Œuvres, 1712· Odes· Livre troisième
ODE V. Aux princes chrétiens, sur l’armement des turcs contre la république de venise, en 1715
Ce n’est donc point assez que ce peuple perfide,De la sainte Cité profanateur stupide,Ait dans tout l’Orient porté ses étendards ;Et, paisible tyran de la Grèce abattue,Partage à notre vueLa plus belle moitié du trône des Césars ?
Déjà, pour réveiller sa fureur assoupie,L’interprète effréné de son prophète impieLui promet d’asservir l’Italie à sa loi ;Et déjà son orgueil, plein de cette assurance,Renverse en espéranceLe siège de l’Empire et celui de la Foi.
A l’aspect des vaisseaux que vomit le Bosphore,Sous un nouveau Xerxès, Thétis croit voir encoreAu travers de ses flots promener les forêts ;Et le nombreux amas de lances hérisséesContre le ciel dresséesÉgale les épis qui dorent nos guérets.
Princes, que pensez-vous à ces apprêts terribles ?Attendrez-vous encor, spectateurs insensibles,Quels seront les décrets de l’aveugle Destin,Comme en ce jour affreux, où, dans le sang noyée,Byzance foudroyéeVit périr sous ses murs le dernier Constantin ?
O honte ! ô de l’Europe infamie éternelle !Un peuple de brigands, sous un chef infidèle,De ses plus saints remparts détruit la sûreté ;Et le Mensonge impur tranquillement reposeOù le grand ThéodoseFit régner si longtemps l’auguste Vérité !
Jadis, dans leur fureur non encor ralentie,Ces esclaves chassés des marais de ScythiePortèrent chez le Parthe et la mort et l’effroi ;Et bientôt des Persans, ravisseurs moins barbares,Leurs conducteurs avaresReçurent à la fois et le sceptre et la loi.
Dès lors, courant toujours de victoire en victoire.Des Califes, déchus de leur antique gloire,Le redoutable empire entre eux fut partagé ;Des bords de l’Hellespont aux rives de l’Euphrate,Par cette race ingrateTout fut en même temps soumis ou ravagé.
Mais sitôt que leurs mains, en ruines fécondes,Osèrent, du Jourdain souillant les saintes ondes,Profaner le tombeau du fils de l’Éternel,L’Occident, réveillé par ce coup de tonnerre,Arma toute la terre,Pour laver ce forfait dans leur sang criminel.
En vain à cette ardeur si bouillante et si vive,La folle ambition, la prudence craintive,Prétendoient opposer leurs conseils spécieux :Chacun comprit alors, mieux qu’au siècle où nous sommes,Que l’intérêt des hommesNe doit point balancer la querelle des cieux.
Comme un torrent fougueux, qui, du haut des montagnes,Précipitant ses eaux, traîne dans les campagnesArbres, rochers, troupeaux, par son cours emportés :Ainsi de Godefroi les légions guerrièresForcèrent les barrièresQue l’Asie opposoit à leurs bras indomptés.
La Palestine enfin, après tant de ravages,Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuagesDans le vague des airs fuir devant l’Aquilon ;Et des vents du midi la dévorante haleineN’a consumé qu’à peineLeurs ossements blanchis dans les champs d’Ascalon.
De ses temples détruits et cachés sous les herbesSion vit relever les portiques superbes,De notre délivrance augustes monuments ;Et d’un nouveau David la valeur noble et sainteSembloit dans leur enceinteD’un royaume éternel jeter les fondements.
Mais chez ses successeurs la Discorde insolente,Allumant le flambeau d’une guerre sanglante,Énerva leur puissance en corrompant leurs mœurs ;Et le ciel irrité, ressuscitant l’audaceD’une coupable race,Se servit des vaincus pour punir les vainqueurs.
Rois, symboles mortels de la grandeur céleste,C’est à vous de prévoir dans leur chute funesteDe vos divisions les fruits infortunés :Assez et trop longtemps, implacables Achilles,Vos discordes civilesDe morts ont assouvi les enfers étonnés.
Tandis que de vos mains déchirant vos entrailles,Dans nos champs, engraissés de tant de funérailles,Vous semiez le carnage, et le trouble, et l’horreur,L’infidèle, tranquille au milieu des alarmes,Forgeoit ces mêmes armesQu’aujourd’hui contre vous aiguise sa fureur.
Enfin l’heureuse paix, de l’amitié suivie,A réuni les cœurs séparés par l’envie,Et banni loin de nous la crainte et le danger :Paisible dans son champ, le laboureur moissonne ;Et les dons de l’automneNe sont plus profanés par le fer étranger.
Mais ce calme si doux que le ciel vous renvoie,N’est point le calme oisif d’une indolente joie,Où s’endort la vertu des plus fameux guerriers :Le démon des combats siffle encor sur vos têtes,Et de justes conquêtesVous offrent à cueillir de plus nobles lauriers.
Il est temps de venger votre commune injure ;Éteignez dans le sang d’un ennemi parjureDu nom que vous portez l’opprobre injurieux,Et, sous leurs braves chefs assemblant vos cohortes,Allez briser les portesD’un empire usurpé sur vos foibles aïeux.
Vous n’êtes plus au temps de ces craintes servilesQu’imprimoient dans le sein des peuples imbécilesDe cruels ravisseurs à leur perte animés.L’aigle de Jupiter, ministre de la foudre,A cent fois mis en poudreCes géants orgueilleux contre le ciel armés.
Belgrade, assujettie à leur joug tyrannique,Regrette encor ce jour où le fer germaniqueRenversa leur croissant du haut de ses remparts ;Et de Salankemen les plaines infectéesSont encore humectéesDu sang de leurs soldats sur la poussière épars.
Sous le fer abattus, consumés dans la flamme.Leur monarque insensé, le désespoir dans l’âme,Pour la dernière fois osa tenter le sort ;Déjà, de sa fureur barbares émissaires,Ses nombreux JanissairesPortoient de toutes parts la terreur et la mort.
Arrêtez, troupe lâche et de pillage avide :D’un Hercule naissant la valeur intrépideVa bientôt démentir vos projets forcenés ;Et, sur vos corps sanglants se traçant un passage,Faire l’apprentissageDes triomphes fameux qui lui sont destinés.
Le Tybisque, effrayé de la digue profonde.De tant de bataillons entassés dans son onde,De ses flots enchaînés interrompit le cours ;Et le fier Ottoman, sans drapeaux et sans suite,Précipitant sa fuite,Borna toute sa gloire au salut de ses jours.
C’en est assez, dit-il, retournons sur nos traces :Foibles et vils troupeaux, après tant de disgrâces,N’irritons plus en vain de superbes lions ;Un prince nous poursuit, dont le fatal génie,Dans cette ignominie,De notre antique gloire éteint tous les rayons.
Par une prompte paix, tant de fois profanée,Conjurons la victoire à le suivre obstinée :Prévenons du destin les revers éclatants,Et sur d’autres climats détournons les tempêtesQui, déjà toutes prêtes,Menacent d’écraser l’empire des Sultans.
150 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources