Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Musardises, 1893· II Incertitudes

XII. L’heure charmante

Edmond Rostand· 19 sizains, alexandrins, 114 vers

Le repas s'achevait‖ en musique, aux bougies.Le vieux parc n'était plus‖ le parc aux élégies,Mais s'éclairait de ces‖ lanternes du JaponQui, sous le fil de fer‖ léger qui leur sert d'anse,Au moindre éveil de brise‖ entrent toutes en danse,En étirant leurs corps‖ annelés, de crépon.

Des reflets s'en allaient‖ sous l'eau du lac moiréeCroiser leurs vrilles d'or.‖ Ce fut une soiréeUnique. Le feuillage‖ était notre plafond ;Des étoiles luisaient‖ dans tous les interstices ;Les décors naturels‖ se mêlaient aux factices ;L'amour était frivole,‖ ému, libre, profond.

Le réel avait tu‖ sa rumeur importune.Les ombrelles des pins‖ se veloutaient de lune.Un désordre joyeux‖ régnait dans le couvert.Les candélabres hauts‖ de vieille argenteriePortaient, à chaque branche,‖ une flamme fleurieD'un lilliputien‖ abat-jour, mauve ou vert.

Ce fut une soirée‖ unique de magieEt dont nous garderons‖ toujours la nostalgie :Les cœurs étaient de choix,‖ les esprits aristos ;Les silences disaient‖ des passages de rêves ;Puis les mots repartaient,‖ ennoblis par ces trêves,Et les âmes vibraient‖ ainsi que les cristaux.

Le vin était d'Asti ;‖ le luxe, véritable ;Des violettes en‖ tous sens jonchaient la table ;Les unes se mouraient :‖ elles étaient des bois ;D'autres duraient encore :‖ elles étaient de Parme ;D'un verre qu'on eût dit‖ soufflé dans une larme,Des roses s'effeuillaient‖ d'un seul coup, quelquefois.

Le moindre pli,‖ le moindre nœud, la moindre ganse,Résumait en soi seul‖ des siècles d'élégance ;Le moindre mot de ces‖ charmants civilisés,Des siècles de finesse ;‖ et, dans les accessoiresLes plus inattendus,‖ des siècles de victoiresSur la lourde matière‖ étaient totalisés.

On disputait‖ de poésie et de musique ;Un doux bavard faisait‖ de la métaphysique ;Les fraises, cependant,‖ d'un tas pyramidalS'écroulaient et roulaient‖ sous les doigts des gourmandes ;Les rieuses offraient‖ moitié de leurs amandes ;On entendait quelqu'un‖ qui parlait de Stendhal.

Elles glaces fondaient,‖ minuscules banquises,En délivrant des fleurs‖ qui dedans étaient prises.On se sentait parfois‖ dans une extase, et puisOn ne savait plus trop‖ d'où venait cette extase,Si c'était du joli‖ mystère d'une phrase,Ou de la nouveauté‖ d'un couteau pour les fruits.

Ce fut l'heure où, parmi‖ les coupes de Venise,Dans un accoudement‖ satisfait, s'éterniseL'égrènement rêveur‖ des grappes de muscats ;Alors les beaux distraits‖ qu'être une énigme flatteSourirent d'un sourire‖ un peu haut sur cravateEt tinrent des propos‖ obscurs et délicats.

L'amour était ému,‖ libre, profond, frivole ;Ceux-ci, faux puérils,‖ jouaient à pigeon-vole ;Ceux-là disaient des vers.‖ Et quand les premiers feuxPalpitèrent, des cigarettes‖ allumées,Aux cheveux plus légers‖ que de blondes fuméesLa fumée emmêla‖ de bleuâtres cheveux.

Le paradoxe était‖ aux lèvres des plus sages ;Les fracs étaient fleuris‖ d'œillets pris aux corsages ;Et, comme on entendait‖ de lointains violons,Les femmes ne faisaient‖ que des réponses vagues,El, machinalement,‖ changeaient de doigts leurs bagues,Avec des rires brefs‖ et des regards très longs.

L'orchestre avait bien soin‖ de n'être pas tzigane ;Sa valse eût fait valser‖ Urgèle avec Morgane ;Puis, elle se taisait,‖ pour reprendre soudain.Ce fut une soirée‖ unique de magie.Contre tous les parfums‖ d'un boudoir-tabagieLuttaient tous les parfums‖ d'un nocturne jardin.

Oh ! les rires troublés !‖ oh ! les beaux bruits de jupes !Les plaintes, à mi-voix,‖ ironiques, des dupes !Les mots précis partant‖ des coins esthétisants,Les mots vagues des coins‖ philosophants, les drôlesDes coins moqueurs… et les‖ blancs haussements d'épaulesAux madrigaux musqués‖ des dolents bien-disants !

Puis, les frissons frileux‖ dans les robes ouvertes,Et, le soir fraîchissant,‖ les fichus et les berthesJetés vite aux cous nus‖ par les prestes galants ;Les fuites s'estompant,‖ doubles, sous les grands arbres ;Les gestes bleus parmi‖ les gestes blancs des marbres ;Les barques, sur le lac,‖ commençant des tours lents ;

Les barques promenant‖ des chants et des lumières…Énervements heureux‖ et fébrilités chères !Celui-ci qui, burlesque,‖ éveillant des frons-frons,Tente un refrain narquois‖ sur une mandoline,Cet autre proposant‖ d'aller sur la colline…Et la noble pâleur‖ de tous ces jeunes fronts !

Ce fut une soirée‖ unique de magie.Le vent malin souffla‖ la dernière bougieDevant que se fondit‖ notre ultime sorbet.Parfois, faisant pousser‖ des cris aux robes blanches,On voyait, incendie‖ indiscret sous les branches,Une lanterne‖ japonaise qui flambait.

Et nous nous augmentions‖ l'exquis de cette fêteDe la sentir frivole,‖ imprudente, inquiète ;Et, délicats devins‖ d'un brutal avenir,Assurés de bientôt‖ périr, — et quels artistes ! —Tous, nous la savourions,‖ charmés, finement tristes,Comme on fait ce qui doit‖ et ce qui va finir !

Et ces chants, ces propos,‖ ces clartés et ces femmes,Et la communion‖ légère de ces âmes,Et ces plaisirs polis‖ et doux d'honnêtes gens,— Honnêtes, mais pervers‖ un peu, — ces nonchalances,Ces voix discrètes, ces‖ musiques, ces silences,Cette complicité‖ parfaite d'indulgents,

La fraîcheur, sous les doigts,‖ de ces perles, ces grâces,Cette confusion‖ d'esprits de toutes races,Ces minutes, ce parc‖ où l'on était si bien,Joignaient le charme encore,‖ à tant de charmes rares,De tout ce que déjà‖ menacent les barbares,De tout ce dont bientôt‖ il ne restera rien !

1892.

Versification

Forme
19 sizains (sizains)
Rimes
19(aabccb)
Mètre
Alexandrins· profil 6=6
Strophes
19 sizains
Mots à la rime
a bougies / élégies féminine, classiqueb Japon / crépon masculine, classiquec d'anse / danse féminine, classiquea moirée / soirée féminine, classiqueb plafond / profond masculine, classiquec interstices / factices féminine, classiquea importune / lune féminine, classiqueb couvert / vert masculine, classiquec argenterie / fleurie féminine, classiquea magie / nostalgie féminine, classiqueb aristos / cristaux masculine, classiquec rêves / trêves féminine, classiquea véritable / table féminine, classiqueb bois / quelquefois masculine, classiquec Parme / larme féminine, classiquea ganse / d'élégance féminine, classiqueb civilisés / totalisés masculine, classiquec accessoires / victoires féminine, classiquea musique / métaphysique féminine, classiqueb pyramidal / Stendhal masculine, classiquec gourmandes / amandes féminine, classiquea banquises / prises féminine, classiqueb puis / fruits masculine, classiquec extase / phrase féminine, classiquea Venise / s'éternise féminine, classiqueb muscats / délicats masculine, classiquec flatte / cravate féminine, classiquea frivole / pigeon-vole féminine, classiqueb feux / cheveux masculine, classiquec allumées / fumées féminine, classiquea sages / corsages féminine, classiqueb violons / longs masculine, classiquec vagues / bagues féminine, classiquea tzigane / Morgane féminine, classiqueb soudain / jardin masculine, classiquec magie / boudoir-tabagie féminine, classiquea jupes / dupes féminine, classiqueb esthétisants / bien-disants masculine, classiquec drôles / d'épaules féminine, classiquea ouvertes / berthes féminine, classiqueb galants / lents masculine, classiquec arbres / marbres féminine, classiquea lumières / chères féminine, classiqueb frons-frons / fronts masculine, classiquec mandoline / colline féminine, classiquea magie / bougie féminine, classiqueb sorbet / flambait masculine, classiquec blanches / branches féminine, classiquea fête / inquiète féminine, classiqueb avenir / finir masculine, classiquec artistes / tristes féminine, classiquea femmes / âmes féminine, classiqueb gens / d'indulgents masculine, classiquec nonchalances / silences féminine, classiquea grâces / races féminine, classiqueb bien / rien masculine, classiquec rares / barbares féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

114 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Musardises, E. Fasquelle (Paris), 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources