Les Musardises, 1893· II Incertitudes
XI. Les deux cavaliers
Parce que j'ai voulu‖ tourner beaucoup de clefs,Parce que j'ai voulu‖ pousser beaucoup de portes,J'ai vu pendre à des clous‖ mes rêves étranglés,J'ai vu du sang caillé‖ dans des cheveux bouclés,J'ai vu d'affreux yeux blancs,‖ — j'ai vu les Femmes Mortes !
Et depuis que je vis‖ ces mortes, et depuisQue, pâles, je les vis‖ dans leurs robes à queue,Le vieux Seigneur des Spleens,‖ le Sire des EnnuisPlonge en mon cœur‖ un couteau long comme mes nuits,A la manière du‖ sinistre Barbe-Bleue.
En vain, pour surveiller‖ les chemins d'alentour,— Hélas, quelle arrivée‖ attendre, ou quel retour ? —J'ai fait monter mon Âme‖ au sommet de la tour.Je sens entrer en moi,‖ lentement, cette lameQue la cruelle main‖ excelle à retenir.Et je crie : « Âme, ma sœur Âme,Ne vois-tu rien venir ? »
Et l'Âme me répond :‖ « Je ne vois rien que l'herbe,L'herbe vulgaire, et courte,‖ et vile, qui verdoie.— Quoi ! rien de clair, de grand,‖ de chantant, de superbe ?— Rien que la platitude‖ immense, qui poudroie !— Quoi ! vers ta blanche tour,‖ en hâte, ne s'éploie,Par le ciel de soie,Aucun oiseau bleu ?— Non ! sur le sol boueux,‖ aussi loin que je voie,Il ne vient qu'une oieClaudicante un peu. »
— « Je sens qu'on m'entre cette lame !Ne vois tu rien venir, sœur Âme ? »
Elle répond :« Je ne vois rienPasser le pont ! »Elle répond :« Je ne vois rien,Sur l'or céleste,Que le moulinDu discours vainDont le seul gesteRépond au mien. »
— « Ne vois-tu rien venir ? — Non rien,Sur la grand'route, que le chien,Je ne vois rien, sur la grand'route,Que le chien poussiéreux du Doute,Que le caniche fantômalQue Faust écoute,Que l'éternel et le banalBarbet du mal. »
Et je crie : « Âme, ma sœur Âme,Ne vois-tu rien venir ? — Non, rien,Sinon, toujours, le même infâmeTroupeau de jours pareils, qui vient ! »
— » Ma sœur Âme, regarde bien !Ne vois-tu rien venir ? — Non, rien !Sur la plaine où, du regard, j'erre,Rien que la stupide bergère ;Aucune princesse étrangère ;Ni messager, ni messagère ;Et si, quelquefois, mensongère,Une blancheur va s'élevant,C'est un nuage de poussièreQui ne précède que du vent ! »
— « Je sens qu'on m'entre cette lame !Ne vois-tu rien venir, sœur Âme ?Ma sœur Âme, regarde bien ! »Et ma sœur Âme ne voit rien !
Mais, un jour, il faudra‖ que ma sœur Âme voieArriver du lointain,‖ sur l'herbe qui verdoie,Les deux cavaliers,Qui, plus vite au signal‖ du mouchoir qui s'agite,Fendent l'air en piquant‖ des deux, et qui, plus vite,Sautent les halliers.
Alors, nous n'aurons plus,‖ mon Âme, qu'à nous taire !Et, laissant leurs chevaux‖ dans la cour solitaire,Alors le noir dragon‖ et le blanc mousquetaireMonteront par l'étroit‖ escalier, monterontSi vite par l'étroit‖ petit escalier rond,Qu'étant aux pieds du monstre,‖ encore, les mains jointes,Je lui verrai soudain‖ jaillir du sein deux pointes,Car, entrés par derrière‖ en ouvrant les rideaux,Tous deux l'auront ensemble‖ estoqué dans le dos !
Qui sera le dragon‖ et qui le mousquetaire ?Seront-ils des soldats‖ du ciel ou de la terre,Les deux bons assassins‖ qui, brusques, entrerontDans la chambre où l'Ennui‖ me tue, et le tueront ?Mon Âme, ces soldats,‖ mes frères et les vôtres,Seront-ils le Malheur‖ et l'Amour… ou deux autres ?Deux autres ?… Mais lesquels ?‖… Lorsqu'on entend un pas,Ce sont toujours ceux-là‖ qui viennent, n'est-ce pas ?Sous quel nom viennent-ils ?‖ Sous quel masque ?On l'ignore…Mais je suis sûr qu'un jour,‖ dans l'escalier sonore,Signal de mon salut,‖ ma sœur, nous entendronsLe tintement‖ précipité des éperons.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 3[abaab] 3[aaa] 4[abab] 17[aa] 3[abba] 1[aababb]
- Mètre
- Vers de 12, 8 et 4 syllabes (46 de 12, 27 de 8, 12 de 4, 6 de 5, 1 de 6)· profil 4, 5, 8, 6=6
- Mots à la rime
- a clefs / étranglés / bouclés masculine, classiqueb portes / Mortes féminine, classiquea depuis / Ennuis / nuits masculine, classiqueb queue / Barbe-Bleue féminine, classiquea d'alentour / retour / tour masculine, classiqueb lame / Âme féminine, classiquec retenir / venir masculine, classiquea l'herbe / superbe féminine, classiqueb verdoie / poudroie féminine, classiquec s'éploie / soie féminine, classiqued bleu / peu masculine, classiquee voie / oie féminine, classiquea répond / pont masculine, classiqueb rien masculine, classiquec céleste / geste féminine, classiqued moulin / vain masculine, classiquee mien / rien / chien masculine, classiqueb grand'route / Doute / écoute féminine, classiquec fantômal / banal / mal masculine, classiquea Âme / infâme féminine, classiqueb rien / vient masculine, classiquea bien / rien masculine, classiqueb j'erre / bergère féminine, classiquec étrangère / messagère féminine, classiqued mensongère / poussière féminine, classiquee s'élevant / vent masculine, classiquea voie / verdoie féminine, classiqueb cavaliers / halliers masculine, classiquec s'agite / vite féminine, classiquea taire / solitaire / mousquetaire féminine, classiqueb monteront / rond masculine, classiquec jointes / pointes féminine, classiqued rideaux / dos masculine, classiquea mousquetaire / terre féminine, classiqueb entreront / tueront masculine, classiquec vôtres / autres féminine, classiqued pas masculine, classiquee l'ignore / sonore féminine, classiquef entendrons / éperons masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
92 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Musardises, E. Fasquelle (Paris), 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources