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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1659· Dernier recueil de diverses poésies.

Fragment d’un poeme de joseph et de ses freres en Egipte

Marc-Antoine Girard de Saint-Amant· 622 vers

Deux ans s’estoient passez depuis que sur la terreLa famine aux humains faisoit une aspre guerre,Lorsque le bon Jacob, triste et comblé de jours,Adverty dans Sichem de l’unique secoursQue contre la rigueur d’un fleau redoutableOffroit aux estrangers l’Egipte charitable,Voulut que ses enfants, excepté Benjamin,Pour chercher ce remede en prissent le chemin.Ce bel adolescent, dont Rachel fut la mere,Estoit le reconfort de sa vieillesse amere ;Les rayons de ses yeux dissipoyent son ennuy ;Son cher Joseph perdu se retrouvoit en luy ;Son visage, sa voix, ses mœurs, sa contenance,En repeignoyent l’aymable et dure souvenance ;Et, par une cruelle et douce trahison,Confondoyent l’antidote avecque le poison.Durant donc qu’en Sichem la noble et vive imageDe ce fils, dont sans cause on pleuroit le dommage,Consoloit ce bon pere, et d’un heureux malheurServoit en le blessant à guerir sa douleur,Les autres, plus âgez et plus faits à la peine,Passant de mont en mont, passant de plaine en plaine,Se rendirent enfin où leur frere inconnuEstoit avec eclat aux honneurs parvenu.O de quels mouvements ses esprits s’agiterentLe jour que ses germains à luy se presenterent,Le jour qu’afin de vivre on les vit recourirA luy qui, sous leurs bras, fut au point de mourir !J’en conçoy les transports ; leur veue inopinéeFait tressaillir son cœur, rend son ame estonnée ;Il les compte, il se trouble, il chancelle, il blêmit,Et pour les esprouver soudain se raffermitCependant, à genoux, et sans le reconnoistre,Leur desir par leur bouche ils luy font apparoistre.Ruben dit en hebreu le sujet de leurs pas,Et Joseph fait semblant de ne l’entendre pas.A son esmotion sa gravité commande ;Il veut qu’un interprete explique leur demande ;Puis d’un geste cruel ordonne qu’un refusLes rende en ce besoin interdits et confusEnfin parlant luy-mesme et ne faisant plus dire :Vous venez, leur dit-il, espier cet empire,Et, sous un libre accès permis à la saison,Vous couvez le dessein de quelque trahison.Ouy,l’œil de mon esprit jusqu’en vostre ame perce ;Ouy, je sçay qu’en ce lieu, sous ombre du commerce,Vous estes envoyez pour remarquer nos forts,Pour visiter nos murs et dedans et dehors,En apprendre l’estat, l’assiette, la structure,Voir si d’estre envahis ou l’art ou la nature,Ou le peuple guerrier, ou mol, ou factieux,En permet ou deffend l’espoir ambitieux.Mais j’empescheray bien que vos sourdes menées,Vos perfides complots, vos ruses soupçonnées,N’executent sur nous la fiere intentionDe quiconque s’appreste à l’usurpation ;Je sçauray qui vous meut, et si par le silenceVous pensez m’en cacher la pleine intelligence,Un supplice âpre et long, justement merité,En tirera tantost l’obscure verité.Ruben, à ce propos, se courbant jusqu’à terre,Parle et respond pour tous : Las ! un desir de guerreN’amene point ycy tes humbles serviteurs ;Fay-les punir de mort s’ils se trouvent menteurs.Nous sommes tous enfans d’un pere venerable,Qui venons implorer, en ce temps miserable,Non point comme espions, mais bien comme bergers,Le secours de ta grace ouverte aux estrangers.Du froment pour de l’or est nostre seule envie ;Seigneur, je te le jure ! et la paisible vieQue nous menons ensemble au-delà du JourdainDes crimes imposez nous purgera soudain.Que s’il te plaist d’ouyr mes paroles sinceres,Tu sçauras qu’autresfois nous estions douze freres ;Mais, helas ! l’un n’est plus ; le ciel l’a retiré,Et l’autre auprès du pere est tout seul demeuré,Auprès du bon vieillard, qui, d’humides prunelles,De gestes douloureux, de plaintes eternelles,Regrette son Joseph, et prouve nuit et jourQue le temps, que la mort, ne peut rien contre amour.D’un feint sousris amer, d’un branslement de teste,Joseph, se contraignant, deguise la tempeste,L’orage de pitié que de si tendres motsExcitent en secret jusqu’au fond de ses os ;Contre son cœur esmû sa bouche prend les armes,Il retient ses souspirs, il rappelle ses larmes,Que déjà dans ses yeux on voyoit éclaterEt qui se disposoient à se precipiter.Puis, imitant le son d’une voix furieuse :Par l’ame de mon prince, et haute et glorieuse,Leur dit-il en criant, j’apprendray vos projets,Ou vos propres ennuis m’en diront les objets.A ce mot il se leve, il fait entrer luy-mesmeLa trouppe fraternelle, au front et morne et blesme,Dans la profonde horreur d’une obscure prison,Et l’y laisse trois jours en chercher la raison.Enfin il l’en retire et luy tient ce langage :Il faut que l’un de vous demeure ycy pour gage,Jusqu’à tant que vers moy les autres revenusConfirment les propos que vous m’avez tenus.Amenez le dernier, j’ay desir de l’entendre ;C’est par ce seul moyen que vous pouvez pretendreD’effacer le soupçon qui me gaigna l’esprit,Le jour qu’en mon palais vostre abord me surprit.Au reste, je crains Dieu, n’en soyez point en douteJe l’adore en mon cœur, je le sers, je l’escoute,Et si vous le craignez, vostre propre devoirContentera mon œil de l’objet qu’il veut voir.Tout homme qui le craint doit rendre obéissanceA quiconque il depart l’honneur et la puissance ;Il faut donc qu’en effet vous la mettiez au jour,Et cela ne se peut que par vostre retour.Mais sans ce frere absent n’ayez pas tant d’audaceQue de penser jamais vous produire à ma face ;Gravez bien ce discours en vostre souvenir,Et sçachez que je sçay reconnestre et punir.Les freres à ces mots l’un l’autre se regardent ;Ce sont autant de traits qui dans leur sein se dardent ;Leur ame en est atteinte, ils en sont esperdus,Et Joseph les contemple à regards suspendus.Ah ! disoient-ils entr’eux, ah ! qu’avecques justiceDe l’antique forfait nous souffrons le supplice !O douleur, ô vengeance, ô remors eternel,Que ton ver est sensible au cœur d’un criminel !Quoy, dans nos cruautez au monde sans pareilles,Nous fusmes autrefois sans yeux et sans oreilles ;Nous fusmes sans pitié pour nostre humble germainEt nous espererions un traitement humain !C’est l’equité, c’est Dieu, qui ces maux nous envoye ;Il ne fait qu’esclairer : qu’il tonne, qu’il foudroye !Nous le meritons bien, et son bras punisseurSans doute nous chastie avec trop de douceur.Il est vray, dit Ruben ; mais, ô troupe insensée,Il fallait autrefois avoir cette pensée,Il la falloit avoir lorsque, voyant la rageVous exciter les mains jusqu’au dernier outrage,Pour le sein de Joseph je vous tendy ce flanc :Et voicy qu’à cette heure on en cherche le sang.Joseph, ne pouvant plus entendre ces complaintes,Qui donnoyent à son cœur d’incroyables atteintes,De leurs yeux se destourne, et, s’estant escarté,Octroye enfin aux siens l’humide liberté ;Sa douleur se resout en larmoyante pluye ;Mais soudain de ses pleurs les traces il essuye,Il compose son geste, et soudain revenant,Soudain du faux couroux le masque reprenant,Il vient à Simeon, il l’enchaisne à leur veue,Veut pourtant que de blé la trouppe soit pourveue ;Puis ordonne en secret qu’on les traite en amis,Et que dans tous leurs sacs leur argent soit remis.Ainsi donc, pleins de joye, ainsi, pleins de tristesse,Ils chargent leurs chameaux à la lourde vitesse ;Et le frere captif, et le frere inconnu,Font de leurs premiers pas l’entretien continu.Ils arrivent enfin dans un sejour champestre,Où, s’estant arrestez pour donner à repaistreAux animaux suans sous le cher faix des grainsQui d’une bosse double enrichissoyent leurs reins,L’un d’eux est tout surpris d’une heureuse rencontre,En l’un des sacs ouverts son propre argent se montreIl le voit, il le touche, et, d’un son éclatant,Aux autres qui mangeoyent s’escrie au mesme instant :Quel miracle est-ce cy ? Songeay-je ou si je veilleDes freres accourus la bande s’esmerveille ;Ils ne sçavent que dire, et leur suspensionVa de l’estonnement à l’apprehension.Ils entrent dans Sichem, lieu vaste et sans closture,Y disent à Jacob leur estrange avanture,Et le vieillard en pousse une si triste voix,Qu’on diroit que sa vie est reduite aux abbois.A donner Benjamin il ne peut se resoudre ;Il semble que sa teste ait ressenty la foudre,Tant elle est abatue au recit douloureuxQu’on lui fait du voyage estimé malheureux.Mais tandis qu’il se plaint, tandis qu’il se tourmente,De ses fils revenus la vaine peur s’augmente :Ils sont tout effrayés de revoir luire encorLeur argent sur le grain qui brille comme l’or.En chacun de leurs sacs un chacun d’eux le trouve ;Ils craignent que Joseph quelque ruse ne couve ;Et, dans leur sentiment, sa liberalitéPasse pour une embusche à leur fidelité.Toutesfois Simeon, ses larmes et ses chaisnes,Repassant dans leur ame avecques mille gesnes.Les pressent au retour, et son cœur plein d’ennuisSollicite leurs pas et les jours et les nuits.Ruben parle à Jacob, de cent raisons le presse ;Mais en vain cent raisons attaquent sa tendresse,Elle s’opiniâtre, et la sourde langueurSurmonte en cet assaut l’eloquente vigueur.En vain pour parvenir où butte son langage,Il offre ses enfans, non seulement en gage,Mais encore au trespas, si Benjamin perit,Si l’objet gracieux qu’entre tous il cheritN’est ramené vivant à sa veuve éplorée,Du Nil où pour leur bien sa face est desirée ;Il cultive l’arene, il seme sur les flots,Et n’en tire à la fin que ces funestes mots :O que par ce discours vostre faute s’aggrave !Comment ! Joseph est mort, Siméon est esclave,Et vous iriez encore exposer BenjaminAux tragiques dangers d’un penible chemin !Vous laisseriez tout seul un vieil et triste pere,De qui ce doux objet l’amertume tempere ?Et j’y consentirois, afin qu’outré d’ennuySans moy je me trouvasse en me trouvant sans luy ?Estes-vous si cruels ? Avez-vous tant d’envieD’esteindre le flambeau dont vous tenez la vie ?Le malheureux Jacob dure-t-il trop pour vous ?Et de ce cher soustien vos yeux sont-ils jaloux ?Ah ! ce n’est pas le fruit que je devois attendreDes rameaux eslevez avec un soin si tendre.Non, vous ne l’aurez point, qu’on ne m’en parle plus,C’est employer le temps en propos superflus.Ainsi se taist Jacob. Cependant, en leur peine,Ce que Ruben ne pût, la saison inhumaineLe fit faire par force, en vint bien-tost à bout,Et la necessité l’emporta dessus tout.Il est vray que Juda n’acquit pas peu de gloireEn la part que sa langue eut en cette victoire,Et que de son esprit il sçeut si bien s’ayderQu’enfin le bon vieillard fut contraint de ceder.Jacob estant vaincu, Benjamin il octroye,Le charge de presens qu’à Joseph il envoye,Non comme à son Joseph, mais comme au gouverneurQui tenoit en l’Egipte un si haut rang d’honneur.Pour l’argent rapporté dont le penser le trouble,Il veut qu’on le reporte et qu’on le rende au double ;Puis, formant un adieu de soupirs continus,Il baigne de ses pleurs sa barbe aux poils chenus.Je ne deduiray point avec quelles tendresses,Quels discours, quels transports, quelles franches caresses,Joseph, d’un naturel courtois et gracieux,Receut et ses germains et leurs dons precieux.Je ne deduiray point la splendeur de sa table,Où s’appresta pour eux un festin delectable,Et pour qui ce cœur noble, et grave, et familier,Fit luire la cuisine à l’envy du celier.Je diray seulement qu’ayant traité leur trouppe,Dans le sac du plus jeune il fit mettre une couppe,Afin que des plus vieux par art on pust sçavoirJusques où le malheur porteroit le devoir,Ce qu’ils feroient pour luy si, convaincu d’un crime,Il se voyoit d’un fer la prochaine victime,Et par quels monumens, par quels traits de pitié,Ils produiroyent au jour l’effet de l’amitié.A peine du matin la lumiere naissante,Faisant revoir aux monts sa blancheur rougissante,Eut rechassé la nuit dans le sein des forests,Et decouvert à l’œil les champs et les marests,Que les freres, pourveus des tresors de la plaine,Qui n’estoit plus pour eux qu’une infertile arène,Apprestent leurs chameaux, font un leger repas,Et, tirant vers Sichem, foulent leurs propres pas.Mais bien loin dans leur route ils n’avoyent pas encoreMarché sous les rayons que devance l’aurore,Qu’entr’oyant un grand bruit, ils sont tout estonnezQu’une trouppe de gens, par Joseph ordonnez,Les poursuit à cheval, en armes les approche,Que d’un larcin commis l’excès on leur reproche,Et que le chef de tous, au geste furieux,Les menace et leur dit ces mots injurieux :Traistres ! lasches ! voleurs ! monstres d’ingratitude !Quel suplice nouveau, quel tourment long et rudeNe seroit court et doux pour la punitionDe vostre criminelle et honteuse action ?Vous payez donc ainsi la faveur sans secondeDont mon illustre maistre, aux yeux de tout le monde,A daigné tant de fois user en vostre endroit,Croyant qu’à vos discours vostre ame respondroit ?Il vous a fait traiter d’une façon royale,Et cependant, ô Dieux ! vostre main deloyale,Vostre main sacrilege a bien osé ravirLa couppe qu’au repas j’ay l’heur de luy servir.Puis se tournant aux siens : Sus, dit-il, qu’on les prenne,Qu’aux prisons de Memphis en haste on les amène,Et qu’ils éprouvent là le juste chastimentQu’exige de nos loix un vif ressentiment.Les freres, interdits plus qu’on ne peut le croireDe se voir accuser d’une chose si noire,Levent les yeux au ciel, tuteur des innocens,Et Ruben, pour eux tous, s’esclate en ces accens :Avec quelle imposture, aux outrages hardie,Nous vient-on, en ce lieu, taxer de perfidie ?Nous coupables d’un vol ! Ah ! seigneur,que dis-tu ?N’offence point ainsi nostre entiere vertu.Il faudroit que nostre ame eust fait bien peu de conteDe sa foy, d’elle mesme et de la sainte honte ;Il faudroit que bientost tant d’honneurs inouis,Tant d’accueils, tant de dons qui nous ont éblouis,Tant de doux traitemens, tant de graces receues,Tant d’insignes faveurs, mesme à peine conceues,Se fussent veu rayer de nostre souvenir,Pour avoir fait le coup dont tu nous veux punir.Mais dois-je davantage en paroles m’estendre !Cet argent rapporté que je t’ay voulu rendre,Argent qui fut peut-estre un captieux appas,De nostre ample candeur ne t’assure-t’il pas ?Que si ce n’est assez, cherche, visite, fouille,Fay soudain tout ouvrir, qu’enfin on nous dépouille,Et si quelqu’un de nous se trouve criminel,S’il a fait à son sang cet opprobre eternel,Que, sans misericorde, il soit, comme un infame,L’exemplaire butin d’une honteuse lame,Qu’il perisse à nos yeux, et que sa lascheté,Nous reduise à jamais dans la captivité.Le fin Egiptien, instruit de quelle sorteIl faut qu’en ceste affaire il marche et se comporte,Par le sac de Ruben commence adroitement,Va du second au tiers, voit tout exactement,Et, feignant d’ignorer l’endroit indubitableOù luy mesme avoit mis ce riche honneur de table,Passe du tiers à l’autre, et du dernier de tousTire enfin le vaisseau, pretexte du courrous.Le veneur suspendu qui, courbé dans sa queste,Verroit sortir d’un antre une cruelle beste,Dont l’horrible regard, dont le train et l’abord,Luy peindroyent sur le front les terreurs de la mort,En seroit moins saisy que ne fut cette trouppeAu moment que du sac on vit sortir la couppe ;Et, comme cet objet leur estonna les yeux,Tout de mesme leurs voix estonnerent les cieux.L’esclair de ce metal leur presage une foudreQui doit les escraser et les reduire en poudre.Un si mortel effroy leur glace les esprits ;Ils sont si fort troublez, si confus, si surpris,Ils sentent d’un tel choc leurs ames abbatues,Que long-temps sans parler ils semblent des statuesMais leurs gestes de bras, leurs cris entresuivans,Les prouvent à la fin mobiles et vivans.L’un s’arrache le poil d’une main forcenée ;L’autre, blesme et deffait, maudit sa destinée ;L’autre, voyant Jacob, quoy-que bien loin de luy,Joint les ennuis futurs à ce present ennuy ;L’autre se bat le sein, l’autre se fond en larmes,L’autre desesperé veut recourir aux armes ;Et tous en general montrent en ce malheurEn diverses façons une mesme douleur.Mais en ce mouvement funeste et déplorable,Le pauvre Benjamin, le jeune miserable,Comme le plus surpris et le plus confondu,Est aussi plus que tous en soy-mesme perdu.Cette confusion rend la mauvaise estimeJusques en ses germains quelque temps legitime :Il tremble, il est muet, il demeure pasmé,Et par son propre honneur son silence est blasmé.Ainsy voit-on un lys dans un beau pâturageBaisser le tendre chef sous les coups d’un orage,Qui, composé de feu, d’eau, de gresle et de vent,Les plus roides palmiers abbat mesme souvent.Enfin de sa vertu la flame presque esteintePar le subit effort d’une si noire atteinteSe ranime en son cœur, se rallume en son front,Et s’oppose en sa voix à cet indigne affront.L’innocence opprimée en sa bonté s’irrite ;Sa probité certaine en ses yeux est écrite ;Mais, quoy que l’on y lise, un fier EgiptienL’estreint en criminel d’un injuste lien.En cette affliction pleine d’ignominie,Ayant bien loin de luy toute crainte banie,Le noble Benjamin r’entre dans la citéEt touche les plus durs de son adversité.Autour de lui se forme une bruyante fouleComme un gros de poissons qui s’agite et se rouleTout autour d’un vaisseau, lorsque près d’un rocherIl flotte sans timon, sans masts et sans nocher.Ses freres, desolez, taciturnes et blesmes,Estant tous à ses flancs, estant tous hors d’eux-mesmes,Jusques devant Joseph accompagnent ses pas,Et veulent pour sa vie endurer le trespas.Là, les genoux enterre, à voix humble, à mains jointes,Le cœur outrepercé des plus sensibles pointes,Ils demandent pardon, ils implorent mercy,Pour le bel innocent qui fait tout leur soucy.Mais Joseph, d’un effort et difficile et rare,Voilant un esprit doux d’un front dur et barbare,Et contraignant son geste et sa bouche et ses yeux,Les frappe de ces mots pour les esprouver mieux :Meschans, qu’avez-vousfait ? Hommes sans conscience,Ne sçaviez-vous pas bien ma haute experienceEn l’art de découvrir les plus profonds secrets ?Et que mon œil voit tout et de loin et de près ?Certes, ma courtoisie est mal recompensée,Et l’on n’auroit pas cru que la moindre penséeDe souiller votre honneur d’une telle actionEust dû suivre jamais tant d’obligation.Entre tous les pechez qui peuvent noircir l’âme,Sans doute il n’en est pas de si digne de blâme,De si grand, de si lâche, auprès du Tout-Puissant,Que le perfide oubly d’un cœur meconnaissant.Aussy ne veux-je pas qu’une indulgence fausseTrahisse ma raison, ni vos larmes exauce.Quiconque endure un crime, au lieu de le punir,A part en quelque sorte aux crimes à venir.Mais, comme au convaincu qui des remors se lasseLa vie est une peine et la mort une grace,J’ordonne à celui-ci la vie en chastiment ;Je le condamne aux fers ; je veux qu’un long tourment,Qu’un eternel regret, augmenté par ma veue,Sans le faire mourir à chaque heure le tue ;Qu’il me serve la couppe, et qu’enfin ma maisonPour le plus affliger s’en fasse la prison.Et pour vous, malheureux, que, comme ses complices,Je devrois reserver à de mesmes suplices,Connoissant toutesfois qu’à sa perversitéCet infame larcin doit seul estre imputé,Je vous décharge à plein : allez où vous appelleLa pressante clameur de la faim paternelle.Faites votre devoir et racontez à tousCombien ce tribunal est equitable et doux.Cet arrest prononcé, le grand Juda commence,D’une respectueuse et libre vehemence,A s’esmouvoir soy-mesme, à s’esclater ainsy,Pour émouvoir Joseph, qui paroist endurcy :Prince, dont la douceur au monde est sans pareille,Si jamais tristes sons t’ont fait prêter l’oreille,Daigne entendre les miens, de grace, escoute-moy,Et regarde en pitié le trouble où je me voy.J’ay promis, ô promesse et malheureuse et vaine !J’ay promis à ce pere, objet de nostre peine,De remettre à ses yeux ce garçon affligé ;Sur mon propre salut je m’y suis obligé ;Et qui plus est, helas ! de sa funeste vie,Contre un si bel espoir aux chaisnes asservie,Dependent du vieillard la vie et le repos.Il fait tout son bonheur, il fait tous ses propos ;Il n’ayme que luy seul depuis qu’une avanture,Cruelle à nostre race et fiere à la nature,Nous ravit un germain en qui les cieux amisTout ce qu’ils ont de grand pour leur gloire avoyent mis.O Joseph ! ô Joseph ! si du haut empyréeTu peux voir ycy-bas ta famille esplorée,Si dessus le soleil de qui tu foules l’orDe ton cher Benjamin il te souvient encor,Si l’amour, si le sang, si la douleur te touche,Reçoy ces longs soûpirs qui partent de ma bouche,Voy ton frere jugé, contemple un peu ses fers,Et que nos vœux à Dieu soyent par toy-mesme offerts,Afin qu’en ce besoin, l’œil de sa grace immense,Laissant luire sur nous un rayon de clemence,DissipeTespaisseur du nuage irritéQui pour nostre infortune en l’air est appresté.Et toy, grand favory que l’Egipte revere,Seras-tu bien si dur, si roide, si severe,Que de tenir esclave en de honteux liensCeluy sur qui ta main a versé tant de biens ?N’excuseras-tu point ce pesché de jeunesse ?N’auras tu point d’egard à la sainte vieillesseDe l’infirme Jacob, qui, pour te contenter,A souffert qu’à ses bras nos bras ayent pû l’oster ?Es-tu né sans parens ? Faut-il qu’on te reprocheQue, quand une lyonne au creux de quelque rocheT’auroit donné le lait, ton cœur, gros de courrous,Seroit à nos ennuis plus humain et plus doux ?Ah ! si c’est ton vouloir qu’il vive en servitude,Prens-moy, prens-moy plustost : une forte habitude,Un corps robuste et pront, sous le hasle noircy,Un bras de longue main aux labeurs endurcy,Une espaule de fer, un dos puissant et large,S’acquitera bien mieux d’une penible chargeQue ne fera ce jeune et foible adolescent,Qui d’une vigueur masle à peine se ressent.Ouy, pour luy de bon cœur à tes yeux je m’expose,Je me soumets à tout : dy, recherche, propose ;Il n’est point de travail qui me puisse lasser,En quoy que ton desir se plaise à m’exercer.Que s’il faut que le tort par ma fin se repare,S’il faut qu’à cet effet un bourreau se prepare,Qu’il vienne sur moy seul deployer ses efforts,Me voilà déjà prest aux coups de mille morts,Pourveu que ce chetif, delivré tout à l’heure,Aille revoir Jacob et garder qu’il ne meure,Si ce triste vieillard n’est dejà mort d’ennuyD’avoir un seul moment esté privé de luy.Le noble et franc Juda vouloit parler encore,Quand le beau Benjamin, que l’honneur mesme honore,A l’impourveu se leve, et crie en se levant :Cher frere, c’est assez, ne va point plus avant ;C’est assez tesmoigner l’amour que tu me portes ;Je l’ay partant de fois connue en tant de sortes,Qu’il n’estoit pas besoin d’un excès genereuxPour me faire savoir combien je suis heureux.Tu m’aymes, je le sçay, j’en adore la preuve ;Mais que dans le peril où mon salut se treuveTu viennes à la mort si librement t’offrir,C’est ce qu’à ton grand cœur mon cœur ne peut souffrir.Tu me voudrois sauver, et tu me crois coupable ?De quoy la passion n’est-elle point capable !Et parmy les transports que ton ame ressent,Que ne ferois-tu point si j’estois innocent ?Ah ! frere, je le suis, c’est ce qui me console :Sus donc, sus, que l’Egipte à sa fureur m’immole ;Benjamin ne craint rien, puisqu’il est assuréQue jamais de sa race il n’a degeneré.Tu le sçais, juste Ciel ! Et vous, Intelligences,Qui de ses clairs flambeaux guidez les diligences,Invisibles tesmoins, qui voyez tout ycy,Saints ministres de Dieu, vous le sçavez aussy !Quoy ! je me vanterois de l’heur incomparableD’estre sorty d’un pere en vertus admirable !Joseph et Benjamin seroyent d’un mesme sang,Auroyent receu tous deux la vie en mesme flanc,Et d’un objet si cher, si doux à ma memoire,Par une lascheté je ternirois la gloire !Non, non, il faut souffrir, mais souffrir noblement ;Qui n’est point criminel se moque du tourment ;Quelque aspre qu’il puisse estre, il n’a rien de sensibleQuand celuy qui l’endure est irreprehensible ;Au contraire, à la fin il y trouve des fleurs,Et d’une belle mort couronne les douleurs.Au bout de ces discours, où d’une ame ravieJoseph avoit à plein contenté son envie ;Tantost voyant en l’un l’ardente esmotionQue cause une parfaite et vraye affection ;Tantost voyant en l’autre une marque certaineD’une nature ferme, indontable et hautaine,Son cœur ne pouvant plus en soy se contenir,S’ennuya de la feinte et la voulut finir.Aussi-tost, faisant signe à l’ample multitudeD’abandonner la salle avecques prontitude,Et retenant à luy ses germains seulement,Qui se croyoyent perdus en ce triste moment :Cessez, dit-il, vos pleurs, ô trouppe aymable et chere !Ah ! je suis ce Joseph, je suis cet heureux frere,Ce frere qu’on regrette, et que l’Esprit de Dieu,Pour nostre bien commun a conduit en ce lieu.Jacob vit-il encore ? A ces mots, ils tressaillent ;Cent vagues de pensers tout à coup les assaillent ;Ils n’osent lever l’œil, ils sont tout interdits ;Le cœur leur bat au sein, leurs sens sont estourdis ;Et, dans les mouvemens de merveille et de crainte,Dans le subit effroy dont leur ame est atteinte,Us ne peuvent repondre, ou, s’ils veulent parler,En leur poulmon transy leur voix se sent geler.Alors, le bon Joseph, lisant sur leur visageLa peur qui du discours leur empesche l’usage :Rompez, freres, dit-il, rompez le dur glaçonQue forme en vos esprits un injuste soupçon.Je vois bien qu’en l’erreur d’une vaine croyanceQui vous tient dans le doute et dans la mesfiance,Vous craignez l’avenir à cause du passé.Et ne me regardez que comme un offencé ;Mais, soyez-en certains, je le dy, je le jure,Aucun ressentiment ne reste de l’injure.A peine m’en souviens-je, et cet oubly vainqueur,La mettant sous le pié, me l’effaça du cœur ;Et puis, à le bien prendre, à bien juger des choses,Puisque de ce haslier j’ay tiré tant de roses,Puisque ma main heureuse en tire tous les joursEt qu’elle en tirera pour vostre pront secours,Certes, mes chers parens, vous auriez tort de craindreQue de quelque piqueure on ne m’entendist plaindre.Tant s’en faut : j’en beny la poignante aspretéComme le doux moyen de ma felicité.Je recognois que Dieu, de qui la ProvidencePar des ressorts cachez se met en evidence,Surtout quand il luy plaist que mesme d’un forfaitQuelquesfois il arrive un bon et saint effet,A permis, pour sa gloire et pour la mienne encore,D’un excès de bonté qu’avec zele j’adore,Que vous m’ayez haï, que j’aye esté captif,Pour estre de vos maux le remede effectif,De là venant l’accueil qu’en ce temps de famineVostre besoin rencontre où Pharaon domine,Où je regne plutost, luy-mesme ayant vouluQue j’eusse en cet empire un pouvoir absolu.Chassez donc loin de vous la peur qui vous fait taire :Le coup que je receus fut un coup salutaire.Tous mes ennuis passez nous sauvent des presens,Et par eux des futurs nos cœurs seront exents :Car, estant adverty par l’oracle celesteQu’avant que la saison aux humains si funesteAit pris une autre face, ait achevé son cours,L’astre dont la puissance anime et fait les joursDoit faire encor cinq fois sa carriere annuelleAutour des flancs ingrats de la terre cruelle,J’ay donné si bon ordre aux choses à venir,Que toutes les rigueurs j’en pourray soustenir.Mais ce n’est pas assez que rien ne m’importune,Que tout rie à mes yeux dans ma haute fortune,Si ce pere que j’ayme avecques tant d’ardeurN’en vient par sa presence accroistre la splendeur.Allez donc le querir ; faites que je le voye ;Faites que je le comble et de gloire et de joye ;Allez luy raconter en quel estat je suis,Et d’un si doux rapport consoler ses ennuis.Amenez avec vous nostre entiere famille ;Qu’elle vienne jouir de l’honneur dont je brille.Le terroir de Gessen, ample et delicieux,Sera de tous ses maux l’azile gracieux.Au reste, mes germains, si de ma procedureVous trouvez la maniere un peu farouche et dure,Ne croyez pas pourtant que l’animositéL’ait produite en un cœur contre vous irrité :Tout ce que j’en ay fait tourne à vostre louange.J’ay voulu me servir de ce moyen estrangePour sonder vos vertus, et par la fixionEsprouver une vraye et noble intention ;J’ay voulu voir enfin vostre ame toute nue ;J’ay voulu la cognoistre, et je l’ay reconnue.Mais d’un air si conforme à mon juste desir,Que la mienne en reçoit un extreme plaisir.Vous aymez Benjamin, Benjamin est aymable.O chere certitude ! ô preuve inestimable !Venez (c’est trop parlé), venez m’embrasser tous :En vous faisant souffrir, j’ay plus souffert que vous.Joseph, ces mots finis, plus pront qu’une sagette,Au col de Benjamin tout en larmes se jette.Benjamin, tout en pleurs, s’offre à son amitié,Et tous deux par la joye ils forment la pitié.Les autres, r’assurez, ses caresses reçoivent ;Leurs bras, leurs voix, leurs yeux, agissent comme ils doivent ;Leurs cœurs font tout de mesme, et leurs baisers ardentsSont de leur union les signes evidents.Aussy-tost l’esclatante et viste RenomméeAyant en mille endroits l’avanture semée,Les plus grands de la cour, estonnez de l’ouir,Voulurent chés Joseph aller s’en conjouir.Tout Memphis y courut, et le monarque mesmeQui l’avoit eslevé dans sa gloire suprêmeL’honora de ses pas, et fit à ses germainsAdmirer par les dons ses liberales mains.

622 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· Sources