Œuvres, 1712· Odes· Livre premier Odes sacrées
ODE VIII. Image du bonheur temporel des méchants
TIRÉE DU PSAUME CXLIII Benedictus Dominus Deus meus, etc.
Béni soit le Dieu des arméesQui donne la force à mon bras,Et par qui mes mains sont forméesDans l’art pénible des combats !De sa clémence inépuisableLe secours prompt et favorableA fini mes oppressions :En lui j’ai trouvé mon asile,Et par lui d’un peuple indocileJ’ai dissipé les factions.
Qui suis-je, vile créature !Qui suis-je, Seigneur ! et pourquoiLe souverain de la natureS’abaisse-t-il jusques à moi ?L’homme, en sa course passagère,N’est rien qu’une vapeur légèreQue le soleil fait dissiper :Sa clarté n’est qu’une nuit sombre,Et ses jours passent comme une ombreQue l’œil suit et voit échapper.
Mais quoi ! les périls qui m’obsèdentNe sont point encore passés !De nouveaux ennemis succèdentA mes ennemis terrassés !Grand Dieu, c’est toi que je réclame ;Lève ton bras, lance ta flamme,Abaisse la hauteur des deux,Et viens sur leur voûte enflammée,D’une main de foudres armée,Frapper ces monts audacieux.
Objet de mes humbles cantiques,Seigneur, je t’adresse ma voix,Toi dont les promesses antiquesFurent toujours l’espoir des rois ;Toi de qui les secours propices,A travers tant de précipices,M’ont toujours garanti d’effroi ;Conserve aujourd’hui ton ouvrage,Et daigne détourner l’orageQui s’apprête à fondre sur moi.
Arrête cet affreux délugeDont les flots vont me submerger ;Sois mon vengeur, sois mon refugeContre les fils de l’étranger :Venge-toi d’un peuple infidèleDe qui la bouche criminelleNe s’ouvre qu’à l’impiété ;Et dont la main, vouée au crime,Ne connoît rien de légitimeQue le meurtre et l’iniquité.
Ces hommes, qui n’ont point encoreÉprouvé la main du Seigneur,Se flattent que Dieu les ignore,Et s’enivrent de leur bonheur.Leur postérité florissante,Ainsi qu’une tige naissante,Croît et s’élève sous leurs yeux :Leurs filles couronnent leurs têtesDe tout ce qu’en nos jours de fêtesNous portons de plus précieux.
De leurs grains les granges sont pleines,Leurs celliers regorgent de fruits ;Leurs troupeaux, tout chargés de laines,Sont incessamment reproduits :Pour eux la fertile rosée,Tombant sur la terre embrasée,Rafraîchit son sein altéré ;Et pour eux le flambeau du mondeNourrit d’une chaleur fécondeLe germe en ses flancs resserré.
Le calme règne dans leurs villes ;Nul bruit n’interrompt leur sommeil :On ne voit point leurs toits fragilesOuverts aux rayons du soleil.C’est ainsi qu’ils passent leur âge.Heureux, disent-ils, le rivageOù l’on jouit d’un tel bonheur !Qu’ils restent dans leur rêverie :Heureuse la seule patrieOù l’on adore le Seigneur !
80 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources