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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1659· Dernier recueil de diverses poésies.

Fragment

D’une Meditation sur le Crucifix.

Marc-Antoine Girard de Saint-Amant· 64 vers

Je me prosterne en ce saint lieu,Au pié de la croix de mon Dieu ;C’est le seul endroit où ma testeEst à l’abry de la tempeste.Pour contempler sa passion,Pour m’en faire une image et plus vive et plus forteSur la montagne de SionLa grandeur de mon zèle en esprit me transporte.

J’y voy d’un œil baigné de pleursSecher les herbes et les fleursAutour du cedre venerableQue dresse un peuple inexorable.J’y voy mon Sauveur attaché,J’y voy les rudes doux, les cruelles espines,Qu’il endure pour mon peché,Entre deux criminels convaincus de rapines.

J’y voy languir ces chers soleilsQui n’ont qu’eux-mesmes de pareils ;J’y contemple ce front augusteSe courber sous un faix injuste.J’y regarde ces nobles mains,J’y voy ces dignes pieds s’enfler dans le martire,Et pour laver tous les humainsDonner tout le beau sang que la rigueur en tire.

J’y voy ses cheveux humectezEn distiler de tous costezSous l’aspre et funeste couronneQui pique ce qu’elle environne.J’y voy le titre specieuxQui, par derision, le traite de monarque,Mais qui, bien qu’artificieux,Porte de ce qu’il est la vraye et haute marque.

J’y voy le sceptre amy des eaux,J’y voy la mort aux grands ciseaux,Dont son fil mesme est tributaireEn ce supplice volontaire.J’y voy de ses bras estendusFremir la chair, les nerfs, les muscles et les veinesEt des tourmens qui nous sont dûs,Son corps en chaque part faire ses propres peines.

J’y remarque en chaque tourmentL’eternité dans le moment,La gloire dans l’ignominie,Et la vigueur dans l’agonieJ’y considère l’ImmortelMourir ainsi que l’Homme, en expier le crime ;J’y voy le prestre sur l’autel,Et, pour s’offrir à soy, le Dieu dans la victime.

Un incroyable excez d’amourLe presse de perdre le jour,Pour nous garantir des tenebresOù regnent les plaintes funebres.Il trouve en ce terrible pasDe sa trop pronte fin l’approche encor trop lente,Et son cœur souffre en un trespas,Et la mort naturelle et la mort violente.

J’y voy changé, j’y vois esteintLe divin éclat de ce teint ;J’y voy flétrir les saintes rosesQui disent tant de graves choses.J’y voy porter pour tout secoursL’aigre et vaine liqueur dont se grossit l’esponge :Mon seul refuge est sans recours,Et dans nostre neant son Estre -Humain se plonge.

64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· Sources