Œuvres complètes, 1659· Œuvres diverses
A Theophile
Esprits de feu, sçavants geniesQui charmez de vos harmoniesTout ce qui vous peut escouter,Et qui pouvez faire resoudreL’ire mesme de JupiterA n’user jamais de la foudre ;
Poetes qui nous enchantezPar les doux airs que vous chantezQuand Amour en fait les paroles,Qui ne vivez que de plaisirsEt n’adorez que les idolesDe vos agreables desirs ;
Vous qui d’une façon hardieFaites marcher la tragedieEn sa pompeuse gravité,Et qui d’un los tout magnifiqueConsacrez à l’eternitéLa grandeur d’un acte heroïque ;
Peintres dont les pinceaux parlensAvecque des traits excellensTirent les choses invisibles :Le bruict, les pensers, les accords,Les vents courroucez ou paisibles,Et l’ame au travers de son corps ;
Vous qui dedans la solitudeD’un bois, d’un antre ou d’un estude,Imaginez vos beaux escrits,Lorsque la saincte poesieVous anime et vous rend esprisDe sa plus douce frenesie ;
Venez rendre hommage en ce lieuA cet esprit que vostre DieuRecognoist mesme pour son maistre ;Ployez tous icy les genoux,Vous devez bien le recognoistre,Puisqu’un Dieu l’a fait devant vous.
Tirez à ce coup des merveillesDe vos laborieuses veilles,Pour honorer d’un juste losCe grand et ce divin oracle,Qui fait voir en tous ses proposLes effets de quelque miracle.
C’est vous acquerir du bon-heur,C’est travailler à vostre honneur,Que de chanter à sa louange,Puisqu’ainsi vos noms et le mienSeront placez en tiltre d’angePour jamais avecques le sien.
Je mets, pour vivre en la memoire,Le plus riche habit de ma gloireDedans ce livre tout exprès,En recognoissant la nature,Comme en un coffre de cyprès,Pour le garder de pourriture.
Mais, vrayment, c’est bien sans raisonQue j’en fais la comparaison,Puisqu’en ces choses l’on remarqueUne contraire qualité :Car l’un se dedie à la ParqueEt l’autre à l’immortalité.
Beaux vers, les demons de ma joye,Qui par une secrette voyeEmportez mon ame en des lieuxOù vont les plus hautes penséesDemander audience aux dieuxPour en estre recompensées ;
Que le ciel ne m’a-t’il douéD’un esprit qui fût advouéDu jugement le plus severe !J’escrirois les perfectionsDe vostre autheur, que je revere,Sans me servir de fictions.
Muse, aurois-tu bien le courageD’entreprendre un si grand ouvrage ?Sonde ta force, esprouve-toy,Ou l’on diroit, voyant mon style,Que pour faire parler de moyJe parlerois de Theophile.
Arrestons-nous doncques icy,Et ne soions plus en souciComme j’accorderai ma lire,Puisqu’à ce coup, sans en parler,Je diray tout ce qu’on peut direEt ce qu’on ne doit pas celer.
84 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· Sources