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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres, 1712· Cantates

CANTATE VI. Thetis

Jean-Baptiste Rousseau· 72 vers

Près de l’humide empire où Vénus prit naissance,Dans un bois consacré par le malheur d’Atys,Le Sommeil et l’Amour, tous deux d’intelligence,A l’amoureux Pelée avoient livré Thétis.Qu’eût fait Minerve même, en cet état réduite ?Mais, dans l’art de Protée en sa jeunesse instruite,Elle sut éluder un amant furieux :D’une ardente lionne elle prend l’apparence :Il s’émeut ; et, tandis qu’il songe à sa défense,La nymphe, en rugissant, se dérobe à ses yeux.

Où fuyez-vous, déesse inexorable,Cruel lion de carnage altéré ?Que craignez-vous d’un amant misérable,Que vos rigueurs ont déjà déchiré ?

Il ne craint point une mort rigoureuse ;Il s’offre à vous sans armes, sans secours ;Et votre fuite est pour lui plus affreuseQue les lions, les tigres et les ours.

Où fuyez-vous, déesse inexorable.Cruel lion de carnage altéré ?Que craignez-vous d’un amant misérable,Que vos rigueurs ont déjà déchiré ?

Ce héros malheureux exprimoit en ces motsSa honte et sa douleur extrême,Quand tout à coup, du fond des flots,Protée apparaissant lui-même :Que fais-tu, lui dit-il, foible et timide amant ?Pourquoi troubler les airs de plaintes éternelles ?Est-ce d’aujourd’hui que les bellesOnt recours au déguisement ?Répare ton erreur. La nymphe qui te charmeVa rentrer dans le sein des mers :Attends-la sur ces bords ; mais que rien ne t’alarme,Et songe que tu dois Achille à l’univers.

Le guerrier qui délibèreFait mal sa cour au dieu Mars :L’amant ne triomphe guère,S’il n’affronte les hasards.

Quand le péril nous étonne,N’importunons point les dieux :Vénus, ainsi que Bellone,Aime les audacieux.

Le guerrier qui délibèreFait mal sa cour au dieu Mars :L’amant ne triomphe guère,S’il n’affronte les hasards.

Pelée, à ce discours, portant au loin sa vue,Voit paroître l’objet qui le tient sous ses lois :Heureux que, pour lui seul, l’occasion perdueRenaisse une seconde fois !Le cœur plein d’une noble audace,Il vole à la déesse ; il l’approche, il l’embrasse.Thétis veut se défendre ; et, d’un prompt changementEmployant la ruse ordinaire,Redevient à ses yeux, lion, tigre, panthère :Vains objets, qui ne font qu’irriter son amant.

Ses désirs ont vaincu sa crainte :Il la retient toujours d’un bras victorieux,Et, lasse de combattre, elle est enfin contrainteDe reprendre sa forme et d’obéir aux dieux.

Amants, si jamais quelque belle,Changée en lionne cruelle,S’efforce à vous faire trembler,Moquez-vous d’une image feinte :C’est un fantôme que sa crainteVous présente pour vous troubler.

Elle peut, en prenant l’imageD’un tigre ou d’un lion sauvage,Effrayer les jeunes Amours ;Mais après un effort extrême,Elle redevient elle-même,Et ces dieux triomphent toujours.

72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources