea sommet / met masculine, classiqueb décembre / chambre féminine, classiquea cour / court masculine, non classiqueb d'asphalte / Halte féminine, classiquea réduit / reproduit masculine, classiqueb tuyautages / étages féminine, classiquea brusquement / firmament masculine, classiqueb reparaître / fenêtre féminine, classiquea las / bas masculine, classiqueb vie / j'oublie féminine, classiquea sur / d'azur masculine, classiqueb rouge / bouge féminine, classiquea bleu / milieu masculine, classiqueb baie / flambée féminine, classiquea soir / noir masculine, équivalenteb turquoise / ardoise féminine, classiquea criblant / tremblant masculine, classiqueb craie / sacrée féminine, classiquea pas masculine, classiquea permets / jamais masculine, classiqueb s'étoile / toile féminine, classiquea tout / debout masculine, classiqueb livre / vivre féminine, classiquea savoir / voir masculine, classiqueb rêve / lève féminine, classiquea laid / hait masculine, classiqueb même / aime féminine, classiquea toit / toi masculine, classiqueb cheminée / journée féminine, classiquea faut / haut masculine, non classiqueb difficile / Sicile féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.3
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Musardises, E. Fasquelle (Paris), 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources