Œuvres, 1712· Odes· Livre troisième
ODE VI. A malherbe
CONTRE LES DÉTRACTEURS DE L’ANTIQUITÉ
Si du tranquille ParnasseLes habitants renommésY gardent encor leur placeLorsque leurs yeux sont fermés ;Et si, contre l’apparence,Notre farouche, ignoranceEt nos insolents propos,Dans ces demeures sacréesDe leurs âmes épuréesTroublent encor le repos ;
Que dis-tu, sage Malherbe,De voir tes maîtres proscritsPar une foule superbeDe fanatiques esprits,Et dans ta propre patrieRenaître la barbarieDe ces temps d’infirmité,Dont ton immortelle veineJadis avec tant de peineDissipa l’obscurité ?
Peux-tu, malgré tant d’hommages,D’encens, d’honneurs, et d’autels,Voir mutiler les imagesDe tous ces morts immortelsQui, jusqu’au siècle où nous sommes,Ont fait chez les plus grands hommesNaître les plus doux transports,Et dont les divins géniesDe tes doctes symphoniesOnt formé tous les accords ?
Animé par leurs exemples,Soutenu par leurs leçons,Tu fis retentir nos templesDe tes célestes chansons.Sur la montagne thébaine,Ta lyre fière et hautaineConsacra l’illustre sortD’un roi vainqueur de l’envie,Vraiment roi pendant sa vie,Vraiment grand après sa mort.
Maintenant ton ombre heureuse,Au comble de ses désirs,De leur troupe généreusePartage tous les plaisirs.Dans ces bocages tranquilles,Peuplés de myrtes fertilesEt de lauriers toujours verts,Tu mêles ta voix hardieA la douce mélodieDe leurs sublimes concerts.
Là, d’un dieu fier et barbareOrphée adoucit les lois ;Ici le divin PindareCharme l’oreille des rois.Dans tes douces promenades,Tu vois les folles MénadesRire autour d’Anacréon,Et les Nymphes, plus modestes,Gémir des ardeurs funestesDe l’amante de Phaon.
A la source d’Hippocrène,Homère, ouvrant ses rameaux,S’élève comme un vieux chêneEntre de jeunes ormeaux :Les savantes immortelles,Tous les jours, de fleurs nouvellesOnt soin de parer son front ;Et, par leur commun suffrage,Avec elles il partageLe sceptre du double mont.
Ainsi les chastes déesses,Dans ces bois verts et fleuris,Comblent de justes largessesLeurs antiques favoris.Mais pourquoi leur docte lyrePrendrait-elle un moindre empireSur les esprits des neuf Sœurs,Si de son pouvoir suprêmePluton, Cerbère lui-même,Ont pu sentir les douceurs ?
Quelle est donc votre manie,Censeurs dont la vanitéDe ces rois de l’harmonieDégrade la majesté ;Et qui, par un double crime,Contre l’Olympe sublimeLançant vos traits venimeux,Osez, dignes du tonnerre,Attaquer ce que la terreEut jamais de plus fameux ?
Impitoyables Zoïles,Plus sourds que le noir Pluton,Souvenez-vous, âmes viles,Du sort de l’affreux Python :Chez les filles de MémoireAllez apprendre l’histoireDe ce serpent abhorré,Dont l’haleine détestéeDe sa vapeur empestéeSouilla leur séjour sacré.
Lorsque la terrestre masseDu déluge eut bu les eaux,Il effraya le ParnassePar des prodiges nouveaux.Le ciel vit ce monstre impie,Né de la fange croupieAu pied du mont Pélion,Souffler son infecte rageContre le naissant ouvrageDes mains de Deucalion.
Mais le bras sûr et terribleDu dieu qui donne le jourLava dans son sang horribleL’honneur du docte séjour.Bientôt de la Thessalie,Par sa dépouille ennoblie,Les champs en furent baignés ;Et du Céphise rapideSon corps affreux et livideGrossit les flots indignés.
De l’écume empoisonnéeDe ce reptile fatal,Sur la terre profanéeNaquit un germe infernal ;Et de là naissent les sectesDe tous ces sales insectesDe qui le souffle envieuxOse, d’un venin critique,Noircir de la Grèce antiqueLes célestes demi-dieux.
A peine, sur de vains titres.Intrus au sacré vallon,Ils s’érigent en arbitresDes oracles d’Apollon :Sans cesse dans les ténèbresInsultant les morts célèbres,Ils sont comme ces corbeauxDe qui la troupe affamée,Toujours de rage animée,Croasse autour des tombeaux.
Cependant, à les entendre,Leurs ramages sont si doux,Qu’aux bords mêmes du Méandre,Le cygne en serait jaloux ;Et quoiqu’en vain ils allumentL’encens dont ils se parfumentDans leurs chants étudiés,Souvent de ceux qu’ils admirent,Lâches flatteurs, ils attirentLes éloges mendiés.
Une louange équitable,Dont l’honneur seul est le but,Du mérite véritableEst le plus juste tribut :Un esprit noble et sublime,Nourri de gloire et d’estime,Sent redoubler ses chaleurs,Comme une tige élevée,D’une onde pure abreuvée,Voit multiplier ses fleurs.
Mais cette flatteuse amorceD’un hommage qu’on croit dûSouvent prête même forceAu vice qu’à la vertu.De la céleste roséeLa terre fertilisée,Quand les frimas ont cessé,Fait également écloreEt les doux parfums de FloreEt les poisons de Circé.
Cieux, gardez vos eaux fécondesPour le myrte aimé des dieux ;Ne prodiguez plus vos ondesA cet if contagieux ;Et vous, enfants des nuages,Vents, ministres des orages,Venez, fiers tyrans du Nord,De vos brûlantes froiduresSécher ces feuilles impuresDont l’ombre donne.la mort.
180 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources