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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres, 1712· Odes· Livre troisième

ODE II. A S. A. S. monseigneur le prince Eugène de Savoie

Jean-Baptiste Rousseau· 220 vers

Est-ce une illusion soudaineQui trompe mes regards surpris ?Est-ce un songe dont l’ombre vaineTrouble mes timides esprits ?Quelle est cette déesse énorme,Ou plutôt ce monstre difformeTout couvert d’oreilles et d’yeux,Dont la voix ressemble au tonnerre,Et qui, des pieds touchant la terre,Cache sa tête dans les cieux ?

C’est l’inconstante Renommée,Qui, sans cesse les yeux ouverts,Fait sa revue accoutuméeDans tous les coins de l’univers.Toujours vaine, toujours errante,Et messagère indifférente,Des vérités et de l’erreur,Sa voix, en merveilles féconde,Va chez tous les peuples du mondeSemer le bruit et la terreur.

Quelle est cette troupe sans nombreD’amants autour d’elle assidus,Qui viennent en foule à son ombreRendre leurs hommages perdus ?La vanité qui les enivreSans relâche s’obstine à suivreL’éclat dont elle les séduit ;Mais bientôt leur âme orgueilleuseVoit sa lumière frauduleuseChangée en éternelle nuit.

O toi, qui, sans lui rendre hommage,Et sans redouter son pouvoir.Sus toujours de cette volageFixer les soins et le devoir,Héros, des héros le modèle,Étoit-ce pour cette infidèleQu’on t’a vu, cherchant les hasards,Braver mille morts toujours prêtes,Et dans les feux et les tempêtesDéfier la fureur de Mars ?

Non, non : ses lueurs passagèresN’ont jamais ébloui tes sens ;A des déités moins légèresTa main prodigue son encens :Ami de la gloire solide,Mais de la vérité rigideEncor plus vivement épris,Sous ses drapeaux seuls tu te ranges,Et ce ne sont point les louanges,C’est la vertu, que tu chéris.

Tu méprises l’orgueil frivoleDe tous ces héros imposteursDont la fausse gloire s’envoleAvec la voix de leurs flatteurs :Tu sais que l’équité sévèreA cent fois du haut de leur sphèrePrécipité ces vains guerriers ;Et qu’elle est l’unique déesseDont l’incorruptible sagessePuisse éterniser tes lauriers.

Ce vieillard qui d’un vol agileFuit sans jamais être arrêté,Le Temps, cette image mobileDe l’immobile éternité,A peine du sein des ténèbresFait éclore les faits célèbres,Qu’il les replonge dans la nuit ;Auteur de tout ce qui doit être,Il détruit tout ce qu’il fait naître,A mesure qu’il le produit.

Mais la déesse de mémoire,Favorable aux noms éclatants,Soulève l’équitable histoireContre l’iniquité du temps,Et dans le registre des âgesConsacrant les nobles imagesQue la gloire lui vient offrir,Sans cesse en cet auguste livreNotre souvenir voit revivreCe que nos yeux ont vu périr.

C’est là que sa main immortelle,Mieux que la déesse aux cent voix,Saura, dans un tableau fidèle,Immortaliser tes exploits :L’avenir, faisant son étudeDe cette vaste multitudeD’incroyables événements,Dans leurs vérités authentiques,Des fables les plus fantastiquesRetrouvera les fondements.

Tous ces traits incompréhensiblesPar les fictions ennoblis,Dans l’ordre des choses possiblesPar là se verront rétablis.Chez nos neveux moins incrédules,Les vrais Césars, les faux HerculesSeront mis en même degré ;Et tout ce qu’on dit à leur gloire,Et qu’on admire sans le croire,Sera cru sans être admiré.

Guéris d’une vaine surprise,Ils recevront, sans être émus,Les faits du petit-fils d’Acrise,Et tous les travaux de Cadmus.Ni le monstre du Labyrinthe,Ni la triple Chimère éteinte,N’étonneront plus la raison ;Et l’esprit avouera sans honteTout ce que la Grèce raconteDes merveilles du fils d’Éson.

Et pourquoi traiter de prestigesLes aventures de Colchos ?Les dieux n’ont-ils fait des prodigesQue dans Thèbes ou dans Argos ?Que peuvent opposer les fablesAux prodiges inconcevablesQui, de nos jours exécutés,Ont cent fois dans la Germanie,Chez le Belge, dans l’Ausonie,Frappé nos yeux épouvantés ?

Mais ici ma lyre impuissanteN’ose seconder mes efforts :Une voix fière et menaçanteTout à coup glace mes transports.Arrête, insensé ! me dit-elle,Ne va point d’une main mortelleToucher un laurier immortel :Arrête ; et, dans ta folle audace,Crains de reconnoître la traceDu sang dont fume ton autel.

Le terrible dieu de la guerre,Bellone, et la fière Atropos,N’ont que trop effrayé la terreDes triomphes de ton héros.Ces dieux, ta patrie elle-même,Rendront à sa valeur suprêmeD’assez authentiques tributs.Admirateur plus légitime,Garde tes vers et ton estimePour de plus tranquilles vertus.

Ce n’est point d’un amas funesteDe massacres et de débrisQu’une vertu pure et célesteTire son véritable prix.Un héros qui de la victoireEmprunte son unique gloireN’est héros que quelques moments,Et, pour l’être toute sa vie,Il doit opposer à l’envieDe plus paisibles monuments.

En vain ses exploits mémorablesÉtonnent les plus fiers vainqueurs :Les seules conquêtes durablesSont celles qu’on fait sur les cœurs.Un tyran cruel et sauvageDans les feux et dans le ravageN’acquiert qu’un honneur criminel :Un vainqueur qui sait toujours l’êtreDans les cœurs dont il se rend maîtreS’élève un trophée éternel.

C’est par cette illustre conquête,Mieux encor que par ses travaux,Que ton prince élève sa têteAu-dessus de tous ses rivaux ;Grand par tout ce que l’on admire,Mais plus encor, j’ose le dire,Par cette héroïque bonté,Et par cet abord plein de grâce,Qui des premiers âges retraceL’adorable simplicité.

Il sait qu’en ce vaste intervalleOù les destins nous ont placés,D’une fierté qui les ravaleLes mortels sont toujours blessés ;Que la grandeur, fière et hautaine.N’attire souvent que leur haine,Lorsqu’elle ne fait rien pour eux :Et que, tandis qu’elle subsiste,Le parfait bonheur ne consisteQu’à rendre les hommes heureux.

Les dieux même, éternels arbitresDu sort des fragiles mortels,N’exigent qu’à ces mêmes titresNos offrandes et nos autels.C’est leur puissance qu’on implore :Mais c’est leur bonté qu’on adoreDans le bien qu’ils font aux humains ;Et, sans cette bonté fertile,Leur foudre, souvent inutile,Gronderait en vain dans leurs mains.

Prince, suis toujours les exemplesDe ces dieux dont tu tiens le jour :Avant de mériter nos temples,Ils ont. mérité notre amour.Tu le sais, l’aveugle fortunePeut faire d’une âme communeUn héros partout admiré :La seule vertu, profitable,Généreuse, tendre, équitable,Peut faire un héros adoré.

Ce potentat toujours auguste,Maître de tant de potentats,Dont la main si ferme et si justeConduit tant de vastes États,Deviendra la gloire des princesLorsqu’en ses nombreuses provincesRassemblant les plaisirs épars,Sous sa féconde providenceTu feras fleurir l’abondance,Les délices, et les beaux-arts,

Seconde les heureux auspicesD’un monarque si renommé :Déjà, par tes secours propices,Janus voit son temple fermé.Puisse ta gloire toujours pureA toute la race futureServir de modèle et de loi ;Et ton intégrité profondeÊtre à jamais l’amour du monde,Comme ton bras en fut l’effroi !

220 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources