Œuvres, 1712· Poésies diverses
Églogue
Palemon
Quels lieux t’ont retenu caché depuis deux jours,Daphnis ? Nous avons cru te perdre pour toujours :Chacun fuit, disions-nous, ces champêtres asiles ;Nos hameaux sont déserts, et nos champs inutiles.
Daphnis
O mon cher Palémon, ne t’en étonne pas ;Ces lieux pour nos bergers ont perdu leurs appas.La ville a tout séduit, et sa magnificenceNous fait de jour en jour haïr notre innocence.Je l’ai vue à la fin cette grande cité :Quel éclat ! mais, hélas ! quelle captivité !Cependant nous courons, fuyant la solitude,Dans ces murs chaque jour briguer la servitude.Sous de riches lambris, qui ne sont point à nous,Devant ses habitants nous ployons les genoux.J’ai vu même près d’eux nos bergers, nos bergères.Affecter, je l’ai vu, leurs modes étrangères,Contrefaire leur geste, imiter leurs chansons,Et de nos vieux pasteurs mépriser les leçons.Qui l’eût cru ? de nos champs l’agréable peinture,Ces fertiles coteaux où se plaît la nature.Le frais de ces gazons, l’ombre de ces ormeaux,Nos rustiques débats, nos tendres chalumeaux,Les troupeaux, les forêts, les prés, les pâturages,Sont, pour eux désormais de trop viles images.Ils savent seulement chanter sur leur hautboisJe ne sais quel Amour, inconnu dans nos bois,Tissu de mots brillants, où leur esprit se joue,Badinage affecté que le cœur désavoue.Enfin, te le dirai-je ? ô mon cher Palémon,Nos bergers n’ont plus rien de berger que le nom.
Palemon
Et pourquoi retenir encor ce nom champêtre ?S’ils ne sont plus bergers, pourquoi veulent-ils l’être ?Le lion n’est point fait pour tracer les sillons,Ni l’aigle pour voler dans les humbles vallons.Voit-on le paon superbe, oubliant son plumage,De la simple fauvette affecter le ramage,L’amarante emprunter la couleur du gazon,Et le loup des brebis revêtir la toison ?
Daphnis
Oh ! si jamais le ciel, à nos vœux plus facile,Faisoit revivre ici ce berger de Sicile,Qui le premier, chantant les bois et les vergers,Au combat de la flûte instruisit les bergers !Ou celui qui sauva des fureurs de BelloneSes troupeaux trop voisins de la triste Crémone !Tous deux pleins de douceur, admirables tous deux,Soit que de deux pasteurs ils décrivent les jeux,Soit que de Thestylis l’amoureuse folieRessuscite en leurs vers l’art de la Thessalie ;Quel dieu sur leurs doux sons formera notre voix ?Ne reverrons-nous plus paroître dans nos boisLes Faunes, les Sylvains, les Nymphes, les Dryades,Les Silènes tardifs, les humides Naïades,Et le dieu Pan lui-même, au bruit de nos chansons,Danser au milieu d’eux, à l’ombre des buissons ?
Palemon
Que faire, cher Daphnis ? Nos regrets ni nos plaintesNe rendront pas la vie à leurs cendres éteintes.Mais toi, disciple heureux de ces maîtres vantés,J’ai vu que de tes sons nous étions enchantés,Quand sous tes doigts légers l’air trouvant un passageExprimoit les accents dont ils traçoient l’image :Les Muses t’avouoient, et de leurs favorisMénalque eût osé seul te disputer le prix.
Daphnis
Il l’auroit disputé contre Apollon lui-même !Mais le son de sa voix fait son plaisir suprême.Quant à moi, qui me borne à de moindres succès,Quelque gloire pourtant a suivi mes essais ;Et même nos pasteurs, mais je suis peu crédule,M’ont quelquefois à lui préféré sans scrupule.
Palemon
J’aime ces vers qu’un soir tu me dis à l’écart.Ce n’est qu’une chanson simple et presque sans art ;Mais les timides fleurs qui se cachent sous l’herbeOnt leur prix aussi bien que le pavot superbe.De grâce, cher Daphnis, tâche à t’en souvenir.
Daphnis
Je m’en souviens, elle est aisée à retenir :« L’ardente Canicule a tari nos fontaines ;L’Aurore de ses pleurs n’arrose plus nos plaines ;On voit l’herbe mourir dans tous les champs voisins ;Le rosier est sans fleurs, le pampre sans raisins.Qui rend ainsi la terre aride et languissante ?Faut-il le demander ? Célimène est absente. »
Palemon
Et ceux que tu chantois, je m’en suis souvenu,Quand nous vîmes passer ce berger inconnu :« J’ai conduit mon troupeau dans les plus gras herbages ;Cependant il languit parmi les pâturages.J’ai trop bravé l’Amour ; l’Amour, pour se venger,Fait périr à la fois et moutons et berger. »
Daphnis
La suite vaut bien mieux, et ne fut pas perdue :Notre importun s’enfuit dès qu’il l’eut entendue.« L’Amour est dangereux, mais ce n’est point l’AmourQui fait que mon troupeau se détruit chaque jour :C’est ce berger malin, dont l’œil sombre m’alarme,Qui, sans doute, sur nous a jeté quelque charme. »
Palemon
Tu m’en fais souvenir. Oh ! qu’il fut étonné !Je crois que de longtemps il ne t’a pardonné.Mais si j’osois encor te faire une prière !Te souvient-il du jour que dans cette bruyèreTu chantois, en goûtant la fraîcheur du matin,Ces beaux vers, imités du grand pasteur latin :« Revenez, revenez, aimable Galatée ? »Jamais chanson ne fut à l’air mieux ajustée.Dieux ! comme en l’écoutant tout mon cœur fut frappé !J’ai retenu le chant, les vers m’ont échappé.
Daphnis
Voyons ; depuis ce temps je ne l’ai point chantée.« Revenez, revenez, aimable Galatée :Déjà d’un vert naissant nos arbres sont parés :Les fleurs de leur émail enrichissent nos prés.Qui peut vous retenir loin de ces doux rivages ?Avez-vous oublié nos jardins, nos bocages ?Ah ! ne méprisez point leurs champêtres attraits,Revenez ! les dieux même ont aimé les forêts.Le. timide bélier se plaît dans les campagnes,Le chevreuil dans les bois, l’ourse dans les montagnes.Pour moi (de notre instinct nous suivons tous les lois)Je me plais seulement aux lieux où je vous vois. »
Palemon
Est-ce tout ? Je me trompe, ou tu m’en fis entendreD’autres, que même alors tu promis de m’apprendre.
Daphnis
Il est vrai : mais, berger, chaque chose a son cours.Autrefois à chanter j’aurois passé les jours.Tout change ; maintenant les guerrières trompettesFont taire les hautbois et les humbles musettes.Quelle oreille, endurcie à leur bruit éclatant,Voudroit à nos chansons accorder un instant ?Les accents les plus doux des cygnes du MéandreA peine trouveroient quelqu’un pour les entendre.Finissons : aussi bien le soleil s’obscurcit,Du côté du midi le nuage grossit.Et des jeunes tilleuls qui bordent ces fontainesLe vent semble agiter les ombres incertaines.Adieu ; les moissonneurs regagnent le hameau,Et Lycas a déjà ramené son troupeau.
130 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources