Œuvres, 1712· Odes· Livre premier Odes sacrées
ODE X. Pour une personne convalescente
TIRÉE DU CANTIQUE D’EZECHIAS Isaïe, chap. XXXVIII, V. et suiv Ego dixi : In dimidio dierum meorum, etc.
J’ai vu mes tristes journéesDécliner vers leur penchant ;Au midi de mes annéesJe touchois à mon couchant.La Mort, déployant ses ailes,Couvroit d’ombres éternellesLa clarté dont je jouis ;Et, dans cette nuit funeste,Je cherchois en vain le resteDe mes jours évanouis.
Grand Dieu, votre main réclameLès dons que j’en ai reçus ;Elle vient couper la trameDes jours qu’elle m’a tissus :Mon dernier soleil se lève,Et votre souffle m’enlèveDe la terre des vivants,Comme la feuille séchée,Qui, de sa tige arrachée,Devient le jouet des vents.
Comme un tigre impitoyable,Le mal a brisé mes os :Et sa rage insatiableNe me laisse aucun repos.Victime faible et tremblante,A cette image sanglante,Je soupire nuit et jour ;Et, dans ma crainte mortelleJe suis comme l’hirondelleSous les griffes du vautour.
Ainsi de cris et d’alarmesMon mal sembloit se nourrir ;Et mes yeux, noyés de larmes,Étoient lassés de s’ouvrir.Je disois à la nuit sombre :O nuit, tu vas dans ton ombreM’ensevelir pour toujours !Je redisois à l’aurore :Le jour que tu fais écloreEst le dernier de mes jours !
Mon âme est dans les ténèbres,Mes sens sont glacés d’effroi :Écoutez mes cris funèbres,Dieu juste, répondez-moi.Mais enfin sa main propiceA comblé le précipiceQui s’entr’ouvroit sous mes pas :Son secours me fortifie,Et me fait trouver la vieDans les horreurs du trépas.
Seigneur, il faut que la terreCommisse en moi vos bienfaits :Vous ne m’avez fait la guerreQue pour me donner la paix.Heureux l’homme à qui la grâceDépart ce don efficace,Puisé dans ses saints trésors ;Et qui, rallumant sa flamme,Trouve la santé de l’âmeDans les souffrances du corps !
C’est pour sauver la mémoireDe vos immortels secours,C’est pour vous, pour votre gloire,Que vous prolongez nos jours.Non, non, vos bontés sacréesNe seront point célébréesDans l’horreur des monuments :La Mort, aveugle et muette,Ne sera point l’interprèteDe vos saints commandements.
Mais ceux qui de sa menace,Comme moi, sont rachetés,Annonceront à leur raceVos célestes vérités.J’irai, Seigneur, dans vos templesRéchauffer par mes exemplesLes mortels les plus glacés,Et, vous offrant mon hommage,Leur montrer l’unique usageDes jours que vous leur laissez.
80 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources