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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres, 1712· Odes· Livre troisième

ODE III. A M. le comte Bonneval

Jean-Baptiste Rousseau· 140 vers

Le soleil, dont la violenceNous a fait languir si longtemps,Arme de feux moins éclatantsLes rayons que son char nous lance ;Et, plus paisible dans son cours,Laisse la céleste balanceArbitre des nuits et des jours.

L’Aurore, désormais stérilePour la divinité des fleurs,De l’heureux tribut de ses pleursEnrichit un dieu plus utile ;Et sur tous les coteaux voisinsOn voit briller l’ambre fertileDont elle clore nos raisins.

C’est dans cette saison si belleQue Bacchus prépare à nos yeuxDe son triomphe glorieuxLa pompe la plus solennelle :Il vient de ses divines mainsSceller l’alliance éternelleQu’il a faite avec les humains.

Autour de son char diaphaneLes Ris, voltigeant dans les airs,Des soins qui troublent l’universÉcartent la troupe profane :Tel, sur des bords inhabités,Il vint de la triste ArianeCalmer les esprits agités.

Les Satyres tout hors d’haleine,Conduisant les Nymphes des bois,Au son du fifre et du hautbois,Dansent par troupes dans la plaine,Tandis que les Sylvains lassésPortent l’immobile SilèneSur leurs thyrses entrelacés.

Leur plus vive ardeur se déploieAutour de ce dieu belliqueux :Cher comte, partage avec euxL’allégresse qu’il leur envoie,Et, plein d’une douce chaleur,Montre-toi rival de leur joie,Comme tu l’es de sa valeur.

Prends part à la juste louangeDe ce dieu si cher aux guerriers,Qui, couvert de mille lauriersMoissonnés jusqu’aux bords du Gange,A trouvé mille fois plus grandD’être le dieu de la vendange,Que de n’être qu’un conquérant.

De ses Ménades révoltéesCraignons l’impétueux courroux ;Tu sais jusqu’où ce dieu jalouxPorte ses fureurs irritées,Et quelles tragiques horreursDes Lycurgues et des PenthéesPayèrent les folles erreurs.

C’est lui qui, des fils de la terreChâtiant la rébellion,Sous la forme d’un fier lionVengea le maître du tonnerre ;Et par lui les os de RhécusFurent brisés, comme le verre,Aux yeux de ses frères vaincus.

Ici, par l’aimable ParesseCe fameux vainqueur désarmé,Ne se montre plus enflamméQue des feux d’une douce ivresse ;Et, cherchant de plus doux combats,Dans le temple de l’AllégresseIl s’offre à conduire nos pas.

Là, sous une voûte sacrée,Peinte des plus riches couleurs,Ses prêtres, couronnant de fleursLa victime pour toi parée,Bientôt sur un autel divinFeront couler à ton entréeDes ruisseaux de lait et de vin.

Reçois ce nectar adorableVersé par la main des Plaisirs ;Et laisse, au gré de leurs désirs,Par cette liqueur favorableRemplir tes esprits et tes yeuxDe cette joie inaltérableQui rend l’homme semblable aux dieux.

Par elle, en toutes ses disgrâces,Un cœur d’audace revêtuSait asservir à sa vertuLes ennuis qui suivent ses traces ;Et, tranquille jusqu’à la mort,Conjurer toutes les menacesDes dieux, et des rois, et du sort.

Par elle, bravant la puissanceDe son implacable démon,Le vaillant fils de Télamon,Banni des lieux de sa naissance,Au fort de ses calamités,Rendit le calme et l’espéranceA ses compagnons rebutés.

« Amis, la volage FortuneN’a, dit-il, nul droit sur mon cœur ;Je prétends, malgré sa rigueur,Fixer votre course importune :Passons ce jour dans les festins ;Demain les Zéphyrs et NeptuneOrdonneront de nos destins. »

C’est sur cet illustre modèleQu’à toi-même toujours égal,Tu sus, loin de ton lieu natal,Triompher d’un astre infidèle,Et, sous un ciel moins rigoureux,D’une Salamine nouvelleJeter les fondements heureux.

Une douleur pusillanimeTouche peu les dieux immortels ;On aborde en vain leurs autels,Sans un cœur ferme et magnanime :Quand nous venons les implorer,C’est par une joie unanimeQue nous devons les honorer.

Telle est l’allégresse rustique.De ces vendangeurs altérésQu’on voit, à leurs yeux égarés,Saisis d’une ivresse mystique,Et qui, saintement furieux,Retracent de l’orgie antiqueL’emportement mystérieux.

Tandis que toute la campagneRetentit de leur doux transport,Allons travailler à l’accordDu tokaie avec le Champagne ;Et, près de tes Lares assis,Des vins de rive et de montagneJuger le procès indécis.

Les juges, à ton arrivée,Se trouveront tous assemblés ;La soif qui les tient désolésBrûle de se voir abreuvée ;Et leur appétit importun,A deux heures de relevée,S’étonne d’être encore à jeun.

140 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources