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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1659· Poeme fait l’année 1659 sur la suspension d’armes

La suspension d’armes

Marc-Antoine Girard de Saint-Amant· 280 vers

Encor donc une fois et la Seine et le Tage,Au bien de l’univers, à l’honneur de cet aage,Veulent entrelacer les myrtes aux roseauxQui leur parent le front sur leurs superbes eaux ?Nous allons donc revoir, par un grand hymenée,La paix, la sainte paix, d’olives couronnée,Remonter sur le trosne, et d’un sceptre aymantinReunir tous les cœurs sous un mesme destin ?O Ciel ! qui l’auroit creu ? quelle bouche d’oracleEust jamais sceu promettre un si noble miracle ?La nouvelle en surprend, en charme les esprits,Et le siecle en avoue et la gloire et le prix.Dejà de tous costez l’esgale confianceQue fait naistre l’espoir d’une telle allianceDans les deux grands estats cause un si bel effetQue la suspension semble un calme parfait ;Elle est exacte en tout, reciproque et fidelle,On doit par tout le monde en prendre le modelle,Et je la considere, au jour qui m’en instruit,Comme la digne fleur d’une admirable fruit.En l’odeur qu’elle espand elle n’est point suspecte ;Mars en cherit l’esclat, Bellonne la respecte ;Et mesme aux plus ardens, mesme aux plus inhumains,Au seul mot d’amitié le fer tombe des mains.Il est vray que d’abord contre le mot de treveUn despit heroïque en leur ame s’esleve,Sur tout dans la fierté de nos avanturiers,Qui parmy les ciprès recherchent les lauriers.Il est vray qu’en leur fougue et si belle et si vive,Ne pouvant accepter une langueur oisive,Ils murmurent entre eux, et de braves proposMonstrent leur repugnance aux offres du repos.Leur valeur, invincible à la propre victoire,Estime tout relasche un insulte à leur gloire,Et l’honneur du passé, flatant leur souvenir,Leur presente par tout l’honneur de l’avenir.De ce dernier objet l’image et grande et forteLeur esmeut tout le sang, les presse, les emporte ;Ils entrent en furie, et leur ambitionSe livre tout entiere à ceste esmotion.Mais si tost que leur cœur, instruit par leur oreille,Apprend du beau dessein la hauteur sans pareille,Aux armes il renonce, il esteint son courrouxEt suit un mouvement plus tranquille et plus doux.Ainsi voit-on la mer sous une aspre tempeste,Au poinct que de ses dieux elle apprend quelque feste,Refrener tout à coup l’orgueil de ses bouillons,Et de ses champs esmeus applanir les sillons ;Les vents les plus mutins dont elle est agitéeSuspendent aussi tost leur haleine irritée,Et, de peur de troubler cet acte solennel,Ils promettent à l’onde un zephire eternel.Enfin de toutes parts les peuples, dans la joyeDe gouster le bonheur que le sort leur envoye.En benissent le Ciel, et de mille plaisirsPar avance deja repaissent leurs desirs.Au lieu des durs apprests d’une fiere campagne,Deja l’on se dispose à marcher vers l’Espagne,Mais d’un air pacifique, amoureux et discret,Qui de l’honneur futur entr’ouvre le secret.Il se fait deja voir, il s’eschappe, il s’envole,Il va comme un esclair de l’un à l’autre pole ;On le veut taire en vain ; la pompe le dément,Et luy-mesme en son cours se trahit noblement.Il declare tout haut qu’une adorable Infante,Par une destinée heureuse et triomphanteFait souspirer Louys et l’oblige à courirVers l’objet qui le blesse et qui le peut guerir.Il dit qu’en cet amour pour la belle Terese,Lorsque les elemens reposent à leur aise,Que tout est assoupy, que la nature dort,Que l’homme se deslasse en la douteuse mort,Ce jeune et rare prince, agité de ses peines,Trouvant pour le sommeil toutes les heures vainesVeille, brusle, se plaint au silence des nuits,Et par son propre espoir redouble ses ennuis.Il dit de plus enfin qu’en sa douleur profonde,Sa main renonceroit à l’empire du mondePour toucher seulement la main du cher objetDont, tout grand roy qu’il est, il se dit le sujet.Si par le seul recit, si par les seules armes,Qu’un illustre pinceau fait agir en ses charmes,Ce heros nompareil, ce roy toujours vainqueur,A receu tant de coups dans l’œil et dans le cœur,O Dieu ! que j’en prevoy de sensibles attaintesLorsque les veritez succederont aux feintes,Et que, par les travaux de son grand Cardinal,Il en verra briller l’illustre original.Puisque ce Demy-Dieu, ce merveilleux genie,De l’entiere concorde entreprend l’harmonie,Je tiens la chose faite, et, comme sans secondDu but de cet employ luy-mesme il se respond,Il le veut, il suffit ; en son noble visageIl en fait luire à tous le glorieux presage ;Et, bien que son éclat m’en defende l’accès,J’y lis de ses desseins l’infaillible succès :J’y voy tout accomply des yeux de la pensée ;L’œuvre en previent la fin dès qu’elle est commencéeEn douter, c’est erreur, et le plus ignorantSçait que de son pouvoir le Ciel mesme est garant.Aussi, fondant sur luy mes hautes conjectures,Je perce d’un regard les tenebres futures,J’anticippe les temps, j’approche les destins,Je voy cesser par tout les orages mutins,Et deja de la paix l’aymable avant-courriere,Entre les camps armez posant une barriere,Transmet de l’un à l’autre, en despit d’Enyon,L’esprit d’intelligence et de reunion.La cruelle en fremit, en blaspheme, en escume,Et, voyant d’un œil sombre où la rage s’allumeQu’on ne les separoit que pour les joindre mieux,Tout l’orgueil des enfers en pousse jusqu’aux cieux,Contre leur bel azur elle gronde, elle crache,Les serpens de sa teste en fureur elle arrache,Se bat l’horrible sein, l’aspre levre se mord,Avec son propre fer tente sa propre mort,En pleure l’impuissance, à le rompre s’essaye,Tasche encor d’en former tout du moins quelque playe,Et, jettant un soupir visible, ardent et noir,Elle fait en ces mots hurler son desespoir :Doncques au seul aspect d’une foible ennemieQui n’est que lascheté, que honte, qu’infamie,Après l’honneur d’un regne et si long et si beau,Il faudra que je voye esteindre mon flambeau ?Donc, après les plaisirs du meurtre et du carnage,Où des fleuves de sang font les bains où je nage,Où je plonge ma soif, raffraischis ma valeur,Où je ris de la perte, où j’ayme le mal-heur,Où mon œil est ravy des tristes funeraillesQui couvrent les guerets, qui bordent les murailles,Je me verray reduite, ô destins trop cruel !A jouir simplement du crime des duels ?Encor par des edicts qu’on trouve et saints et justes,Faut-il les avouer ? un roy des plus augustes,Un prince dont le nom partout fait tant de bruit,En empesche la gloire et m’en oste le fruit.Ah ! vous me promettiez, frivoles apparences,Que malgré les efforts des sourdes conferences,Malgré tous les projets esbauchés dans Berny,Mon cours de siecle en siecle iroit à l’infiny ;Vous me disiez sans cesse, en mes peines extremes,Que les deux grands seconds des ministres supremes,Lyonne et Pimentel, pour l’une et l’autre courTravailleroyent en vain à me banir du jour ;Que cent difficultez, cent troubles, cent obstacles,Feroient bien tost revoir mes tragiques spectacles ;Que tout estoit rompu, qu’on avoit tout quité,Que chacun r’alumoit son animosité,Que le flateur espoir des plausibles conquestes,Immolant à mes pieds un milion de testes,Dont les blesmes horreurs feroyent les doux appas,Me donneroit encor tous les jeux du trespasRepaistroit mon desir, satisferoit ma veueDes coups de quelque main cruellement emeue,Qui, sans humanité s’acharnant sur un corps,Voudroit apres la mort y pousser mille morts :Car, pour ces beaux exploits qu’on vante, qu’on estime,Où l’on cherche l’honneur plustost que la victime,Je les laisse à Bellonne, et des maux seulementJe fay mon bien, ma gloire et mon contentement.Et cependant enfin, ô puissant trait de foudre !A quitter ces perils il me faudra resoudre ;On m’en viendra priver, peut-estre pour jamais,Et dans mon propre ennuy m’abismer desormais.Et je le permettray ? j’auray si peu d’audaceQue d’endurer qu’on ose à mes yeux, face à face,Parler icy d’accord, et près de l’actionSuspendre de mon bras l’ardente fonction ?Non, non, plustot crever que d’en souffrir l’injure :Ah ! je m’en vengeray, ma colere le jure,Mon cœur se le promet et veut qu’à ce beau frontMa main fasse payer l’insolence et l’affront.A ces terribles mots, la furie orgueilleuse,Courant vers la pucelle, en grace merveilleuse,Qui du vouloir des roys l’ordre avoit apporté,Luy veut faire sentir sa haine et sa fierté :Le desespoir l’anime, elle empoigne le glaive,Contre ce bel objet la pointe elle en esleve,Luy porte coup sur coup pour la mettre à l’envers,Tantost d’une estocade et tantost d’un revers,S’allonge, se retient, change et change de garde,Enfin avec despit le fer mesme elle darde ;Mais l’autre, d’un baston pris d’un jeune olivier,Pare, donne, l’estend sur le moite gravier.De douleur et de honte elle fait la pasmée,Remplit d’estonnement et l’une et l’autre armée,Y cause quelque joye, en disparoit soudainEt laisse dans les cœurs un risible dedain.Aussi-tost d’un bel air la noble messagereDont le corps se couvroit d’une estofe legere,Dont le front estoit ceint des feuilles du rameauOù brilloit en naissant un verd et pasle et beau,Ouvrant les saints tresors de sa divine bouche,Capable de fléchir l’ame la plus farouche,Capable de ranger le plus imperieux,En fait ouir à tous ces propos serieux :N’opposez plus, soldats, camp à camp, ville à ville ;Entre les vrays chrestiens toute guerre est civile :Car comme ils n’ont qu’un Dieu pour objet de leur foy,Sous tant de roys divers ils n’ont qu’un mesme roy.L’arbitre souverain, le grand moteur du monde,Quoyqu’il veuille qu’en tout à son ordre on responde,Le demande bien plus du devoir des mortelsQui consacrent leurs vœux sur de mesmes autels.Tous ces noms differens que portent les provinces,Ces tiltres singuliers dont s’honorent les princes,Ne les divisent point en la varieté,Quand le culte commun fait leur societé.C’est un lien celeste, une douce contrainte,Dont ils doivent cherir l’inviolable estreinte ;Un nœu que le respect les force d’avouer,Et que mesme sans crime on ne peut desnouer.Que si, par des raisons hautes et genereuses,Us veulent employer leurs armes valeureuses,La ville adriatique, aux nobles citoyens,Avec quelque reproche en offre les moyens.C’est là qu’au gré du ciel unissant leurs cohortes,Du temple de la Gloire ils s’ouvriront les portes ;C’est là que, secondant ces invincibles cœurs,Ils auront les lauriers dus aux justes vainqueurs.En chercher autre part, c’est une chose vaine ;La paix, que je devance, ou plus tost que j’ameine,Va si bien s’establir entre vos legions,Va si bien allier vos amples regions,Va si bien faire voir aux ames incredulesCe que peuvent partout les grands ressorts de Jules,Qu’à peine dans l’Europe (ostez-en quelques lieux)Le sang humain versé tirera l’eau des yeux.Quoy ! ne suffit-il pas à vos mains obstinéesD’en avoir fait rougir tant de belles années ?Leurs cours à vostre esgard a-t’il duré si peuQu’en ce sang votre soif n’ait pu noyer son feu ?Pensiez-vous,sans pitié, que vos sages monarques,Sur cette affreuse mer voyant flotter leurs barquesA la triste mercy des vagues de la mort,Ne chercheroyent jamais la seureté du port ?Croyiez vous que toujours ces princes venerablesPour vous entretenir feroyent des miserables ?Qu’ils se verroyent sans fin durement obligezA surcharger d’imposts leurs peuples affligez ?Que le jour souhaité n’auroit jamais d’aurore ?Qu’il feroit toujours nuit ? Et, pour plus dire encore,Que l’oncle et le neveu, que le frère et la sœur,Ne feroient jamais luire un rayon de douceur ?Non, je n’ay jamais cru qu’une erreur si grossiereAux yeux de vostre esprit jettant de la poussiere,En pust jusqu’à ce poinct aveugler la raison,Lorsque vous songeriez à cette liaison.Mais avant peu de mois on la verra plus ferme :Anne, la grande reine, en fait haster le terme,Et ses vœux exaucez joindront en ce beau jourLes maximes d’estat aux maximes d’amour.Ayant si bien parlé, dit de si rares choses,La pucelle se taist, rejoint ses vives roses,Se derobe des yeux, fend les airs estendusEt laisse les deux camps ravis et suspendus,Noble et parfait Lyonne, à qui ma voix s’addresse,Homme dont la vertu, la prudence et l’addresseT’ont rendu si fameux, t’ont eslevé si hautAuprès de ce soleil sans tache et sans deffaut ;Toy, dis-je, qui, montant au grave ministere,En possedois l’honneur avant le caractere,Et fis voir aussi-tost, par la comparaison,Qu’au choix de ton merite esclatoit la raison ;Enfin toy que j’honore, et que depuis cinq lustresOn a veu reussir en tant d’emplois illustres,Tantost aux bords sacrez du grand fleuve romainOù vit son premier jour cet homme plus qu’humain ;Tantost sur les sablons du riche Mançanare,Que doit quitter la Nimphe et si belle et si rare ;Et tantost près du cours où le Mein renomméDe l’empire allemand le chef a proclamé ;S’il te souvient encor, si j’ose encor te direQu’autresfois tu te plus aux hauts sons de ma lyre ;Si tu ressens toujours quelque amitié pour moy,Si par de beaux motifs tu m’en gardes la foy ;Daigne approuver ces vers de ma Muse chenue,Mais qui de quelque ardeur est encor soustenue,Ces vers, dis-je, formez sur la Suspension,Sans songer que le mot en rime à pension.

Saint-Amant.

280 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· Sources