Collection complète, 1789· Pièces en vers.
Imitation libre
D’une Chanson Italienne de Métastase.
Grace à tant de tromperies,Grace à tes coquetteries,Nice, je respire enfin.Mon cœur libre de sa chaîne,Ne déguise plus sa peine ;Ce n’est plus un songe vain.
Toute ma flamme est éteinte :Sous une colère feinteL’Amour ne se cache plus.Qu’on te nomme en ton absence,Qu’on t’adore en ma présence,Mes sens n’en sont point émus.
En paix, sans toi je sommeille ;Tu n’es plus quand je m’éveilleLe premier de mes désirs.Rien de ta part ne m’agite ;Je t’aborde et je te quitte,Sans regrets et sans plaisirs.
Le souvenir de tes charmes,Le souvenir de mes larmesNe fait nul effet sur moi.Juge enfin comme je t’aime :Avec mon rival lui-mêmeJe pourrois parler de toi.
Sois fière, sois inhumaine,Ta fierté n’est pas moins vaineQue le seroit ta douceur,Sans être ému, je t’écoute,Et tes yeux n’ont plus de routePour pénétrer dans mon cœur.
D’un mépris, d’une caresse,Mes plaisirs ou ma tristesseNe reçoivent plus la loi.Sans toi j’aime les bocages ;L’horreur des antres sauvagesPeut me déplaire avec toi.
Tu me parois encor belle ;Mais, Nice, tu n’es plus celleDont mes sens sont enchantés.Je vois, devenu plus sage,Des défauts sur ton visage,Qui me sembloient des beautés.
Lorsque je brisai ma chaîne,Dieux, que j’éprouvai de peine !Hélas ! je crus en mourir :Mais quand on a du courage,Pour se tirer d’esclavageQue ne peut-on point souffrir ?
Ainsi du piége perfide,Un oiseau simple et timideAvec effort échappé,Au prix des plumes qu’il laisse,Prend des leçons de sagesse,Pour n’être plus attrapé.
Tu crois que mon cœur t’adore,Voyant que je parle encoreDes soupirs que j’ai poussés ;Mais tel au port qu’il désireLe Nocher aime à redireLes périls qu’il a passés.
Le guerrier couvert de gloire,Se plaît, après la victoire,A raconter ses exploits ;Et l’esclave, exempt de peine,Montre avec plaisir la chaîneQu’il a traînée autrefois.
Je m’exprime sans contrainte ;Je ne parle point par feinte,Pour que tu m’ajoutes foi ;Et quoi que tu puisses dire,Je ne daigne pas m’instruireComment tu parles de moi.
Tes appas, beauté trop vaine,Ne te rendront pas sans peineUn aussi fidelle amant.Ma perte est moins dangereuse ;Je sais qu’une autre trompeuseSe trouve plus aisément.
78 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Collection complète des œuvres, BIBLIOTHÈQUE DE GENÈVE, 1789· numérisation www.rousseauonline.ch· Sources