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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Collection complète, 1789· Pièces en vers.

L’allée de Silvie

Jean-Jacques Rousseau· 149 vers

Qu’a m’égarer dans ces bocagesMon cœur goûte de voluptés !Que je me plais sous ces ombrages !Que j’aime ces flots argentés !Douce et charmante rêverie,Solitude aimable et chérie,Puissiez-vous toujours me charmer !De ma triste et lente carrièreRien n’adouciroit la misère,Si je cessois de vous aimer.Fuyez de cet heureux asyle,Fuyez, de mon âme tranquille,Vains et tumultueux projets ;Vous pouvez promettre sans cesseEt le bonheur et la sagesse,Mais vous ne les donnez jamais.Quoi ! l’homme ne pourra-t-il vivre,A moins que son cœur ne se livreAux soins d’un douteux avenir ?Et si le tems coule si vite,Au lieu de retarder sa fuite,Faut-il encor la prévenir ?Oh ! qu’avec moins de prévoyance,La vertu, la simple innocence,Font des heureux à peu de frais !Si peu de bien suffit au sage,Qu’avec le plus léger partage,Tous ses désirs sont satisfaits.Tant de soins, tant de prévoyance,Sont moins des fruits de la prudenceQue des fruits de l’ambition.L’homme, content du nécessaire,Craint peu la fortune contraire,Quand son cœur est sans passion.Passions, sources de délices,Passions, sources de supplices ;Cruels tyrans, doux séducteurs,Sans vos fureurs impétueuses,Sans vos amorces dangereuses,La paix seroit dans tous les cœurs.Malheur au mortel méprisable,Qui dans son âme insatiable,Nourrit l’ardente soif de l’or ;Que du vil penchant qui l’entraîne,Chaque instant il trouve la peineAu fond même de son trésor.Malheur à l’âme ambitieuse,De qui l’insolence odieuseVeut asservir tous les humains !Qu’a ses rivaux toujours en bute,L’abîme apprête pour sa chuteSoit creusé de ses propres mains !Malheur à tout homme farouche,A tout mortel que rien ne toucheQue sa propre félicité !Qu’il éprouve dans sa misère,De la part de son propre frère,La même insensibilité !Sans doute un cœur ne pour le crime,Est fait pour être la victimeDe ces affreuses passions ;Mais jamais du Ciel condamnée,On ne vit une âme bien néeCéder à leurs séductions.Il en est de plus dangereuses,De qui les amorces, flatteusesDéguisent bien mieux le poison,Et qui toujours, dans un cœur tendre,Commencent à se faire entendreEn faisant taire la raison ;Mais du moins leurs leçons charmantesN’imposent que d’aimables loix :La haine et ses fureurs sanglantesS’endorment à leur douce voix.Des sentimens si légitimesSeront-ils toujours combattus ?Nous les mettons au rang des crimes,Ils devroient être des vertus.Pourquoi de ces penchans aimablesLe Ciel nous fait-il un tourment ?Il en est tant de plus coupables,Qu’il traite mains sévèrement.O discours trop remplis de charmes !Est-ce à moi de vous écouter ?Je fais avec mes propres armesLes maux que je veux éviter.Une langueur enchanteresseMe poursuit jusqu’en ce séjour ;J’y veux moraliser sans cesse,Et toujours j’y songe à l’amour.Je sens qu’une âme plus tranquille,Plus exempte de tendres soins,Plus libre en ce charmant asyle,Philosopheroit beaucoup moins.Ainsi du feu qui me dévoreTout sert à fomenter l’ardeur :Hélas ! n’est-il pas tems encoreQue la paix règne dans mon cœur ?Déjà de mon septième lustreJe vois le terme s’avancer ;Déjà la jeunesse et son lustreChez moi commence à s’effacer.La triste et sévère sagesseFera bientôt fuir les amours,Bientôt la pesante vieillesseVa succéder à mes beaux jours.Alors les ennuis de la vieChassant l’aimable volupté,On verra la philosophieNaître de la nécessité ;On me verra, par jalousie,Prêcher mes caduques vertus,Et souvent blâmer par envieLes plaisirs que je n’aurai plus.Mais malgré les glaces de l’âge,Raison, malgré ton vain effort,Le sage a souvent fait naufrageQuand il croyoit toucher au port.

O sagesse ! aimable chimère !Douce illusion de nos cœurs !C’est sous ton divin caractèreQue nous encensons nos erreurs.Chaque homme t’habille à sa mode,Sous le masque le plus commodeA leur propre félicité ;Ils déguisent tous leur foiblesse,Et donnent le nom de sagesseAu penchant qu’ils ont adopté.

Tel, chez la Jeunesse étourdie,Le Vice instruit par la folie,Et d’un faux titre revêtu,Sous le nom de philosophie,Tend des pièges à la vertu.Tel, dans une route contraire,On voit le fanatique austère,En guerre avec tous ses désirs,Peignant Dieu toujours en colère,Et ne s’attachant, pour lui plaire,Qu’a fuir la joie et les plaisirs.Ah ! s’il existoit un vrai sage,Que, différent en son langage,Et plus différent en ses mœurs,Ennemi des vils séducteurs,D’une sagesse plus aimable,D’une vertu plus sociable,Il joindroit le juste milieuA cet hommage pur et tendre,Que tous les cœurs auroient du rendreAux grandeurs, aux bienfaits de Dieu !

149 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Collection complète des œuvres, BIBLIOTHÈQUE DE GENÈVE, 1789· numérisation www.rousseauonline.ch· Sources