Les Musardises, 1893· I La chambre d’étudiant
XII. Où l’on perd pif-luisant
J'allais souvent le voir‖ tandis qu'il se mourait.
C'était à mi-chemin‖ du ciel qu'il demeurait,Dessous les toits, et dans‖ une affreuse mansardeAux murs blanchis, au noir‖ plafond qui se lézarde.J'allais souvent le voir,‖ et nous causions longtemps*Et ses doigts amaigris‖ étaient plus tremblotantsChaque jour, et sa lèvre‖ était plus violette.
Il me disait :« Surtout, ne sois jamais poète.Les vers, mon pauvre ami,‖ c'est ce qui m'a perdu.Tu le vois, je suis vieux,‖ exténué, renduAvant l'âge, car j'ai‖ voulu faire ce rêve.La lutte m'a brisé.‖ Non, la vie est trop brève :Pourquoi passer son temps‖ à batailler, pourquoiNe pas vivre en son coin,‖ sage, et se tenant coi ?Le bonheur régulier,‖ crois-moi, la vie intime,Le foyer, une femme‖ et des enfants, l'estimeDe son quartier. Surtout,‖ ne fais jamais de vers !N'en fais jamais ! Si c'est‖ un innocent travers,S'il te plaît, comme on dit,‖ de courtiser la Muse,Quelquefois, au dessert,‖ en bourgeois qui s'amuse,Tu le peux, et c’est sans danger.
« Mais si, le soir,Quand la lune sourit,‖ tu rêves de t'asseoirSur le vieux banc de pierre‖ au fond du parc, d'entendreLa chanson de la brise,‖ et si tu vas t'étendrePar les matins d'été,‖ dans l'herbe, sur le dos.En regardant le ciel‖ avec des yeux mi-clos,Si le rythme t'émeut,‖ si ton être tressailleQuand s'envole une strophe,‖ et si ton cœur défailleQuand un ami te lit‖ des vers à haute voix,Si le désir te prend,‖ devant ce que tu vois,De l'exprimer avec‖ une forme parfaite,Si tu sens vaguement‖ s'agiter un poèteEn toi, n'hésite pas !‖ étouffe dans ton cœurCe serpent ! Il y va,‖ crois-moi, de ton bonheur…Et le bonheur vaut seul‖ vraiment qu'on s'en, occupeLe métier de poète‖ est un métier de dupe.Ah ! mon expérience‖ est amère ! Longtemps,J'ai subi les dédains,‖ les affronts irritantsDes sots ; j'ai combattu‖ pour l'art, plein d'énergie !Je marchais, ébloui‖ toujours par la magieDe mon rêve, mes yeux‖ de fou perdus au ciel !Je ne souffrais de rien.‖ J'étais même sans fielPour ceux qui me raillaient.‖ J'étais le doux bohèmeInoffensif ; j'allais,‖ en penaillons, tout blême,Et nourri seulement‖ des viandes de l'esprit ;Sans me mettre en souci‖ du vulgaire qui rit,J'allais, gonflant toujours‖ quelque nouvelle bulle !J'étais l'extravagant‖ heureux qui noctambule,Qui trouve, pour dormir,‖ un banc délicieux,Pour qui tous les plafonds‖ sont trop bas, sauf les cieux.J'étais le vagabond‖ poète qui balade,Cherchant des jours entiers‖ un refrain de ballade,Et qui va devant lui,‖ sans souci des hivers,Heureux de se chanter‖ à lui-même ses vers !Je me disais : Mon temps‖ n'est pas venu, mon heureSonnera. Mais j'ai vu‖ que l'espoir était leurre.J'ai vieilli, je me suis‖ lassé d'être incompris.C'est absurde, mais c'est‖ ainsi : le beau méprisQue nous avons d'abord‖ pour le goût du vulgaireTombe avec l'âge. Eh quoi !‖ toujours faire la guerre ?On veut avoir son tour‖ de gloire. On n'en peut plusDes veilles sans profit,‖ des travaux superflus.J'ai fait de l'art.‖ Cet autre fait du vaudeville :Et c'est à lui que va‖ la multitude vile.C'est lui que l'on acclame.‖ Et moi je meurs de faim !Eh bien ! je me révolte‖ et je crie, à la fin !Mon cœur veut déverser‖ son trop-plein d'amertume.Nous autres, je sais bien,‖ notre gloire est posthumeQuelquefois. Il paraît‖ que, quand nous sommes morts,La Gloire, cette femme,‖ a souvent des remordsDe ne pas nous avoir‖ aimés. On nous découvre.Nos vers sont exaltés ;‖ nos tableaux vont au Louvre…Mais que nous font de verts‖ lauriers sur nos tombeaux ?C'est vivant que j'aurais‖ voulu quelques lambeauxDe cette pourpre ; et, mort,‖ je n'en fais nul usage !Vois-tu, le désespoir‖ vous étreint avec l'âgeD'être plus inconnu‖ qu'un faiseur de couplet ;Et l'on mendie : « Un peu‖ de gloire, s'il vous plaît !Daignez avant ma mort‖ m'avancer quelque chose,Quelques rayons sur ma‖ future apothéose !Si l'on doit m'admirer‖ plus tard, il vaut autantCommencer tout de suite,‖ et je mourrai content.J'ai trop voulu sortir‖ de l'ornière banale,Dites-vous : quand l'idée‖ est trop originaleOn la repousse ?… Eh bien !‖ si c'est là le récifOù j'échouai, je veux‖ bien faire du poncif.Du poncif, s'il le faut !‖ Mais avant que j'expire,C'est mon rêve, je veux‖ que le bourgeois m'admire ! »
« Oui, vieillis, les plus fiers‖ lutteurs, les plus fougueuxParlent ainsi, lassés‖ d'être incompris et gueux !
« Car c'est une tristesse noireDe vieillir toujours méconnu.Alors, n'ayant pas eu la gloireDans cette vie, on n'a rien eu.
« Comme on a passé sa jeunesseA chasser la chimère, on n'aRien récolté pour sa vieillesse,Et quand l'heure affreuse sonna,
« L'heure de la tristesse, l'heureDes ressouvenirs étouffants,On se vit pauvre, sans demeure,Et vieux grand-père sans enfants.
« Trimer, c'est bon quand on est jeune.Mais on change en se faisant vieux.On ne supporte plus le jeûne,On songe qu'on serait bien mieux
« Dans un intérieur confortableQue sous un plafond d'où ça pleut ;On songe que se mettre à tableDoit être un plaisir, quand on peut !
« On songe qu'une chambre chaudeDoit être agréable, le soir,Avec une femme qui rôdeAutour de vous, blonde, en peignoir ;
« Qu'il est doux, lorsque le vent souffle.D'être, béat, au coin du feu ;Tout en rôtissant sa pantoufle,De somnoler un petit peu ;
« Qu'il est doux de prendre ses aises,De mettre aux chenets son talon,D'avoir, au lieu de quatre chaises,De bons fauteuils dans son salon !
« Ah ! que de choses on regretteLorsqu'on eut des rêves trop grands !Musicien, peintre, poète,Ce sont de fichus métiers. Prends
« Quelque bon métier qui rapporte ;Mets sur ton oreille un crayonOu des panonceaux sur ta porte,Et ne cherche pas le rayon !
« Ne fais jamais d'art ! Ne t'ingèreJamais de penser du nouveau !Fume un gros cigare. Digère.Et crains les rhumes de cerveau !
« Bois frais. Tiens-toi dans l'allégresse.Pas de vers, je te le défends.Vis comme un coq en pâte. Engraisse.Fais des ribambelles d'enfants !
« Du reste, je te dis ces choses,Mon pauvre ami, mais je sais bienQue les conseils des vieux morosesNe serviront jamais de rien,
« Et que, si le diable t'y pousse,Tu seras poète, gamin !— Mais j'ai parlé trop, et je tousse…Embrasse-moi vite. A demain ! »
Le lendemain, j'appris‖ la mort du pauvre hère.Je l'accompagnai seul‖ jusqu'à son cimetière,Puis, ayant vu glisser‖ le cercueil dans le trou,Je marchai devant moi,‖ longtemps, sans savoir où.Et je songeais : « Jamais‖ je ne serai poète !Car je n'ai pas le cœur‖ assez brave, et ma têteS'égarerait à tant‖ souffrir. Je ne veux pasTraîner cette existence‖ affreuse, à chaque pasMe blesser aux cailloux‖ aiguisés de la route.L'Art, oh ! l'Art m'attirait‖ et me grisait, sans doute !Mais je veux travailler‖ à faire mon bonheur.Cet homme avait raison.‖ Il m'a donné la peurDu calvaire qu'il faut‖ gravir pour être artiste.Je veux vivre impassible‖ et vieillir égoïste ! »Je m'aperçus alors‖ que j'étais dans les champs,Que les arbres, bouquets‖ de parfums et de chants,S'éveillaient au soleil,‖ et que les verts cytisesInvitaient sous leur ombre‖ à des fainéantises ;Que le ciel, d'un bleu pâle,‖ avait l'air d'un satinDe Chine ; que c'était‖ l'adorable matin,L'heure où la cime des‖ ormeaux tremble et rougeoie.Dans ces odeurs, dans ces‖ fraîcheurs, dans cette joie,J'oubliai tous les maux‖ que l'autre avait soufferts…
— Et je rentrai chez moi‖ pour écrire ces vers.
1887.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 57[aa] 14[abab]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (116 de 12, 56 de 8)· profil 8, 6=6
- Mots à la rime
- a mourait / demeurait masculine, classiqueb mansarde / lézarde féminine, classiquec longtemps / tremblotants masculine, classiqued violette / disait / poète féminine, classiqueb perdu / rendu masculine, classiquec rêve / brève féminine, classiqued pourquoi / coi masculine, classiquee intime / l'estime féminine, classiquef vers / travers masculine, classiqueg Muse / s'amuse féminine, classiquea danger / soir / t'asseoir masculine, classiqueb d'entendre / t'étendre féminine, classiquec dos / mi-clos masculine, classiqued tressaille / défaille féminine, classiquee voix / vois masculine, classiquef parfaite / poète féminine, classiqueg cœur / bonheur masculine, classiqueh occupe / dupe féminine, classiquei Longtemps / irritants masculine, classiquej d'énergie / magie féminine, classiquek ciel / fiel masculine, classiquel bohème / blême féminine, classiquem l'esprit / rit masculine, classiquen bulle / noctambule féminine, classiqueo délicieux / cieux masculine, classiquep balade / ballade féminine, classiqueq hivers / vers masculine, classiquer heure / leurre féminine, classiques incompris / mépris masculine, classiquet vulgaire / guerre féminine, classiqueu plus / superflus masculine, classiquev vaudeville / vile féminine, classiquew faim / fin masculine, classiquex d'amertume / posthume féminine, classiquey morts / remords masculine, classiquez découvre / Louvre féminine, classiquea tombeaux / lambeaux masculine, classiqueb usage / l'âge féminine, classiquec couplet / plaît masculine, classiqued chose / apothéose féminine, classiquee autant / content masculine, classiquef banale / originale féminine, classiqueg récif / poncif masculine, classiqueh j'expire / m'admire féminine, classiquea fougueux / gueux masculine, classiquea noire / gloire féminine, classiqueb méconnu / eu masculine, classiquea jeunesse / vieillesse féminine, classiqueb n'a / sonna masculine, classiquea l'heure / demeure féminine, classiqueb étouffants / enfants masculine, classiquea jeune / jeûne féminine, classiqueb vieux / mieux masculine, équivalentea confortable / table féminine, classiqueb pleut / peut masculine, classiquea chaude / rôde féminine, classiqueb soir / peignoir masculine, classiquea souffle / pantoufle féminine, classiqueb feu / peu masculine, classiquea aises / chaises féminine, classiqueb talon / salon masculine, classiquea regrette / poète féminine, classiqueb grands / Prends masculine, classiquea rapporte / porte féminine, classiqueb crayon / rayon masculine, classiquea t'ingère / Digère féminine, classiqueb nouveau / cerveau masculine, classiquea l'allégresse / Engraisse féminine, classiqueb défends / d'enfants masculine, classiquea choses / moroses féminine, classiqueb bien / rien masculine, classiquea pousse / tousse féminine, classiqueb gamin / demain masculine, classiquea hère / cimetière féminine, classiqueb trou / où masculine, classiquec poète / tête féminine, classiqued pas masculine, classiquee route / doute féminine, classiquef bonheur / peur masculine, classiqueg artiste / égoïste féminine, classiqueh champs / chants masculine, classiquei cytises / fainéantises féminine, classiquej satin / matin masculine, classiquek rougeoie / joie féminine, classiquel soufferts / vers masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
172 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Musardises, E. Fasquelle (Paris), 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources