Œuvres complètes, 1659· Moyse sauvé Idyle heroique du sieur e saint-amant
Idyle heroique
Premiere partie.
ARGUMENT. Invocation à Moyse mesme. — Description de ta vallée de Memphis. — Travaux des Hebreux. — Discours d’Amram à Jocabel dans le lit, avant l’exposition de Moïse. — Description du matin. — Construction du berceau de jonc. — Paroles de Jocabel à l’enfant en le mettant dans le berceau. — Paroles d’Amram à Jocabel sur les plaintes qu’elle faisait. — Exposition de Moïse sur le bord du Nil. — Marie sa sœur est laissée pour voir ce qui en aviendroit.
Sur le luth eclatant de la noble UranieQue me vient d’apporter mon fidelle génie,Et joignant aux accords qui naissent de mes doisLes saints et graves tons de ma nombreuse vois,Je chante hautement la première avantureD’un heros dont la gloire estonna la nature ;Je descris les hazards qu’il courut au berceau ;Je dy comment Moyse, en un fresle vaisseauExposé sur le Nil, et sans voile et sans rame,Au lieu de voir couper sa jeune et chere trame,Fut, selon le decret de l’arbitre eternel,Rendu par une Nymphe au doux sein maternel.Belle et divine reine, adorable exemplaireDes hautes qualitez où l’âme se doit plaire,Prodige de vertus, de qui le moindre rangEst celuy que tu tiens et du trosne et du sang,Louise, ma princesse, objet dont les merveillesFont le seul desespoir des plus disertes veilles,Daigne favoriser d’un rayon de tes yeuxCe labeur que je t’offre au gré mesme des cieux ;Et, comme mon heros en sa nef vagabondePar une illustre dame eut victoire de l’onde,Fay que de ton adveu son portrait ennobly,Triomphe pour jamais du noir fleuve d’oubly,Et toy, grand escrivain, dont la celeste plumeForma d’une encre d’or l’honneur du saint volume,Fay qu’on voye en ces vers, d’une riche façon,Briller l’auguste feu que tu vis au buisson ;Impetres-en du moins quelque vive estincelleQui m’embraze et m’excite au soin de ta nacelle ;Sois mon guide toy mesme, et fay qu’en ce tableauCe feu me serve enfin à te sauver de l’eau.Sur la fameuse rive où commencent les veinesPar où le Nil branchu fend ses dernières plaines,Et fait presqu’une main qui d’un air diligentVient offrir à Thetis son beau tribut d’argent,On voyoit autresfois une ville superbeDont aujourd’huy l’orgueil se cache dessous l’herbe,Quoy qu’un grand Misraïm, un digne fondateur,En eust jusques au ciel eslevé la hauteur.Memphis en fut le nom ; et Thebes, et le PhareBasty prèsde la mer, d’un artifice rare,Et celle où du soleil les flames s’adoroyent,Pour reine la tenant, le sceptre en reveroyent.C’estoit l’honneur d’Egipte, et la gloire du monde ;La terre d’alentour, agreable et feconde,Fournissoit aux humains des biens et des plaisirsCapables de combler les plus amples desirs.Ses palais somptueux, ses tours, ses belles rues.Ses grands ponts qui du Nil trompoient les vastes creues ;Ses temples où la noire et fausse deïtéAttiroit des mortels la vaine pieté,Temples où de cent monts le porphyre et l’albâtreN’avoyent suffy qu’à peine à la main idolâtre ;Ses portes, ses jardins sur des voutes construitsQue l’on voyoit en l’air, pleins de fleurs et de fruits ;Ses places, son assiette, et sa haute opulence,La faisoient reputer noble par excellence ;Et l’on y rencontroit tant de peuples diversQu’il sembloit que ses murs continsent l’univers.Mais, helas ! un dur prince, un tygre espouventable,Diffamant par son regne un lieu si delectable,La rendoit aux Hebreux, lors esclaves sous luy,Un triste et sombre enfer plein d’horreur et d’ennuy.Et, bien que sur ces bords, depuis que dans les chaisnesIls souffroyent la rigueur des plus sanglantes gesnes,Par plus de trois cens fois le ravage annuelEust couvert tous les champs d’un bien-fait ponctuel,Toutesfois le long cours de cette servitude,Pour cette nation n’avoit eu rien de rude,Au prix de l’aspre joug dont cet homme inhumainLuy surchargeoit le col, de sa terrible main.Tantost il la forçoit à creuser des abîmes ;Tantost, pour eslever les fastueuses cimesDes prodiges de marbre erigez vainement,Il l’envoyoit gemir proche du firmament.Là l’un s’usoit les bras après une chaussée ;L’autre mettoit en feu mainte brique entassée ;L’autre tailloit un roc, l’autre fendoit un pin,Et jamais de leur tasche ils ne voyoient la fin ;Car, une œuvre estant faite, un monstre sanguinaireQui sur leurs actions controloit d’ordinaire,En commandoit une autre, et d’un bois en courrous,Pour tout loyer, après, les accabloit de coups.Mais enfin le grand Dieu, le monarque céleste,Lassé de voir pâtir sous un joug si funesteCeux que, de pure grace, entre tous les mortels,Il avoit destinez pour servir ses autels,Fit naistre le heros qui dès ses jeunes lustresDevoit en haut éclat passer les plus illustres,Rendre de ses exploits le monde admirateur,Puis estre de Jacob l’ange liberateur.Or, avant que nasquit ce digne et beau miracle,Pharaon ayant sceu par un certain oracleQue d’un fidele tronc un rameau sortiroitDont l’ombrage fatal l’Egipte estoufferoit,Le tyran, alarmé de sa gloire predite,Voulut qu’une ordonnance effroyable et mauditeEnjoignit aux Hebreux, si mal traitez du sort,De mettre à l’avenir tous leurs masles à mort,Afin que désormais leur attente futureDans ce tombeau commun trouvast sa sepulture ;Et qu’ainsi chaque Juifve, estrange adversité !Deplorast le bon-heur de sa fecondité.Cependant Jocabel, de Moyse ravie,Bien loin de se resoudre à le priver de vie,Malgré l’injuste prince et l’horrible decret,Depuis trois mois entiers l’allaitoit en secret :Et, quoy qu’un doux hymen, avant ce temps farouche,De deux autres beaux fruits eust honoré sa couche ;Quoy qu’une jeune estoile, un objet plein d’appas,De ses claires vertus suivist les nobles pas,Et que déja d’Aaron les saintes destinéesEussent poussé leur cours par delà trois années,Il sembloit toutesfois que ce fust tout son bien,Et que, ne l’ayant plus, elle n’auroit plus rien.Il est vray que ses yeux, par où brilloit son ame,Ne pouvoient pas produire une vulgaire flâme,Et qu’elle avoit raison de cherir ses attraits,Voire d’en admirer jusqu’aux moins rares traits :Car, depuis que la terre en ses pompes éclosesMontra les premiers lys et les premières roses,Depuis le premier tour de l’unique flambeau,On n’avoit point veu naistre un chef-d’œuvre si beau.Mais la plus digne cause, et la plus evidente,Qui luy portoit le cœur à cette amour ardente,C’est que, durant les jours qu’en ses flancs bien heureuxElle sentoit mouvoir ce fils aventureux,Un messager du ciel, un saint et vray Mercure,Escartant d’une nuit l’ombre la plus obscure,S’estoit fait apparestre à son grave mary,Et l’avoit assuré que ce germe cheryDont le moment natal les tenoit lors en peineParviendroit au sommet d’une gloire hautaine,Seroit grand en esprit, nompareil en vertu,Releveroit des siens le destin abattu,Et, delivrant enfin ce peuple miserableDe la longue rigueur d’un joug si deplorable,Parleroit à Dieu mesme, et pour guider la foyDonneroit aux humains une eternelle loy.Aussi, quand dans le terme il vint à la lumiere,Elle ne sentit point la douleur coustumiereQui trouble et rend fascheux l’heur de l’enfantement,Mais accoucha sans mal, et seule et prontement.Dieu le voulut ainsi par sa haute puissance,Pour tromper le cruel qui craignoit sa naissance,Et frustrer le dessein qu’une noire rancœurFaisoit contre Jacob bouillonner en son cœur :Car en cette saison sa rage redoubléeDe spectacles affreux l’Egipte avoit combléeL’on ne voyoit qu’enfans ou noyés ou meurtris,L’on n’oyoit que sanglots, que pitoyables cris,Que soupirs, que regrets, que vehementes plaintesDes femmes d’Israel, qui de tendres estreintesEmbrassoient en pleurant ces froids et pasles corpsTristement estendus sur ces funestes bords ;Et le perfide espoir, le seul but d’un ravageSi barbare et si dur à l’œil le plus sauvage,N’alloit qu’à faire perdre et la vie et le jourA l’enfant qui du Ciel fut la gloire et l’amour.Ainsi vit-on depuis, sous l’infernal Herode,Qui tint de Pharaon la tragique méthode,Le salut des mortels, le grand Verbe incarné,Poursuivy du trespas aussi tost qu’il fust né.Ainsi, pendant le cours d’une horrible furie,L’honneur du genre humain, la divine Marie,Ensemble et mere et vierge, en secret l’allaita,Et des pieges dressés les risques evita.Mais contre les efforts d’un si sanglant delugeLe Nil doux et benin luy servit de refuge,Et Moyse en ce lieu se seroit veu perirSi luy-mesme d’en haut ne l’eust fait secourir.Dejà de Jocabel l’heur et la vigilenceAvoyent deceu trois fois la cruelle insolenceDes faux perquisiteurs envoyez de MemphisPour massacrer partout les saints et jeunes fis ;Dejà le bruit commun d’une recherche entiereFournissoit aux propos de dolente matiere,Et l’on sçavoit déjà que dans les premiers joursCe malheur general devoit prendre son cours,Quand le discret Amram, que cette aigre nouvelleAgitoit dans le lit et tenoit en cervelle,Exhalant de son cœur un sanglot de pitié,Parla de cette sorte à sa chaste moitié :Doux soucy de mon ame, enfin je le confesse,Les pensers espineux du sort qui nous oppresse,Quelque las que je sois, m’empeschent de dormir,Et me font à ce coup souspirer et fremir ;Je suis, je suis vaincu, je tremble en mon courageLors qu’à-par-moy je songe au violent orageQui gronde et qui s’appreste à la destructionDes malheureux enfans de nostre nation.Ce n’est pas toutesfois qu’en ce qui me fait plaindreNous ayons pour le tien aucun sujet de craindre :Car, après les discours que l’ange du grand DieuMe tint de sa fortune en cet indigne lieu,Après tant de faveurs, tant de graces promises,Qu’au plus cher de mon sein ma confiance a mises,Après, dis-je, le poids de mots si solennels,La peur du moindre mal nous rendroit criminels.Mais la peine d’autruy me travaille et me touche.Et je serois un tigre, un rocher, une souche,Si je ne tesmoignois un vif ressentimentAu triste et seul penser d’un si proche tourment.Las ! ô quelle pitié ! déjà je m’imagineQue je voy ce beau sang, si noble d’origine,Ce sang fidelle et cher, d’Abraham descendu,Par une vile main sur la boue espandu ;Déjà, dans la frayeur du coup qui nous menaceJe croirois voir la fin de l’Isacide race,N’estoit ce qu’autrefois nos illustres ayeuxContracterent pour elle avec le roy des cieux.Cependant la raison, l’amour et la natureDemandent sagement en cette conjonctureQue sans trahir ma foy je songe à preserverL’enfant qu’à tant d’honneurs Dieu promet d’eslever.Ce monarque eternel ne veut point qu’on le tente,Un doux et tendre soin luy plaist et le contente ;Il ayme la prudence, et sa divinitéApprouve les devoirs que rend l’humanité.Voyons donc, chere femme, en quel secret azile,En quel lieu proche et seur, hors de ce domicile,Soit dans le sein d’un antre ou d’un bocage vert,Nous le pourrons cacher et le mettre à couvert.Jettons les yeux partout, et consulte toy-mesmeSi, pour le garantir de ce peril extreme,Tu sçais quelque moyen ou quelque invention,Et me dis là-dessus ta resolution.Las ! (respond en pleurant Jocabel affligée)Mon ame dans le dueil est tellement plongéeQue je ne sçay que faire, et mon cœur interditDe sa propre vertu soy-mesme se desdit.Je cherche bien un lieu, mais aucun je n’en trouve ;Je pense bien aux tiens, mais je les desapprouve :C’est choisir un refuge au sein mesme des maux,Et livrer nostre espoir aux dents des animaux.Rien moins, replique Amram ; en la terre où nous sommes,Les monstres le plus fiers sont plus doux que les hommes.Ouy, les plus noirs dragons et les plus venimeux,Ne sont point enragez ni terribles comme eux.J’ay rencontré cent fois le long de ce rivageMaint enorme serpent, mainte beste sauvage,J’ay veu maint crocodile errer autour de moyQui moins que ces cruels m’a fait paslir d’effroy.Il vaut donc mieux enfin, il vaut mieux se resoudre,Avant que de ce toit s’approche cette foudre,A confier ton fils entre les mains de Dieu,Et dejà sa bonté m’en inspire le lieu.Au solitaire bord du grand et large fleuveQui par tant de detours ce territoire abbreuve,S’offre un certain endroit couronné de roseauxEt d’autres ornemens dont se parent les eaux ;La hauteur en est telle, et tel en est le nombreQue la moitié du Nil y peut dormir à l’ombre,Et que souventes fois, en allant y pescher,A mes propres regards je me suis fait chercher.Là pour quelques soleils nous pouvons l’aller mettre,Et, quand il y sera, j’oseray me promettreQue les yeux les plus fins qui cherchent son trespas,Quelques aigus qu’ils soyent, ne le trouveront pas.Une autre chose encore à ce choix me convie :Tu pourras aisement subvenir à sa vie,Car l’endroit n’est pas loin, et n’est point frequenté ;Et Dieu le veut ainsy pour ta commodité.Ouy, mais (repart la mere à demy resolue)Comment le mettra-t’on en cette place eslue ?L’eau n’y vient-elle point, estant si près du bort ?Et n’est-ce pas tousjours l’exposer à la mort ?Chasse, dit le mary, cette crainte funeste ;Faisons nostre devoir, le Ciel fera le reste ;Levons-nous seulement, et je te montrerayDe quel art pront et seur je m’y comporteray.S’estant doncques levez qu’encore les estoilesDe la nuit taciturne illuminoyent les voiles,Et qu’une sombre horreur couvroit paisiblementL’air, le vague liquide et le ferme element,Ils s’habillent soudain, s’en vont à la fenestrePour sçavoir si le jour s’apprestoit à renaistre ;Et furent estonnez qu’en regardant les cieuxUn clair et beau prodige apparut à leurs yeux.Ce fut un trait de feu qui, comme une fusée,Commençant sur leur toit une ligne embrasée,Avec sa pointe d’or les tenebres perça,D’un cours bruyant et pront vers le Nil se glissa ;Fit loin estinceler sa flame petillante,Et, laissant en la nue une trace brillante,S’en alla dans cette onde esteindre son ardeur,Et remplir l’air d’autour d’une agreable odeur.Voy, cria lors Amram, voy ce que nous figureLe lumineux sillon que forme cet augure ;Mon soin est confirmé ; ce chemin noble et droitDe l’azile choisy marque le bel endroit ;C’est entre nos roseaux qu’aboutit sa carriere :Jette donc à ce coup tes vains doutes arriere,Mettons la main à l’œuvre et louons l’Eternel,Qui nous daigne montrer un soucy paternel.En achevant ces mots, jusqu’à terre ils se plient,Adorent le grand Dieu, l’exaltent, le supplientDe benir leur dessein, et rendre leur enfantDes perils redoutez vainqueur et triomphant ;Puis, dès que, par le temps, la belle aube argentéeFut du sein de la nuit comme ressuscitée,Sitost que sa lueur reblanchit l’horizon,Que le jour s’eschappa de sa noire prison,Que le bruit resveillé vint de sa violenceEffrayer le repos, la paix, et le silence,Et que le roy des feux, d’un rayon vif et pur,Eut refait le matin d’or, de pourpre et d’azur,La faucille à la main, de leur cabanne ils sortent,Vont au premier fossé, sur leur teste en rapportentL’esmail tremblant et vert de deux faisceaux de joncs,En prennent les plus forts, enjoignent les plus longs,Et de leurs vistes doigts en dressent un ouvrage,Qui de bitume enduit, pour tromper le naufrage,Ne sçait s’il doit au vray s’appeler un vaisseau,Ou plustost un cercueil, ou plustost un berceau ;Puis, après maint baiser accompagné de larmesQue versoit Jocabel sur l’enfant plein de charmes,Après maint dur sanglot et maint souspir aigu,Elle le couche enfin dans ce lit ambigu ;Et, voyant qu’il rioit d’une douce maniere !Las ! dit-elle, tu ris, ô ma gloire derniereTu ris, mon seul espoir, et tu ne connois pasQue peut-estre ta vie est proche du trespas ;Tu fais sur ton beau front eclater l’allegresse,Et tu ne ressens point le peril qui te presse ;Ah ! chétif, ah ! chélif, qu’il te sierroit bien mieuxDe lascher maintenant les sources de tes yeux !O douleur ! ô remede ! ô lit ! ô sepulture !Fut-il jamais au monde une telle avanture ?J’esgare exprès un bien afin de le trouver ;Je l’expose aux hazards afin de l’en sauver,Et, par une pitié sinistre et dangereuse,Mesme avant le malheur me rendant malheureuse,Je cherche ma ruine, y cours aveuglément,Et du sort que je crains haste l’evenement.Amram, qui la regarde et qui voit en sa peineLe sensible pouvoir de la foiblesse humaine,D’une ame plus constante et plus roide au soucy,Tout d’un temps la r’assure et la reprend ainsy :Qu’est-ce là, Jocabel ? quelle crainte frivoleSe glisse en ton esprit, d’où la raison s’euvole ?Qu’as-tu fait de ton cœur ? Qu’as-tu fait de ta foy,Ou plustost de toy-mesme, au trouble où je te voy ?Sont-celà les tresors, les fruits de la sagesseDont le ciel t’a douée avec tant de largesse ?Faut-il que ton ennuy trahisse ta vertu ?Parle, chere moitié, pourquoy t’affliges-tu ?Ah ! je voy ce que c’est : tu te fais trop entendre ;Aux promesses d’en-haut on ne doit point s’attendre ;Je t’ay dit une fable, et l’incredulitéTe fait croire menteur le Dieu de verité !Si jadis hardiment le saint reste du mondeEntra sur sa parole en l’arche vagabonde,Quand la terre insolente osa heurter les cieux,Quand l’œuvre de ses mains desplut mesme à ses yeux,Quand il se repentit d’avoir fait son image,Quand son vassal ingrat luy refusa l’hommage,Quand, dis-je, son courrous, aussi juste qu’amer,De tout cet univers ne fit rien qu’une mer,Craindras-tu de commettre à sa puissante gardeCet enfant que sur l’onde il faut que l’on hazarde ?Et pourras-tu douter, après le signe veu,Qu’à ses tendres besoins sa grace n’ait pourveu ?Pauvre ! qu’eusse-tu fait si sa majesté sainte,Desirant te sonder par une dure feinte,Comme avecques rigueur jadis elle esprouvaNostre ayeul, qui si souple à sa voix se trouva,Eust exigé de toy le deplorable officeD’aller sur quelque mont offrir en sacrificeUn cher enfant unique, et de ta propre mainPlonger dans son beau col un acier inhumain,De son sang le rougir, ou plustost du tien mesme ;Puis, du corps palpitant et de la teste blesme,Que la mort sans regret n’aurait peu separer,Donner le triste honneur aux feux à devorer ?Son exemple admirable à toute ame fidelleDevroit bien aujourd’huy te servir de modelle,Et tu n’ignores pas qu’en cette occasionL’on n’en peut discourir qu’à ta confusion.Il ne repliqua rien à cet ordre severe ;Il ne dit point à Dieu, qui l’avoit rendu pereDe cet aymable fils en un age chenu,Que son bras de l’horreur se trouvoit retenu,Que l’autel fremiroit de voir cette victime,Que ce commandement estoit illegitime,Puis qu’il mettoit à bas l’entiere authoriteDu grand pact estably pour sa posterité ;Mais simple, franc et promt, dès qu’on revit l’auroreBriller sur les sommets que sa naissance dore,Il se mit en chemin, et, d’un cœur sans pareil,Dressant tout aussi-tost le tragique appareil,Dont l’innocent Isâc, destiné pour hostie,Luy-mesme avoit porté la meilleure partie,Alloit rendre le ciel pleinement satisfait,Si Dieu, prenant en Iuy le zele pour l’effait,Du glaive menaçant n’eust par un bras celesteEmpesché le dessein genereux et funeste,Qui, pour un autre coup s’estant laissé changer,Sur une autre victime alla se descharger.D’un si grave discours enfin persuadée,Jocabel se resout à la foy demandée,Surmonte ses douleurs, estouffe ses regrets,Retient de ses souspirs les mouvemens secrets,Et, commandant soudain à la jeune MarieQu’elle mist son troupeau hors de la bergerie,Tandis qu’à les guider Amram se disposoit,Prend le doux lit de jonc où l’enfant reposoit ;Et de peur que cet astre, à force de reluire,Ne se trahit chez eux, et ne les fîst destruire,Sortent tous trois ensemble, et, tirant vers les eaux,Vont en fier l’eclat à l’ombre des roseaux.Dans la verte espaisseur de ces fragiles plantesQui poussoyent hors du Nil leurs testes chancelantes,S’entr’ouvroit par contours une espece de sein,Qu’un favorable sort offroit comme à desseinDe recevoir l’enfant, et garder que sur l’ondeLe courant ne rendist sa barque vagabonde ;De joncs et de glayeuls il estoit r’enfermé,Et l’art mesme à propos sembloit l’avoir formé.Si tost qu’en cet azile on eut mis la nacelleAmram dresse ses pas où le travail l’appelle ;Et l’aimable bergere, errant à l’environ,Laisse aller Jocabel revoir le tendre Aaron.Telle que dans l’horreur d’une forest espesseUne biche craintive, et que la soif oppresse,Quitte à regret son fan, depuis peu mis au jour,Quand pour chercher à boire aux fosses d’alentour,Ayant au moindre bruit les oreilles tendues,On la voit s’avancer à jambes suspendues,Faire un pas, et puis deux, et soudain revenir,Et de l’objet aymé montrant le souvenir,Montrer en mesme temps, par ses timides gestes,Le soupçon et l’effroy des images funestesQui semblent l’agiter pour autruy seulement :Telle fut Jocabel en son esloignement.
Seconde partie.
ARGUMENT. Retour de Jocabel ches elle. — Les perquisiteurs entrent dans sa cabane. — Ils en ressortent après avoir tout renversé sens dessus dessous. — Elisaph et Marie auprès du berceau. — Merary y arrive. — Commencement du recit de l’histoire de Jacob. — Rebeca fait deguiser Jacob en chasseur comme Esaü. — Benediction d’Isâc sur Jacob. — Esaü revient, à qui il en donne un autre. — Isâc et Rebeca se resolvent d’envoyer Jacob ches Laban, à cause de la haine d’Esaü. — Paroles d’Isâc à Jacob en luy disant adieu. — Plainte secrette de Rebeca sur son depart. — Vision de l’eschelle.
A peine elle s’en va, que, comme foible et mere,Se forgeant en l’esprit mainte affreuse chimereDont son cœur dementy reçoit l’impression,Elle r’entre aussi-tost dans l’apprehension ;Ses blessures, qu’Amram avoit consolidées,Se r’ouvrent à l’aspect de ses tristes idées,Et son debile espoir privé d’un tel appuy,Trebuche sous la peur et succombe à l’ennuy.Ainsi, quand d’une poutre onoste quelque estayeQui se vit autresfois l’honneur d’une futaye,Et qui des vents esmûs soustint tous les debas,On voit au mesme instant tout le plancher à bas,Tantost elle regarde, et tantostelle escoute ;Tantost jusqu’à la rive elle reprend sa route ;Puis ayant veu la nef où flotte son tresorLe sentier domestique elle refoule encor.Mais à chaque moment elle tourne la teste ;Dessus la moindre butte elle monte et s’arreste,Sur les pieds se sousleve, et par l’œil du desirFigure à l’œil du corps une ombre de plaisir.Tandis un sourd tumulte, un bruit de voix lointaines,Frappant l’air et le ciel de clameurs incertaines,Parvient à son oreille, et cent tons eslancezLuy font haster soudain ses pas lents et forcez ;Elle en descouvre enfin le sujet miserable :Dejà des visiteurs la trouppe inexorable,Faisant trembler d’effroy tous les lieux d’alentour,Alarme le saint peuple en son triste sejour ;Dejà gronde et fremit la marche redoutée ;Déjà de maint bourreau la dextre ensanglantéeDegoutte sous le meurtre, et, les cheveux espars,Cent meres en fuyant hurlent de toutes pars.Alors, bien que d’Aaron l’age asseure son ameContre la fiere ardeur qui cestygres enflame,Toutesfois elle craint, et, les voyant marcher,De tressaillir pour luy ne se peut empescher.En cette esmotion elle arrive à sa porte,Où trois de ces cruels que larage transporte,Le blaspheme à la bouche et le glaive à la main,Entrent pour accomplir le decret inhumain.D’abord qu’ils sont entrez, et que seul ils rencontrentL’objet de qui les ans à leur depit se montrent,Ils tonnent de fureur contre leurs propres dieux ;Ils font agir leurs pas, ils font agir leurs yeux.Cent fois en mesme endroit ils fouillent, ils refouillent ;De l’humble et chaste lit la sainte gloire ils brouillent ;Les meubles sont espars, les biens sont epandus ;Ils sont en leur recherche eux-mesmes confondus,Et, forcenant enfin de voir que leur tempesteNe peut au gré barbare immoler quelque teste,S’en vengent sur les biens, deschirent,-rompent toutEt sous le toit esmeu ne laissent rien debout.Jocabel cependant, froide, muette et blesme,Et les sens plus troublez que ce desordre mesme,Les regarde, en souspire, et, presque hors de soy,Par la peur du futur augmente son effroy.Mais je les voy sortir pour aller au carnage ;Elle console Aaron, redresse le mesnage,Fait revivre en son teint un pront eclat de sang,Et comme ses esprits remet tout en son rang.Quiconque a veu l’effort d’un estrange tonnerreDans son propre sejour, renversant tout par terre,Tantost haut, tantost bas, tantost près, tantost loinRouler de mur en mur, bondir de coin en coin,Eslargir, resserrer sa flame tortueuse,S’eslancer coup sur coup d’une ire impetueuse,Pirouetter, mugir, et quoy que vehementEspargner toutesfois l’honneur du bastiment ;Celuy-là, dis-je, seul peut en l’ame se peindreCombien dans ce peril Jocabel eut à craindre,Et peut connestre encor, sans l’avoir esprouvé,Combien tout mal est doux pour un fils preservé.Non, la brebis du nord ne sent pas tant de joyeLors que du loup-cervier bruyant après la proye,Ou de quelque grand ours pour la queste sorty,Elle voit à ses flancs son agneau garanty,Qu’en ressent et qu’en montre au depart agreableLa mere qui du fils prend un soin incroyable,Qui le tient, qui le baise, et qui doit benir DieuDe voir, bien qu’à regret, l’orage en autre lieu.En ce temps Elisaph, berger qui dans son ameNourrissoit pour Marie une discrette flâme,Pour cette aymable seur qui, veillant sur ce bort,Du cher gage exposé voyoit dormir le sort,Avoit d’une coustume et licite et fidelle,Amené son troupeau tondre l’herbe auprès d’elle ;Et ces chastes amans, sous un palmier assis,S’entre-communiquoyent leurs intimes soucis ;Quand le bon Merary, que la fortune indigneReduisoit, quoy qu’illustre, à manier la ligne,Qui s’aidoit de la nasse, et qui le plus souventVenoit en cet endroit secher ses rets au vent,S’y vint rendre tout seul, au point que ce beau couple,D’une addresse fatale et d’un doigt promt et souple,Trompant l’oysiveté, construisoit de roseauxUne douce prison à mettre des oyseaux.Le pasteur et la belle aussy-tost le reçoivent,Non dans le simple accueil qu’à ses rides ils doivent,Mais avec tout l’amour, avec tout le respectQue, comme estant leur oncle, en exige l’aspect.Il leur rend le salut, se pose au mesme ombrage,Les benit, les fait seoir, et, voyant leur ouvrage :Ah ! dit-il, chers enfans, qu’en ces tristes saisonsIl sied bien aux captifs à faire des prisons !Las ! nostre joug est tel, sous l’injuste puissance,Qu’au lieu que de Jacob la fameuse naissanceSe devroit entre nous celebrer aujourd’huyAvec les libres tons d’un chant digne de luy,Au lieu qu’en ce grand jour de sa vie admirableNous devrions publier la gloire incomparable,Et de son nom sacré faire comme autresfoisRetentir hautement les rives et les bois,De l’aspre mort des siens, nostre cœur, nostre haleine,Un sanglot, un souspir ose former à peine.J’en frissonne en secret, et, veu ce dur matin,Je doute que d’un seul s’en sauve le destin.A ces funestes mots la soigneuse bergereLuy remet dans le sein l’espoir du jeune frere,L’asseure qu’il respire, et luy recite au longTout ce qui concernoit le doux berceau de jonc ;Puis, l’adjurant enfin par leur grand ayeul mesmeD’en octroyer l’histoire à son desir extreme,Que seconde Elisaph, qui non moins curieuxL’invite aussi bien qu’elle au discours glorieux,Elle voit qu’aussi-tost, à l’honneur de la feste,D’un œil condescendant il signe sa requeste,Et qu’après quelque pause en la reflexionIl ouvre ainsi la bouche à leur attention :Dejà, pendant neuf mois, la fiere antipathieD’où naissent la discorde et la haine en partie,Qui fait la repugnance, engendre le dedain ;Qui ne peut rien souffrir, qui se fasche soudain ;Qui, formant une horreur pour les plus belles choses,Deffend à quelques-uns l’aspect mesme des roses ;Qui trouve tout mauvais, et dont l’œil depité,De ses propres parens fuit la societé ;Dejà, dis je, ce monstre enorme et redoutable,A soy-mesme en tous lieux souvent insupportable,Par le vouloir du ciel, que l’homme sans pecherNe peut approfondir, ne sçauroit eplucher,Avoit de Rebecca, qui s’en plaignoit sans cesse,Durant neuf mois entiers tourmenté la grossesse,Fait tressaillir les flancs, et de ses bras mutinsPoussé les grands jumeaux aux troubles intestins ;Quand, après maint effort et mainte ardente lutte,Esaü par hazard, ou plustost par sa chutte,Vint le premier au jour, non pas comme vainqueur,Mais comme un qui fuyoit, qui, despourveu de cœur,Laissoit la palme à l’autre au saint champ des entraillesOù pour regner tout seul il donna cent batailles ;Aussy l’heureux Jacob, qui l’avoit abbatu,Sembloit dire en naissant : Tourne teste ! où vas-tu ?Et, tenant le talon de la plante germaineLors qu’il vint à parestre en la carriere humaine,Exprimoit aux regards ce propos obstiné :La gloire m’appartient, c’est moi qui suis l’aisné ;C’est moy qui suis le tronc dont les rameaux superbesPorteront plus de fruits que la terre n’a d’herbes,Que l’eau de grains de sable, et que le ciel encorEn sa voûte d’azur n’a d’estincelles d’or ;Et c’est moy qui seray le seigneur et le maistreDe celuy que sa honte a fait devant moy naistre,Et qui se prevalant de son foible deffautSon orgueil mis à-bas veut dejà porter haut.Voilà, chers auditeurs, comme nasquit au mondeNostre ayeul, dont la gloire, à nulle autre seconde,Rend depuis ce temps-là ce jour-cy solennel,Et chaque an se celebre au gré de l’Eternel.Il ne fut pas besoin, en l’age d’innocence,Pour distinguer des deux ou la veue ou l’absence,Comme on fait d’ordinaire à l’endroit des bessons,D’user de quelque marque en diverses façons :Car, bien qu’en leur visage, en leur port, leur stature,On vist en deux objets une mesme nature,Celuy qui par Jacob fut ainsi terrasséD’un poil ardent et rude estoit tout herissé,Tesmoignage certain, monstrueux et visibleDe son humeur farouche, insolente et nuisible ;Humeur qui, dominant sur toutes ses humeurs,Mesme de sa jeunesse empoisonnoit les mœurs.Toutesfois, comme on voit le laboureur habile,Durant que ses taureaux en l’age encor debilePeuvent plus aisément au joug s’accoustumer,Et combien qu’ennemis se joindre et s’entr’aymer,Tantost leur applaudir, tantost prendre bien gardeA sousmettre l’orgueil de leur teste hagarde,Et, selon qu’il les juge ou fougueux ou retifs,Employer dans sa court les termes correctifs,Afin qu’un jour après, leur front devenu soupleEndure sans fremir qu’au soc on les accouple,Et qu’ils puissent ensemble ou fendre les guerets,Ou charrier l’honneur des antiques forests,Ainsi le grand Isâc, dans sa noble demeure,Voyant ses jeunes fils se brouiller à toute heure,Taschoit par les doux soins de l’educationD’assoupir leurs debats et leur aversion.Il aimoit Esaü d’une amour singuliere,Parce que d’une addresse à luy particuliere,Devenu grand chasseur, depeuplant tous les bois,Mettant tous les chevreuils, tous les cerfs aux abbois,Et des plus forts sangliers, audace contre audace,D’un roide espieu mortel exterminant la race,Il faisoit à son gré regorger sa maisonDes biens que donne au goust l’exquise venaison.La mere aymoit Jacob d’une plus haute flâme,Parce qu’elle voyoit eclater dans son ameMille rares vertus, mille graces des cieux,Et parce qu’à son cœur le sien respondoit mieux.Il suivoit les plaisirs de l’humble bergerie,Et tantost sur le mont, tantost dans la prairie,La houlette à la main, la panetiere au flanc,Accompagné du dogue au combat promt et franc,Et devancé partout du pas et lent et graveDe l’animal barbu qui de cornes est brave,Il menoit son troupeau, d’ample laine couvert,Tondre le riche émail qui fleurit sur le vert.Jamais ce beau pasteur, quand le silence et l’ombreAnnonçoyent de la nuit l’effroy tranquille et sombre,Ne revenoit jouir de l’agreable aspectPour qui son cœur brusloit d’amour et de respect,Qu’il ne luy rapportast quelque aigle jeune et tendreQue dans l’aire sauvage il avoit osé prendre,Ou quelque tourterelle, ou quelque rossignol,Qui n’avoit essayé ny le chant ny le vol,Ou quelque bel amas de couleurs differantes.Dont le lustre estoit joint aux graces odorantes,Et tout, de cette mere, avec un doux sousris,Pour l’amour de ses doigts doucement estoit pris.Les baisers sur le front, sur les yeux, sur la bouche,Les caresses des mains lorsqu’un objet nous touche,Les mots flateurs et vrays, d’ardeur accompagnez,En ces rencontres-là n’estoyent point espargnez.Si l’air se noircissoit dessous le moindre orageLors que son cher Jacob estoit au pasturage,Il tonnoit dans son ame, et l’obscure vapeurUn spectre du deluge y formoit à sapeur ;Si de la moindre épine il avoit quelque atteinte,Son cœur estoit percé du couteau de la crainte ;Et, si la fievre au lit le tenoit un moment,Elle estoit dejà morte et dans le monument.Aussi, dans cette amour, par le ciel fomentée,Et par mille raisons d’heure en heure augmentée,Elle espia si bien et le temps et le lieuD’accomplir en ce fils l’ordre inspiré de Dieu,Qu’enfin, par les ressorts d’une douce imposture,Il se vit confirmer la primogeniture,En luy dejà transmise avec simplicité,Pour des legumes seuls dont un œil fut tenté.C’est cela qui fit rompre et le frein et les resnesQui tenoyent Esaü dans quelques tendres gesnes ;C’est cela qui le fit à soy-mesme echapper,Et de tout saint respect les forces dissiper.Un jour que, dejà vieux, Isâc, mû d’une envieDe toucher son palais des soustiens de la vie,Ordonna qu’Esaü, s’armant à ce dessein,Contentast l’appetit qu’il couvoit dans le sein,Et que pour recompense, au retour de la queste,Sa benediction couronnerent sa teste,Et le feroit jouir du supreme bonheurQue les vœux d’un bon pere offrent avec honneur,Sa moitié, s’avisant d’une agreable ruseQui portoit avec soy sa legitime excuse,En chasseur aussi-tost deguise le berger,Cache ses nuditez sous un poil estranger,Et changeant par l’apprest en venaison friandeL’ordinaire morceau d’une ignoble viande,Veut que son bien-aymé, son cœur, son favory,En supplante le frere et trompe le mary.Jacob en cet estat, d’une façon accorte,Prend le mets deceptif, au grand vieillard le porte,Qui, privé de la veue et doutant de la vois,A la credulité laisse vaincre ses doigts,Par un sens confond l’autre, et sur le chef qu’il touche,Aux mots graves et saints ouvrant la digne bouche,Verse un sacré tresor de benedictions,Et fait parler ainsi ses justes passions :Vueille le Tout-Puissant, qui d’un ordre adorableRend nostre destinée heureuse ou miserable,Favoriser la tienne et donner à tes vœuxUne gloire qui luise en d’illustres neveux !Fasse de sa bonté la suprême excellenceQu’on voye en ta maison éclater l’opulence ;Qu’on redoute par tout le pouvoir de ta main ;Que devant ta grandeur s’abbaisse ton germain ;Que ceux qui t’aymeront, qui verront sans envieLes biens que je souhaite au beau cours de ta vie,Soyent benis, soyent aymez, soyent, apres le cercueil,Honorez dans le ciel d’un indicible accueil !Et que ceux qui sur toy feront vomir la rageQui de l’aise d’autruy fait son propre dommageSoyent l’horreur des vivants, soyent le rebut des mortsEt soyent livrez en proye au noir et vain remors !A peine finissoit la bouche paternelleDe souhaiter au fils une grace eternelle,Qu’Esaü de retour, et qui se voit frustréDu bien qu’à son desir l’espoir avoit montré,Gemit, pleure, murmure, et fait de telles plaintesQu’Isâc de la pitié sent les tristes attaintes,Et pour le consoler, ne pouvant autrement.Promet un autre honneur à sou ressentiment.Tu seras, luy dit-il, au mestier de la guerre,Sur les plus valeureux qui regissent la terre,Ce que l’aigle superbe est entre les oyseauxEt ce qu’un vent rapide est parmy les roseaux.Ton cœur ardent et fier, et ta main pronte aux armes,Inonderont la plaine et de sang et de larmes ;Tu mettras sous ton joug les lyons du midy ;L’Orient aux esclairs de ton glaive hardyRedoutera ta foudre, et dans l’obeissanceFournira de trophée à ta haute puissance ;Et toutesfois Jacob dominera sur toy ;Telle est du souverain l’irrevocable loy.Souffre donc, Esaü, ce que Dieu mesme ordonne ;Si Jacob t’afasché, je veux qu’on luy pardonne ;Ce qu’il a fait est fait, ce que j’ay dit est dit,Et de m’en retracter le ciel me l’interdit.Or quelques jours après, la mere estant certaineQu’Esaü mal content nourrissoit une haine,Un depit gros de fiel, un courroux dangereux,Contre l’aymé Jacob, des vertus amoureux,Elle opera si bien, par sa prudente adresse,Auprès du noble Isâc, aveugle de vieillesse,Que pour gauchir au mal qui pouvoit arriver(Quoy qu’il leur fust alors bien dur de se priverD’un cher fils, d’un objet et si rare et si juste,Et qui dessus le front n’avoit rien que d’auguste),Ils conclurent entr’eux, d’un advis mutuel,De l’envoyer soudain chez le grand Bathuel.Ce dessein arresté pour tromper la tempesteQui du sage pasteur menaçoit l’humble teste,Isâc le fait venir, luy declare amplementCe qui les contraignoit à son esloignement,Ce qu’il doit eviter, ce qu’il faut qu’il redoute,Vers quel puissant azile est ouverte sa route,Pourvoit à ses besoins, l’embrasse, le benit,Et par les mots suivans ses paroles finit :Va-t’en, mon noble espoir ; la MesopotamieT’offre chez ton ayeul une retraite amie :Ton oncle maternel, le genereux Laban,Qui paroist comme un cedre au faiste du Liban,Qui voit de ses troupeaux couvrir ses vastes plaines,Qui voit de ses moissons ses granges tousjours pleines,Qui fleurit en honneur et qui brille en vertu,Te fera triompher au lieu d’estre abbatu.Lescieux l’ont enrichy de deux aymables filles,Dignes d’entrer au sein des plus hautes familles ;Gagne si bien sa grace, et leur pure amitié,Que l’une ou l’autre enfin devienne ta moitié.Mais, garde-toy surtout, si tune veux desplaireA l’Esprit trois fois saint qui nos gestes esclaire,D’offrir ton juste flanc au flanc cananéenSous les indignes nœus d’un prophane lien.Va donc au nom de Dieu ; son amoureuse crainteSoit d’un celeste sceau dans ton courage emprainte ;Adore sa justice, adore sa bonté,Fay sur tes volontez regner sa volonté,Respons aux mouvemens qu’en secret elle inspire,Soumets tes passions au joug de son empire ;Consacre-luy tes mœurs, et grave en nous quitantSur l’airain de ta foy ce precepte important :Que quand bien l’homme entier seroit d’une natureA n’attendre plus rien après la sepulture,Quand bien, dis-je, en son ame aussi bien qu’en son corpsIl se croiroit sujet au dur neant des morts,Il ne laisseroit pas, pour le seul bien de l’estre,Pour ce premier des dons que tout doit reconnestre,D’estre obligé de vivre au gré de son autheur,Et de la creature aller au Createur.Les bestes, les oyseaux, les poissons, les reptiles,Les insectes de l’air, qui semblent inutiles,Les arbres, les rochers, trouvent mesmedes voixA benir ses bontez et publier ses loix.Aux soins religieux d’exemple ils s’entre-servent,Du Dieu qui les a faits les regles ils observent ;Ils ont chacun leur culte, et, louans l’Immortel,Font de leur propre sein une espece d’autel.A plus forte raison luy doit donc rendre hommageCeluy qui comme toy croit estre son image,Qui sçait qu’ayant formé de ses divines mainsPour chef-d’œuvre accomply le grand chef des humains,Il voulut infuser un rayon de sa flâmeDans ce premier des corps où fut la premiere ame,Et que par ce moyen la nostre est un flambeauQui ne se peut esteindre en la nuict du tombeau.Va, souviens-toy de nous, souviens-toy de toy-mesme,Je t’en conjure icy par ta mere qui t’ayme,Qui souspire et qui montre, en te voyant partir,De ses propres conseils le tendre repentir.Je t’en conjure encor par cette teste blanche,Par ces bras affoiblis, par ces pleurs que j’espanche,Ces pleurs, tristes ruisseaux de ces deux tristes yeux,Privez depuis long-temps de la clarté des cieux.Salue en nostre nom la famille honorableOù tu vas rechercher un abry secourable ;Tu l’y rencontreras, y seras bien receu,Et Dieu t’y conduira, si mon cœur n’est deceu.Pendant tout ce discours, le regret et la crainte,Donnant à Rebecca leur plus sensible atteinte,Montrent en l’appareil qu’elle dresse au pasteur,Que l’on peut accoupler la haste et la lenteur.A voir partir ce fils rien ne la peut resoudre ;Cependant il le faut, pour eviter la foudreQui flambe, qui mugit dans le poin fraternel,Poin qui dans l’aigre cœur est déjà criminel.Quoy ! dit-elle ensoy-mesme, il faut donc que je voyeS’eclipser à mes yeux mon bien, ma seule joye,Ou que je sois reduite au miserable estatDe craindre à tous momens quelque horrible attentat !Il faut donc que je vive, ou plustost que je meure,Dans l’apprehension de le perdre à toute heure,Ce fils, ce doux sujet de mon cruel ennuy,Ou que je me resolve à languir loin de luy !Mais à qui m’en prendray-je ? Imprudente ! insensée !Le glaive de douleur dont mon ame est blesséeN’est-il pas de mes mains l’ouvrage malheureux ?Et n’ay-je pas ourdy mon destin rigoureux ?N’ay-je pas fabriqué l’insigne tromperieQui cause d’Esaü la sanglante furie,Qui fait haïr Jacob, et qui pour ces bessonsD’une fievreuse peur me donne les frissons ?Ah ! leur inimitié n’est que trop naturelle !C’est dans ce propre corps que nasquit leur querelle ;C’est dans ces propres flancs qu’au duel embrasezIls estoyent, tout ensemble, et joints et divisez.Ces objets qui dans moy peine sur peine entassentVouloyent s’entr’estouffer avant qu’ils respirassent ;Et ressentant fremir les bouillons de leur fielJ’en larmoyay d’angoisse et m’en plaignis au ciel.Leur haine aussi-tost qu’eux parvint à la lumiere ;Elle dit toutesfois qu’elle y fut la premiere ;On reconnut dèslors leur inclination,Et mon sein allaitta leur dure aversion.Ainsi faisoit sa plainte, et lamentable et tendre,A son cœur douloureux, qui seul pouvoit l’entendre,La triste Rebecca, quand, non moins affligé,Jacob, pourveu de tout, prit d’elle enfin congé.Tel que dans un verger on voit l’homme rustique,Pour transplanter ailleurs quelque arbre domestique,Mettre en œuvre la besche, et, d’un doux branlement,Puis deçà, puis delà, le plier lentement,Le refouir en cercle, et des mottes herbuesRenverser de nouveau les racines barbuesAfin de detacher, sous un craintif effort,Celles du jeune bois, qui gemit et se tord,Comme s’il ressentoit quelque douleur amereD’estre ainsi depouillé de la terre sa mere,Qui d’un ton sourd et creux respond à cet ennuy,Et retient en son sein quelque chose de luy ;Tel vit-on, chez Isâc, Nebur, fidelle et sage,Que l’on avoit commis aux soins de l’equipage,Soliciter Jacob d’un accent redoubléA quitter le saint toit, de tristesse comblé,Faire sur cet esprit, qui repugne et balance,Agir avec douceur un peu de violence,Et l’arracher enfin, le pressant de partir,A l’obstacle amoureux qui n’y peut consentir.Je ne vous diray point les fleuves qu’ils passerent,Les serpens, les lyons, que leurs mains repousserent ;Les montagnes, les bois, les plaines, les hameaux,Que franchirent sous eux les pas de leurs chameaux.Vous sçaurez seulement qu’en une solitude,Convié de la nuit et de la lassitude,Jacob s’estant dressé d’un rocher un chevetDe qui la verte mousse estoit le mol duvet,Et d’où l’on voyoit sourdre une onde vive et pure,Qui flattoit le sommeil avec un doux murmure,Il s’endormit enfin, et sans l’ayde des yeuxVit briller dans les airs tout ce qui brille aux cieux.Il creut voir, ô merveille ! ô songe incomparableIl creut voir une eschelle, en grandeur admirable,Presser d’un riche bout le solide element,Et de l’autre, plus riche, atteindre au firmament.L’or, la perle, l’azur, toute la terre entiere,N’avoit rien que d’abjet au prix de sa matiere,Et toutesfois son œil creut voir en ce tresor,Ensemble confondus, l’azur, la perle et l’or.Elle sembloit porter, et de long et de large,Des celestes esprits la bien-heureuse charge :Les uns venoyent en bas, les autres remontoyent,Et leurs nobles cheveux sur leurs ailes flotoyent.La splendeur de la lune et des astres sans nombreDe l’eclat de leurs pieds estoit à peine l’ombre,Et les rayons vivans de leurs yeux nompareilsAuroyent donné la mort aux yeux de cent soleils.Mais comment te diray-je, ô spectacle indicible ?Au plus haut eschelon l’Auguste, l’Impassible,Resplendissant de gloire et d’immortalité,De tous ces beaux objets effaçoit la beauté ;Il s’appuyoit dessus, et de sa bouche sainte,Qui donnoit à l’oreille une adorable attainte,Et dont le son divin partoit d’un cœur amy,Fit ouyr ces propos à Jacob endormy :
Troisiesme partie.
ARGUMENT. Paroles de Dieu à Jacob pendant qu’il donnait. — Jacob se resveille, conte le songe à Nebur et verse de l’huile sur la pierre. — Interruption de l’histoire de Jacob par un crocodile qui tire vers le berceau. — Combat d’Elisaph et de Merary contre le crocodile. — Fin du combat. — Elisaph est guery subitement d’une morsure qu’il avait receue du crocodile. — Le repas rustique de Mérary, d’Elisaph et de Marie. — Retour à Jocabel, qui est seule dans sa cabane avec Aaron. — Description d’une piece de tapisse- rie du deluge. — Jocabel y veut travailler à quelque chose qui restait à faire, et s’endort. — Invocation à fange pour descrire les avantures de Moyse, qui apparaissent en songe à Jocabel.
Jacob, mon cher Jacob, je suis le roy suprêmeQui l’eternité seule a pour son diadème ;Je suis l’unique Dieu qu’Abraham revera,Et que dès le berceau ton bon pere adora.Je veux, j’ay resolu, d’une faveur immense,Qu’à toy premier un jour, et puis à ta semence,Soit en proprieté, non sans quelques efforts,Le fertile terroir où s’allonge ton corps.J’en ay dans mes decrets arresté l’avanture,Et veux de plus encor que ta race futureEstende les honneurs de ses rameaux diversJusqu’aux lieux où ma main estendit l’univers ;Qu’elle ne prenne fin que quand la terre et l’ondePasseront par le feu qui destruira le monde ;Qu’elle regne par tout, et qu’en toy soyent benisDe tout le rond mortel les peuples infinis.Le bruit confirmatif d’un tonnerre agreableAcheva le discours du Grand, de l’Immuable ;L’eschelle disparut, le songe s’envola,Et Jacob s’eveillant en ces termes parla :Ah ! prophane ignorance, as-tu donc fait un crime ?Certes, de l’Eternel la majesté sublimeReside en ce desert, ma peur, tu le sens bien ;Voicy son habitacle, et je n’en savois rien !Ce lieu terrible et saint, ce lieu dont les merveillesOnt esblouy mes yeux, ont ravy mes oreilles,Et me comblent d’effroy, mais beaucoup plus d’amour,Est le sacré portail du bien-heureux sejour.Ayant finy ces mots, aussi-tost il appelleLe cher et bon Nebur, le songe luy revelle,En rend aise et transy cet homme intelligent ;Et, s’estant fait atteindre un grand vase d’argentOù de son noble ayeul les victoires tracéesEnvironnoyent le suc des olives pressées,En fait d’un poin devot, prompt et respectueux,Dégorger l’or liquide, à filets onctueux,Sur le chevet de marbre où de la cour celesteS’estoit rendue à luy la pompe manifeste,Y consacre son cœur comme au pié d’un autel ;Son vieux nom de Luza change au nom de Bethel ;Grave dessus son chiffre, et veut qu’on y remarqueL’honneur qu’il eut d’y voir l’invisible monarque ;Qu’il soit le saint tesmoin de tant de biens promis ;Puis sur l’aube du jour marche vers ses amis.Mais, avant que de clorre un si pieux mistereIl avoit fait serment, par le chef de son pere,Que, si de ses desseins la suitte prosperoit,Dieu seroit le seul dieu qu’au monde il choisiroit ;Que d’une vive foy, d’un zele sans exemple,Sur cette mesme roche il dresseroit son temple ;Qu’il croiroit en luy seul, et qu’en cette maisonLe lignage esperé viendroit à l’oraison.Le grave Merary, s’exerçant la memoire,De l’illustre Jacob contoit ainsi l’histoire,Et le couple discret, à sa bouche pendu,Gardoit à ses propos tout le silence du,Quand un monstre cruel, qui nage et qui se treuveTantost dessus la rive et tantost dans le fleuve,Un amphibie enorme, un traistre qui se pleint,Qui pour l’homme attraper les pleurs de l’homme feint,Sort du Nil tout à coup, rampe sur l’herbe emeue,De ses louches regards vient surprendre leur veue,Rompt du noble discours le fil si bien tramé,Et, soit que, sous l’instinct d’un desir affamé,Il eust senty l’enfant qui reposoit sur l’onde,Soit qu’il fist sans dessein sa route vagabonde,Tire vers la nacelle, et fait transir de peur,Sinon les trois ensemble, au moins la chere sœur.Aussi-tost Elisaph, qui contre ces alarmes,Quoy que simple berger, n’alloit jamais sans armes,Et qui d’un bras robuste et d’un agile corps,Avoit gagné le prix dans les plus grands efforts,Se saisit d’un espieu dont la pointe aceréeEsclatoit au soleil sous la gloire esperée,Marche au combat, s’anime, et, de l’objet rampantLe chemin au berceau d’un pas viste coupant,A son gozier ouvert de pié ferme s’oppose,Et, montrant au peril tout ce qu’un grand cœur ose,Previent le peril mesme, y cherche des appas,Se courbe, offre son fer, affronte le trespas,S’appreste au rude chocq sur ses jambes roidies,Tient l’œil vers le besoin, et, de ses mains hardies,Porte un grand coup au monstre, un coup horrible et telQue sans la peau d’ecaille il eust esté mortel.Mais, comme en une forge où la terre s’allumeOn voit le dur marteau rebondir sur l’enclume,Dans le poin qui l’estraint en bruyant retournerEt du cyclope noir le bras mesme estonner,Ainsi revient l’espieu frustré de son attente,Ainsi resonne-t-il en la main mécontente.Elisaph s’en irrite, et sa haute valeurSent du coup sans effet une noble douleur.Le monstre toutesfois, estourdy de l’atteinte,Qui sur son front de roche avoit fait quelque emprainte,Demeure quelque temps sans se mettre en devoirD’opposer force à force et pouvoir à pouvoir ;Mais soudain la fierté, le depit et la rage,Portant sa course à l’homme et sa gueule à l’outrage,Reveillent sa vengeance, et de l’acier pointuLuy font mesme assaillir l’effroyable vertu.Il le prend, il le mord ; Elisaph le tient ferme,Tasche de l’enfoncer dans l’ire qui l’enferme,Pousse, tire, repousse, enfin l’arrache aux dents,Se remet en posture et l’offre aux yeux ardents.Mérary, d’autre part, qui, voyant le reptile,Ne veut pas estre veu spectateur inutile,Et qui, bien que plein d’âge, est assez vigoureuxPour respondre au dessein d’un acte genereux,Se prepare au secours, se fait une massueD’une branche de pin encor toute moussue,Sa forte espaule en charge, et, suivy des deux chiensQui des deux grands troupeaux sont les braves soustiens,Avec deux ichneumons et fiers et domestiques,Dont l’ennemy cruel redoutoit les pratiques,Joint le vaillant pasteur, et le voit démarcherComme son arme aux dents il venoit d’arracher.A ce renfort subit, l’aspre monstre s’arreste ;Il regarde, il découvre et l’une et l’autre besteQue de nature il hait, et que l’aversionNe peut voir par ses yeux qu’avec emotion,Et, poussant aussi-tost de son affreuse boucheUn ton qui jusqu’au ciel tous les airs effarouche,Il fait fremir la terre, et d’un rapide coursVient, ô quelle venue ! attaquer le secours.Elisaph le poursuit, Merary l’ose attendre,Un haut desir de gloire entre les deux engendreCertaine jalousie, ou du moins d’un beau feuAnime egalement et l’oncle et le neveu.Mais le monstre s’approche, et son cœur enflé d’ire,Son fiel bouffy d’orgueil, à leurs bras semble dire :Ne vous enviez pas, je me sens assez fortPour satisfaire à deux en l’honneur de ma mort.Vous aurez le laurier, mais un clair avantageEn rendra, si je puis, funeste le partage,Et, devant qu’il honore et l’une et l’autre main,J’espere avec mon sang y voir du sang humain.En effet, le cruel, de l’estrange maschoireRebatant coup sur coup l’espouventable yvoire,Sur Merary se darde, et l’auroit culbutéS’il n’eust en mesme temps fait un saut à costé.Mais il le va payer de sa vaine entreprise,Il luy va faire voir que sous sa teste griseSon sein conserve encore une jeune verdeurQui fournit à son bras de force et de roideur.La pesante massue, à deux mains empoignéeTesmoigne le projet de son ame indignée ;Il la hausse, il l’abbaisse, et d’un bruit perilleuxEn fait sentir la foudre au reptile orgueilleux ;Il luy froisse une espaule, et, comme on dit qu’Alcide,Signalant au soleil son courage intrepide,Contre l’horreur de Lerne au combat se portoit,Ainsi de Merary le grand corps s’agitoit.Cependant Elisaph, qu’une honte heroïque,Un courroux magnanime, accuse, enflame et pique,Revient, serre la hampe en son poin repoussé,Et s’offre à reparer l’honneur interessé.Les chiens, les ichneumons, estans de la partie,Veulent montrer leur haine et leur antipathie,Et le fier crocodile, enceint de toutes pars,Seme et lance partout l’effroy de ses regars ;Quelque douleur qu’il souffre et quelque arme qu’il voye,Il se tourne tousjours vers l’innocente proye ;Il s’y traisne, il y vise, et le brave pasteur,Gardant tousjours le pas d’un soin emulateur,Luy pousse un coup de pointe en l’avide prunelle,En punit pour jamais l’œillade criminelle,Et, retirant le fer sur le pié r’afermySe plaist d’en voir l’eclat teint du sang ennemy.Ha ! me voilà content, se dit-il en soy-mesme ;Voilà qui sera doux à la beauté que j’aime ;J’ay deffendu le frere, et, par cette action,La sœur verra ma gloire et mon affection.Il parloit de la sorte, au gré de l’arme teinte,Presumant que du monstre à la lumiere esteinteIl eust esteint la vie en ce coup furieux,Et que de son orgueil il fust victorieux,Quand le monstre, eslancé pour venger sa blessure,Imprime sur sa cuisse une ardente morsure,Passe outre, abbat les chiens, qui, d’abbois sur abbois,Qui, d’assauts animez des mains et de la vois,Le tourmentent sans fin, l’agacent, le harcellent,Et font qu’en un seul œil cent rages estincellent ;Et, trouvant sous sa griffe un des deux animauxDe qui le seul aspect rengrege tous ses maux,Le saisit, le secoue, en pieces le deschire,Tandis qu’une autre beste en vain des dents le tire,Qu’un chien luy mord la queue, et que l’autre ichneumonS’obstine sur sa peau comme un petit demon.Durant que ce laurier s’agite en cette plaineOù du sort disputé le sort mesme est en peine,La fille, suspendue, observe, non de loin,Et l’objet de saflame, et l’objet de son soin ;Elle avance, elle arreste, et, selon l’air des choses,L’aise rougit ses lys, la peur blanchit ses roses,Et, dans l’impression de l’oreille et des yeux,Un coup la pousse en terre, un coup l’esleve aux cieux.Le timide troupeau que sa houlette gardeVoit d’un œil effrayé tout ce qu’elle regarde ;Il tremble, il quitte l’herbe, il ecoute le bruit,Et celuy du berger se croit dejà destruit.Mais ce cœur, ce grand cœur, cette ame resolueDe perir ou d’atteindre à la palme absolue,Vient sous un vœu mortel, qu’aigrit son propre sang,Du reptile esborgné joindre le vaste flanc.Merary le seconde en l’ardeur formidable,Et tous deux à l’envy, bien plantez sur le sable,Les bestes à l’entour et le monstre au milieu,Luy font sentir encore et le bois et l’espieu.Par l’endroit le plus dur l’un enfin le transperce ;L’autre, qui pour l’effort sur les reins se renverse,Luy fracasse le test de l’enorme levier,Et les trois animaux en teignent le gravier.Ainsi, sous les climats de l’ample Boristhene,Le grand roy Cazimir estend-il sur l’areneLe Tartare superbe et le vassal mutinQui veut troubler le cours de son noble destin ;Ainsi, dans les forests de la Lithuanie,Après s’estre honoré d’une gloire infinie,Se plaist-il quelquesfois devant le rare aspectOù luit tout son bon-heur, où va tout mon respect,De montrer sa vaillance en des chasses terribles,Tantost contre un grand ours, un ours des plus horribles,Tantost contre un sanglier des plus beaux, des plus forts,Qu’il combat, qu’il terrasse, au peril de cent morts,Et dont il vient offrir la despouille sanglante,Comme un vray Meleagre, à sa vraye Atalante,A l’auguste Louise, honneur de l’univers,A cette reine enfin pour qui brillent ces vers,Reine que l’on a veue au feu d’une campagneSuivre l’illustre espoux en illustre compagne,Et qui, bien que sans arc, a des traits dans les yeuxDont elle a sceu blesser les plus grands demy-dieux.Le combat achevé, la pucelle craintiveS’approche à pas douteux de la fatale riveOù l’enorme amphibie et les deux chers parentsViennent de decider leurs aspres differents ;Elle avance à leur voix, qui d’un ton de victoireL’instruit de leur bon-heur, l’assure de leur gloire ;Et, comme en leur personne elle a couru hazart,A leur triomphe encore elle va prendre part.Mais à peine auprès d’eux s’est-elle enfin rangée,Que son œil void sa joye en tristesse changée :Elisaph, qui le frere a si bien deffendu,Tombe aux pieds de la sœur, du sang qu’il a perdu.Tant qu’un desir de vaincre, allumé dans son ame,L’avoit dans le combat soustenu de sa flame,Presque de la morsure il n’avoit rien senty,Et rien en sa vigueur ne s’estoit dementy.Son corps avoit tousjours, au plus fort de l’orage,Respondu dignement à son noble courage ;Mais, le desir esteint par le laurier gagné,Il montre de quel sang le prix en est baigné ;Il chancelle aussi-tost, il pas lit de foiblesse ;De sa playe en la cuisse au cœur l’amante il blesse ;Il sue, il tombe enfin sans haleine et sans pouls,Et d’un ennuy cruel afflige un œil si dous.Cependant Merary, songeant qu’en ces rivagesIl avoit remarqué certains simples sauvagesDont la vertu secrette et le suc merveilleuxServiroient au berger dans l’estât perilleux,Y va tout aussi tost, d’herbe en herbe chemine,Se baisse, arreste l’œil, les fueilles examine,Sent une fleur, sent l’autre, et passe, et tourne courtDe ses regars cherchans tout l’environ parcourt,Et represente ainsy, sur la rive champestre,Le fidelle animal qui, pour trouver son maistre,Flaire à droit, flaire à gauche, et, confus en ses pas,Va tousjours d’homme en homme, et le sien n’attaintpas.Or, comme il s’employoit en sa recherche vaine,Il fut tout estonné qu’une figure humaine,Au moins la sembloit-elle, à ses yeux s’apparut,Luy parla d’Elisaph, de l’enfant discourut,Et, luy montrant une herbe, en cent maux estimée,Qui depuis, de son nom, angelique est nommée,L’informa de l’effet, son cœur en rejouit,Puis, comme faite d’air, en l’air s’evanouit.Soudain, dans les devoirs que la haute puissanceExigeoit en ce point de sa reconnoissance,Il rend graces au ciel, et d’une humble ferveurPaye en quelque façon l’importante faveur.Enfin, d’une main prompte ayant cueilly de l’herbeQui faisoit eclater sa fleur vive et superbe,Et de qui l’on voyoit le vert et beau butinEncor tout parsemé des perles du matin,Il rejoint Elisaph, et, comme par l’oreilleIl sçavoit que sur tout elle estoit sans pareilleAu venin furieux des monstres enragezDont sous le signe ardent plusieurs sont outragez,Quand, atteints d’une soif qui cherche et qui fuit l’onde,Ils errent par les champs, s’ecartent loin du monde,Et d’un poil herissé, d’un œil où vit la mort,Font craindre sans abboy leurs dents et leur abort ;Merary, dis-je enfin, assuré que la planteEsteindroit du berger la morsure brulante,La prepare aussi-tost comme on l’avoit instruit,Et de sa propre fleur veut recueillir le fruit.Il broye, il mesle tout, fueille, tige, racine,L’epreint, en prend le suc, l’aigre playe en bacine,Reitere l’office, et d’un lin dechiréQue de son chaste sein la vierge avoit tiré,Et que d’une maniere affectueuse et pronteElle venoit d’offrir, sous une honneste honte,Faisant un cher bendage à l’endroit douloureux,Fait un second remede au pasteur amoureux.Mais, ô quelle merveille ! à peine l’angeliqueSur le neveu mordu l’oncle pieux applique,A peine du seul lin sent-il l’attouchement,Qu’il se voit hors de mal, de fievre et de tourment.Aussi-tost il se leve, et d’une belle audace,Regardant le reptile estendu sur la place,Semble ne demander qu’un ennemy nouveauPour refaire un combat plus sanglant et plus beau.Ses esprits recouverts, ses forces revenuesS’elevent en son cœur jusqu’au dessus des nues,Et, dans le haut desir dont son bras est touché,De sa propre victoire il est presque fasché.Après ces mouvemens qu’en son ame suggereL’honorable dessein d’obliger la bergere,D’acquerir son estime, et d’un vœu solennelServir de plus en plus au salut fraternel,Il passe au monstre mort, l’horrible teste en couppe,Et, formant de gazons une petite crouppe,Y dresse un fier trophée aupres du saint enfant,Qui dans le berceau mesme est rendu triomphant ;Puis sous le gré de l’oncle et de l’œil qu’il adore,De l’œil qu’à son sujet il voit humide encore,Et dont pourtant la joye enflame les appas,Il songe pour eux tous au simple et gay repas.La figue au jus de miel, prise sur l’arbre mesme,Le fruit du haut palmier, que d’une addresse extreme,Corsant le noble tronc, il ose aller cueillir,Non sans faire de peur la belle tressaillir,Qui, pasle du danger où l’amant se hazarde,Suit le pié, suit la main, crie en bas, le regarde,Monte avec luy des yeux, et, d’un cœur suspendu,N’a ni bien ni repos qu’il ne soit descendu ;Le pain rustique et noir, qui dans la panetiereEst du bon appetit la friande matiere ;Le poisson mis au vent et grillé tant soit peuSur le brazier nouveau d’un admirable feu,Tiré, non des cailloux, comme est tiré le nostre,Mais de deux roseaux secs batus l’un contre l’autre ;L’amande et le raisin dejà cuit au soleil,Font de leur doux banquet l’innocent appareil.Pour estancher leur soif, outre l’eau du rivage,Us se servent encor d’un commode breuvageQu’un autre arbre, percé par où le tronc finit,Faisant couler sans cesse, à leur gourde fournit ;Breuvage sain et pur, qui n’a point d’autre tonneQue celle qu’en naissant la nature luy donne,Et que toute l’Afrique, heureuse d’en user,Toute ardente qu’elle est ne sçauroit espuiser.Mais laissons pour un temps, sur la plaine fleurie,Le sage et grand pescheur, Elisaph et Marie,Prendre tous trois en paix le repas matinalProche du cher berceau posé sur le canal ;Laissons-les en ce lieu montrer leur bien-vueillance,Leur soin, leur fermeté, leur amour, leur vaillance,Et voyons Jocabel, qui sous le chaume coySemble me rappeler et se plaindre de moy.Si-tost qu’avec Aaron elle fut deschargéeDes cruels visiteurs qui l’avoyent affligée,Et qu’après le depart de ces fiers ennemisSon cher et pauvre meuble en ordre elle eut remis,Elle en prend une piece où l’aiguille sçavanteAvoit representé, d’une façon vivanteMille morts en la mort qui noya les perversQuand l’horrible deluge engloutit l’univers.Là, de pieds et de mains, les hommes noirs de crimesDes arbres les plus hauts gagnoyent les vertes cimes ;L’effroy desesperé redoubloit leurs efforts,Et l’on voyoit pâtir leurs membres et leurs corps.Ycy, l’un au milieu de sa vaine entreprise,Pour son peu de vigueur contraint à lascher prise,Blesme, regarde en bas, hurle, ou semble en effait,Hurler, tout prest à choir du chesne contrefait ;Là, l’autre, plus robuste, empoignant une brancheQui sous le poids d’un autre en l’air imité panche,Fait que la branche feinte et s’eclate et gemit,Et trebuche avec eux dans l’onde qui fremit.Du sexe feminin les portraits lamentables,Donnant, quoy que menteurs, des touches veritables,A bras tendus et longs souslevoyent leurs enfansSur le liquide chocq des perils etouffans.Dans ce malheur commun, les bestes esperduesGrimpoyent de tous costez ensemble confondues ;Les abismes du ciel, versant toutes leurs eaux,Interdisoient le vol aux plus vistes oyseaux ;En la laine d’azur la mer sembloit s’accroistre ;Les monts l’un après l’autre y sembloyent disparoistre,Et l’onde, encore un coup, triomphant des rochers’,Respectoit l’arche seule et ses justes nochers.Ceux qui de ce travail avoyent veu les merveillesAvoyent veu par leurs yeux suborner leurs oreilles,Car on croyoit ouyr les cris et les sanglotsDes nageurs vains et nus qu’on voyoit sur les flots ;Et, sans le beau rempart d’une riche bordureDe fruits, de papillons, de fleurs et de verdure,Qui sembloit s’opposer au deluge depeint,Un plus ample ravage on en eust presque craint.Les plus proches objets, selon la perspective,Estoyent d’une maniere et plus forte et plus vive ;Mais de loin en plus loin la forme s’effaçoit,Et dans le bleu perdu tout s’evanouissoit.Cette piece, admirable en toutes ses parties,Où brilloyent cent couleurs aux ombres assorties,Et qu’on n’auroit sceu voir sans exclamation,Devoit à Jocabel sa noble invention.Souvent elle et sa fille, aux heures desrobées,Les regards attentifs et les testes courbées,Avoyent sur ce labeur, depuis nombre de mois,Appliqué leur addresse, et leur pouce, et leurs doigts.L’aiguille en un lieu seul s’y demandoit encore :Elle prend donc l’aiguille, et, du lit qu’elle honoreFoulant le chaste bord, tasche enfin d’acheverCe que des aspres mains son œil vit preserver.Mais, soit que le travail, soit que la solitude’L’obligeast au repos contre son habitude,Soit qu’un charme divin, dans ses yeux introduit,Fist sur elle en plein jour l’office de la nuit,Elle sent tout à coup se glisser en ses veinesL’agreable serpent qui fait mourir les peines,En esprouve en ses nerfs l’endormante vertu,Et de ce doux poison voit son corps abbatu.En vain elle resiste, en vain elle s’efforceA repousser l’effet de la secrette amorce,Le sommeil la surmonte et fait qu’en ce momentL’aiguille de ses doigts coule insensiblement.Elle s’eveille encore et retourne à l’ouvrage,De ses sens assoupis s’etonne en son courage,Bâille, s’etend les bras, frotte ses moites yeux,Pour l’enfant mis sur l’eau porte un penser aux cieux ;Et, jettant un regard vers l’autre, qui se joueTandis que les pavots sur sa teste on secoue,Veut l’appeler à soy ; mais en ce doux desseinLe menton accablé luy tombe dans le sein.Enfin dessus la plume elle tombe elle-mesme,Et par les traits d’un songe en merveilles suprêmeN’est pas si tost sousmise à l’incertaine mortQue d’une vie heureuse elle apprend le vray sort.Ange particulier, fidelle et saint GenieQui du luth que je touche animes l’harmonie,Qui releves ma muse et fais que son ardeurAux plus humbles objets donne quelque grandeur,Si de l’Estre divin que là-haut tu contemplesJ’ay servy les autels, j’ay reveré les temples ;Si dans tout cet ouvrage en cent productionsJ’ay dejà reconnu tes inspirations ;Si de ton propre feu mon ame est échauffée,De grace, conte-moy quel celeste Morphée,Presentant le futur à des yeux non ouvers,Leur fit voir en esprit tant de spectres divers ;Rapporte-m’en au vif les traits et les postures ;Appren-moy sous quel front les rares avanturesDu glorieux enfant qui flotoit au berceauFurent à Jocabel depeintes sans pinceau ;Dy-moy jusqu’aux propos dont la voix nompareille,A ce qu’il luy sembla, vint toucher son oreille,Et permets que ma veine en puisse entretenirEt le siecle qui roule et le siecle à venir.
Quatriesme partie.
ARGUMENT. La princesse d’Egiple adopte Moyse pour son fils, et le presente à Pharaon, qui luy met la couronne sur la teste. — Moyse la foule aux pieds, et un devin tire un mauvais presage de cette action. — Voyage de Moyse en Ethiopie avec une armee. — Il revient victorieux en Egipte. — Son combat contre l’Egiptien. — Fin du combat.— Il s’enfuit en Madian, où il espouse Sephore et devient berger. — Apparition de Dieu à Moyse au buisson ardent. — Dieu parle à Moyse et luy commande d’aller en Egipte pour delivrer le peuple d’Israël. — La verge changée en serpent. — Moyse et Aaron se joignent et se presentent ensemble devant Pharaon. — Harangue d’Aaron à Pharaon. — Response orgueilleuse et impie de Pharaon. — La verge changée de rechef en serpent devant Pharaon.
Elle apperçoit d’abord une auguste princesseQui tient ce noble fils, le flatte, le caresse,Qui Moyse le nomme, et, l’ayant adopté,Veut qu’au grand tronc royal ce rameau soit enté.Elle voit Pharaon qui, l’acceptant luy-mesme,Luy pose sur le chef son propre diadême ;Mais l’enfant, tout ému d’un louable dédain,Repugnant aux appas de cet honneur mondain,Avec une façon qui n’a rien de servile,Le prend, le foule aux pieds comme une chose vile,En meprise l’eclat et montre par ses yeuxQu’il n’en desire point si ce n’est dans les cieux.Un devin estonné, remarquant son visage,N’en tire et n’en conçoit qu’un sinistre présage ;De cette adoption il blasme le dessein,Leur dit que c’est nourrir un serpent dans leur sein,Par qui doit estre un jour l’Egypte desoléeEt de leur grande Isis la gloire ravalée ;Qu’il est facile à voir à ce trait insolentCombien il deviendra farouche et violent ;Qu’il le faut estouffer avant qu’il vienne à crestre ;Que sa vie est leur mort, et qu’il fait bien parestreQu’il est vrayment celuy dont l’oracle fatalA tant fait redouter le fier moment natal.Il n’est point cru pourtant, quelque chose qu’il die.A ce conseil pervers l’Eternel remedie ;Il leur ferme l’oreille, il leur ouvre le cœur,Et de l’inimitié l’amour se rend vainqueur.Là, le songe aussi-tost, changeant ses nobles charmes,Represente Moyse et grand et sous les armes ;Il traverse un desert privé de bois et d’eaux ;Il en vaincq les dragons avecques des oyseaux,Et sur des monts de sable où les ondes aridesOnt l’instabilité des campagnes liquides,Marchant au front guerrier de mainte legion,Il va geler d’effroy l’ardente region.Il surprend l’ennemy, met son camp en desroute ;Ou sang des plus vaillans son coutelas degoute,Son coutelas qui semble, en perdant sa lueur,Verser de trop d’effort cette horrible sueur.Il poursuit les battus, dans Saba les assiege ;Son renom à Tharbis tend un si noble piegeEt vole devant elle avecques tant d’appas,En quelque lieu secret que se tournent ses pas,Qu’enfin par un papier où mesme elle souspireElle offre à sa valeur et la ville et l’empire,Pourveu que sous le nœu d’une sainte amitiéIl la vueille choisir pour sa chaste moitié.L’alliance conclue au gré de la princesse,Il entre dans Saba ; toute hostilité cesse,Et l’amour et la paix, ramenant la douceur,Le font jouir des fruits que gouste un possesseur.Il revient voir le Nil. O ciel ! comme il s’y montre !Mon œil se le figure ; il semble qu’il rencontreUn fier Égyptien mal-traittant un Hebreu.Dejà pour le punir son œil est tout en feu ;Dejà, pour reprimer l’outrageuse licence,Par un crime equitable il venge l’innocence ;Il poursuit l’inhumain, quoy que terrible et fort,L’attaque, le surmonte et luy donne la mort.Mais ce n’est pas sans peine : une telle victoireDe ses faits eclatans n’est pas la moindre gloire ;Je les voy front à front, sur l’arene plantez,D’un lion et d’un tigre au combat irritezRepresenter l’abord, le regard et l’audace ;Sous leur fiere demarche ils font sonner la place,Et l’ardeur qui les pousse, enflant leur vaste sein,Leur inspire dans l’ame un tragique dessein.Le barbare insolent, armé d’une zagayeHumide et rouge encor du sang de mainte playe,S’avance le premier, et, de son bras nerveuxLa dardant à Moyse, effleure ses cheveux ;Le bois en vain jetté passe comme un tonnerre,Et se fiche en tremblant plus d’un pied dans la terre ;De la faute du coup l’Egyptien paslit,Et la rage deceue en sa pasleur se lit.Moyse, agile et roide, en mesme temps l’enfonce,Et d’un acier qui brille et qui le meurtre annonceL’esblouit et lui porte un horrible fendant,Qu’il oit, non sans effroy, siffler en descendant ;Il esquive, il recule, et, montrant son addresse,Saute, l’espée au poing, vers l’Hebreu qui le presse.L’un charge, l’autre pare, et du glaive soustientLe trenchant furieux qui contre luy revient ;Des fers entre-heurtez il sort mainte estincelle.Ycy l’un se tient ferme, et là l’autre chancelle,Et, quoy qu’en ce combat leurs corps soient desarmez,Ils n’en sont pas pourtant au chocq moins animez.Tous deux grands, tous deux forts, à la palme ils pretendent ;Lepié, l’œil et la main se suivent et s’entendent ;Le bras s’accorde au cœur, l’art respond au desir,Et de reprendre haleine ils n’ont pas le loisir ;Les ruses, les destours, les surprises, les feintes,Et tout ce que l’escrime en ses vives atteintesA de hardy, d’affreux, de brusque et de cruel,Se mettent en pratique en cet aspre duel.Mais, quoy que lepayen vaillamment se comporte,Quoy qu’il paroisse adroit, il ne l’est point en sorteQue du glaive ennemy, formidable à ses yeux,Le ravage mortel ne l’offence en maints lieux.De douleur et de honte il forcene, il blaspheme,Il se renfrongne, il hurle, et, d’un dépit extrême,Decochant à Moyse un regard de travers,Luy lasche sur la teste un rapide revers.Moyse, qui l’observe et qui voit qu’il s’allonge,Loin à l’ecart du fer à chef baissé se plonge ;Le fer rencontre un pin, y marque son erreur,Et l’arbre atteint du coup tonne et fremit d’horreur.Le payen, confondu de voir que son e ?péeS’est en ce grand effort à son poing echapée,Tourne viste à Moyse, et, sur luy se jettant,De jambes et de bras le saisit à l’instant.Moyse le reçoit : à la lutte ils se nouent,Ramassent leur vigueur, des mains s’entre-secouent,Soufflent, grincent les dents, deschirent leurs habis,De leurs yeux enflamez font d’estranges rubis,Tentent mille desseins, et, redoublant leurs forces,Se donnent l’un à l’autre entorces sur entorces ;Ils changent de posture, ils brûlent d’action,Et l’eau que rend leur corps en cette oppressionMontre qu’ils n’ont en eux muscle, artere, ny veine,Ny nerf, qui ne fremisse et ne s’enfle de peine ;Et mon œil agité voit en leur mouvementLeurs pas sur le sablon empraints confusément.Courage ! du payen la valeur diminue ;Sa forcede son ire est en vain soustenue,Il fleschit, et l’Hebreu, terminant le combat,L’estreint, le fait gemir, le sousleve, l’abat,Luy presse d’un genouil l’estomach qui panthelle,Et, luy voyant tirer une dague mortelleQu’en l’ardeur de la lutte il a mise en oubly,Luy surprend d’une main le poignet affoibly,De l’autre ouvre ses doigts, les detord, l’en arrache,En tourne en bas la pointe et par trois fois la cacheJusqu’à l’argent du manche, exquisement gravé,Dans le flanc de son maistre à sa fin arrivé.Il se debat, il crie à chaque fois que r’entreL’impitoyable fer en son malheureux ventre.Le sang à gros bouillons luy sort de maint endroit ;Une horreur l’enveloppe, il devient blesme et froit ;Dejà pour luy du ciel la lumiere est perdue,Et sa vie en son cœur, quelque temps suspendue,Sous tant de coups receus, contrainte de partir,Ne sçait par quelle playe elle doit en sortir.Enfin, avec le sang que ses blessures versent,Sa vie et ses esprits s’en vont et se dispersent ;Il pousse en l’air son ame et ses derniers sanglots,Et nage en un ruisseau fait de ses propres flots.Moyse, glorieux d’un si juste homicide,Donne à son ire ardente une pieuse bride,La refresne aussi-tost, et, plein d’humanité,Sçachant combien agrée à la divinitéLe charitable soin que pour la sépultureExigent la pitié, la mort et la nature,Prend le payen, l’enterre, et, l’œil au ciel haussant,Rend graces du laurier au trois fois Tout-Puissant.Mais il s’enfuit déjà vers les monts de l’aurore.Dans le songe il s’y donne à l’aymable Sephore ;Elle est donnée à luy sous un vœu solennel,Et son vouloir s’accorde au vouloir paternel.Dejà, d’une façon agreable et honteuse,La vierge, confondant en sa bouche douteuseL’amour et la pudeur, l’accueil et le refus,Reçoit le saint baiser par ses levres infus ;Dejà tout Madian, pour celebrer sa feste,Ayant les pieds sur l’herbe et les fleurs sur la teste,Dance rustiquement au sondes chalumeauxA l’entour des palmiers qui bordent ses hameaux.On ne voit que festins, on n’oit que cris de joye,Que l’eccho des valons à l’oreille renvoye.Je pense les entendre, et dans mon cœur ravyJe suis presqu’excité de respondre à l’envy.Le grand prestre aux sept noms, le venerable pereSçachant bien qu’ycy-bas jamais rien ne prospereSi la faveur benigne on n’obtient de là-haut,De maint taureau choisy, gras, jeune et sans deffaut,Rendant l’autel sanglant, par un devot office,Fait pour son mariage au grand Dieu sacrifice.J’en voy monter au ciel et la flame et l’ardeur,Et des parfums brûlez je sens dejà l’odeur.Aussi me semble-t’il que de la trouppe ailéeJe vois descendre un ange et qu’il prend sa volée,S’estant avec eclat vestu d’un corps humain,Pour le conduire au lit le flambeau dans la main.L’honneur, la chasteté, la paix, la modestie,Veut en suivant sa route estre de la partie,Et d’un chant nuptial ces plaisirs bienheureuxBenissent hautement ces esprits amoureux.Dejà les grands troupeaux reverent sa houlette,Et, distinguans les tons de sa noble musetteD’avec les tons grossiers des vulgaires hauboisDont les autres pasteurs font retentir les bois,S’en vont paistre à son gré par les landes sauvages,Broutent l’esmail fleury qui pare les rivages,Sur les rochers scabreux semblent estre pendus,Poussent hors des buissons les oyseaux esperdus,Ruminent à genoux dans un lieu frais et sombre,Allaitent leurs petits, en augmentent le nombre,Et pour l’ouyr de Dieu la grandeur publierSemblent le plus souvent les herbes oublier.Ha ! j’apperçoy Dieu mesme, et les yeux de mon ameN’en peuvent soustenir l’esblouissante flame ;Il n’est, il n’est point d’aigle au feu d’un tel soleil :Celuy qui roule aux cieux perd son lustre vermeil,Voyant briller ainsi l’autheur de toutes chosesSur un tendre esglantier couvert de jeunes roses :Et cependant Moyse eslance hardimentSes curieux regards vers cet embrasement.Quel aspect ! quel miracle ! un Dieu se rend visible ;Le feu s’allume au bois sans estre au bois nuisible ;Et des boutons esclos l’incarnate blancheurDans l’ardeur la.plus vive augmente sa fraischeur.Moyse le contemple, il court, il s’en approche,Et dejà du buisson une voix luy reproche,Mais d’un accent aymable en la severité,Son peu de reverence et sa temerité :Marche ycy les pieds nus, car cette place est sainte,Luy dit le son divin qui comble toute crainte.La montagne en frissonne, et Moyse, transyDe respect et de peur, tombe et fremit aussi.Ses troupeaux effrayez donnent du front en terreComme dessous l’eclat d’un grand coup de tonnerre,Ou plustost, l’abbaissant avec devotion,Se prosternent dejà pour l’adoration.La prochaine forest se courbe et s’humilie ;Dans un juste silence elle est ensevelie ;Les vents intimidez n’oseroyent l’agiter,Les antres de Sina n’oseroyent repeterLes grands, les derniers mots de la bouche divine ;Son faiste sourcilleux à ce discours s’incline,Et rien ne veut passer pour prophane auditeurDevant le sacré ton qui part du Createur.Moyse, leve-toy, reprend la voix supreme ;Je suis le souverain que d’une amour extremeTes ancestres fameux ont jadis adoré,Et qui regne là haut sur un trosne doré.De Moyse à ce coup le tremblement redouble,La clarté de ses sens tout de nouveau se trouble,Et ses yeux, vrays miroirs de sa confusion,N’osent plus regarder l’ardente vision.Il obeït pourtant aux paroles celestesAprès qu’il eut fait voir par les plus humbles gestes,Mais bien mieux par son cœur, de merveille surpris,Les sentimens devots qui touchoyent ses esprits.Dejà la majesté de l’essence eternelle,Faisant luire ycy-bas sa douceur paternelle,Lasse de voir les maux de son peuple captif,Parle en cette maniere à Moyse attentif :Du sejour glorieux où là-haut m’environnentMes anges bien-aymez, qui d’astres se couronnent,J’ay veu, j’ay contemplé d’un œil propice et dous,Mon fidelle Jacob languir dessous les coups ;Ses pleurs m’ont attendry ; ses prieres zelées,Perçant le ferme azur des voûtes estoilées,Sur l’aile des souspirs ont monté jusqu’à moy.J’ay pesé ses douleurs, ses crimes et sa foy,Et ma misericorde, emportant ma justice,A pour luy crié grace au milieu du supplice.Je consens qu’il l’obtienne, et veux que de ses fers,Après tant de tourmens en l’Egipte souffers,Il se voye affranchy par ma main secourable,En depit du tyran, du monstre inexorable,Qui prend tant de plaisir à le persecuter,Et qui, dur, à mon ordre osera resister.Avant que ma parole, en merveilles feconde,Eust posé sur un rien les fondements du monde,Eust construit la rondeur des globes éclatans,Eust creé la nature et fait naistre le temps,Je te predestinay pour estre mon oracle,Pour faire aux bords du Nil miracle sur miracle,Et pour tirer enfin ce peuple malheureuxDe la calamité d’un joug si rigoureux.Je veux borner ses maux, je veux que sans remiseTu le fasses marcher vers la terre promise,Terre en quij’ay versé tous les tresors du ciel,Où des ruisseaux de lait, où des sources de miel,S’eschappent des rochers, des hauts arbres decoulent,Et par les champs fleuris murmurent et se roulent ;Terre que tes ayeux ont, dis-je, meritéD’obtenir de ma voix pour leur posterité.Va donc à Pharaon, va de ma part luy direQu’il relasche Israël, esclave en son empire ;Que je veux qu’en ce mont il me vienne adorer,Et que je suis lassé de l’ouyr souspirer.Je rendray ce tyran, pour ma plus grande gloire,Sourd à mes volontez et revesche à te croire,Car j’ay, par ce moyen, de tout temps resoluDe montrer aux humains mon pouvoir absolu ;Et s’il t’est necessaire, aux lieux où je t’envoye,D’avoir de l’eloquence afin que l’on te croye,Doutes-tu que celuy qui la langue forma,Qui du vent de sa voix les levres anima,Qui peut faire au besoin parler mesme une souche,Ne puisse t’inspirer des graces en la bouche ?Mais va : ton frere Aaron, excellent orateur,Sera là ton organe, et toy son directeur.Ainsi persuadé, Moyse se disposeDe suivre le chemin que la voix luy propose ;Et, pour le confirmer en sa legation,Dieu luy fait dejà voir cette grande action.Il voit, ô quel prodige ! il voit qu’une baguette,Qu’à l’ordre souverain dessus la terre il jette,Se transforme aussi-tost en un beau monstre affreux,Qui, traisnant lentement ses jeunes flancs poudreux,Laisse sur le sablon une trace ondoyante,Aiguise sa prunelle obscure et flamboyante,Hausse le noble orgueil de son chef couronné,D’un sifflement aigu perce l’air estonné,Et, sifflant, semble dire aux yeux qui l’ont veu naistreQu’il n’est qu’au Createur obligé de son estre,Que ny l’accouplement, ny la corruption,N’a rien contribué pour sa production,Et qu’il n’est point sorty de ce reptile infameQui suborna le goust de la premiere fame,Qui luy gagna l’oreille et luy porta la mainSur le fruit si funeste à tout le genre humain.Il s’en vante au soleil, tout haut s’en glorifie,De son dos escaillé les plis diversifie,Se glisse sur l’esmail des herbes et des fleurs,Adjouste un nouveau lustre à leurs vives couleurs,Revient sur soy, se cherche, en maint nœu s’entortille,Darde sa langue double, et dans l’or dont il brille,Entre-semé d’argent, de cinabre et d’azur,Se mire, s’esjouit de n’avoir rien d’impur,Offre je ne sçay quoy d’horrible et d’agreable,Et fait, par sa naissance à Nature incroyable,Que Moyse en suspens se sent dejà saisirD’un mouvement confus de crainte et de plaisir.Mais enfin la frayeur l’emporte sur la joye,Car, quelque air de beauté qu’en ce miracle il voye,Quoyque, dis-je, l’estrange et superbe animalNe forme aucun dessein de luy faire du mal,Il luy tourne le dos, à la fuite il s’appreste,Si-tost qu’il l’apperçoit vers luy tourner la teste ;Il fuit mesme dejà, mais il revient aussi ;Et sous l’ordre donné qu’en l’ame j’oy d’ycy,Saisissant avec foy la souple et fiere queue,Il voit la couleur blanche, et la rouge, et la bleue,S’esvanouir soudain à son attouchement,Et rester sur du bois la jaune seulement.Le serpent disparoist, sans mort il perd la vie ;La verge se remontre, et d’une ame ravie,Après de hauts propos tenus en ce saint lieu,Moyse se prosterne et rend hommage à Dieu,Qui d’un vol invisible à l’instant s’en retourneAu ciel, où dans un trosne en sa pompe il sejourneBien qu’en aucun espace il ne soit limité,Et qu’il occuppe tout par son immensité.Icy le joint Aaron ; là se voit l’orgueil mesmeParé du riche eclat d’un nouveau diademe ;Et là, de l’Eternel implorant le secours,L’aisné des deux s’avance et luy tient ce discours :Si par le sentiment des miseres humaines,Si par le vif tableau de nos injustes peines,O grand prince du Nil ! nous pouvions espererQuelque treve aux douleurs qui nous font souspirerNous n’aurions qu’à te faire en ce lieu redoutableUn simple et nu recit, mais las ! trop veritable,De l’aspreté du joug malheureux et cruelSous qui traisne son corps le chetif Israël.Mais tu le sçais assez ; il seroit inutile.L’amere et triste humeur qui de nos yeux distile,Nos bras, nos cols usez et nos gemissemens,Te disent assez haut l’horreur de nos tourmens.Si d’ailleurs, par les traits d’une histoire effacéeNous pretendions toucher ta secrette pensée,Les songes importais que Joseph expliqua,Ses bienfaits signalez, l’ordre qu’il pratiquaContre les maux preveus d’une horrible famine,Pour faire qu’en la terre où ton sceptre domineOn trouvast l’abondance et la felicitéAu milieu des rigueurs de la sterilité ;Tous ses services, dis-je, et mille autres encoreQue nostre nation, digne qu’on la deplore,A rendus à l’Egipte avecques tant d’ardeur,Seroyent representez à ta noble grandeur ;Et, sans aller si loin, la memoire assoupieDes genereux exploits durs à l’Ethiopie,Pour le bras fraternel au jour se reveillantOseroit t’exposer combien il fut vaillant,Te diroit que sans luy, de ton trosne d’yvoire,Un fier usurpateur occuperoit la gloire,Et qu’à son seul effort, magnanime et loyal,Ton front doit le salut de son bandeau royal.J’en prendrois à tesmoin tant de sanglans trofées,Tant de villes de nom sous leur perte estouffées,Tant de drapeaux gagnez, tant de forts demolisEt tant d’os secs espars sans estre ensevelis ;Et si, pour le montrer, tant de marques insignesN’estoient pas à ton goust des preuves assez dignes,J’appellerois encor à tesmoin le soleil,Qui depuis qu’on le voit n’a rien veu de pareil.Mais nous n’esperons pas qu’aux maux qui nous affligentCes pressantes raisons à la douceur t’obligent.Un bien plus haut sujet nous amene en ce lieu :Nous venons t’annoncer de la part du grand Dieu,Du monarque eternel de qui l’Estre supremeNe peut estre exprimé que par sa bouche mesme,Qu’il veut qu’à tout son peuple, asservy sous ta loy,Tu concedes trois jours pour aller de safoyLuy payer et l’hommage et les vœux tributairesEn un sacré desert commode aux saints misteres,Afin que de là-haut, par nos oblations,Nous attirions sur nous ses benedictions,Et que, fortifiez d’une vigueur celeste’,Nous puissions de nos fers souffrir l’indigne reste,Dont par sa bonté seule, et quand il luy plaira,Nostre humble patience enfin triomphera. »Le tyran orgueilleux, mesprisant ces paroles,Les veut faire passer pour des contes frivoles ;Il s’en rit, il s’en mocque, et, fronçant le sourcy,Montre l’impieté de son cœur endurcy.Quel est, dit-il, ce Dieu, cet arbitre du monde,Ce souverain du ciel, de la terre et de l’onde,Dont vous venez ycy me chanter la grandeur ?Quoy donc ! cet univers, en sa vaste rondeur,Connoist-il quelque roy, sçait-il quelque puissanceQui ne rende à mon sceptre entiere obeissance ?Et le clair œil du jour voit-il quelque mortelQui ne doive à mon nom eriger un autel ?Ha ! c’est moy, c’est moy seul qu’il faut que l’on adore.Au bout de vos labeurs vous n’estes pas encore,Infames circoncis : je les augmenteray,Et de nouveaux tourmens pour vous j’inventeray.Je veux, à ce dessein, que le golphe ErythréeVienne par un canal baigner cette contrée ;Et que vous l’ameniez, d’un travail diligent,Se joindre aux eaux du Nil et rougir leur argent ;Je veux en mesme temps dresser des piramidesQui, perçans tous les airs, rendront les cieux timides.Là, je veux que vos bras, sans relasche exercez,Regrettent la douceur des traitemens passez ;Qu’on redouble leur tasche en depit de leur plainte.Se presenter à moy sans respect et sans crainte !Voyez les impudens ! voyez les factieux !Qu’ils sçavent bien couvrir d’un front devotieuxLe desir de revolte allumé dans leur ame !Ils brûlent, disent-ils, d’une celeste flame ;Et cependant je sçay que leur intentionNe couve que le feu de la sedition.Ils demandent congé, mais, ô de quelle sorte !D’aller où leur faux zele, où leur vain Dieu les porte ;Et l’on voit aisement que cette pietéN’aspire qu’aux plaisirs d’une ample oysiveté.Mais dittes-nous au moins quel est ce grand monarque ;Esprouvons sa vertu, voyons-en quelque marque.De tels ambassadeurs ne doivent pas venirSans produire dequoy leur gloire soustenir.La verge, à ce discours, en la salle jettée,Rend du tyran surpris la veue espouventée :Il voit avec horreur ondoyer un serpent ;Et du signe exigé se fasche et se repent.Mais appellant enfin ceux qui, par l’energieDe certains mots obscurs qu’enseigne la magie,Se vantent d’arracher les ombres des tombeaux,D’ensanglanter l’éclat des nocturnes flambeaux,De disposer des vents, defaire qu’un tonnerre,Se roulant sous leurs pieds, gronde au sein de la terre,De la rendre mobile, et d’un art sans pareilArrester en leur cours le Nil et le soleil,Il fait que l’on entend ces faux prestres celebresInvoquer aussi-tost le pere des tenebres,Et de vers inconnus au reste des humainsMurmurer sur du bois qui leur charge les mains.Leurs propos achevez, l’enchantement opere :Ycy coule un aspic, là rampe une vipere ;Là glisse une couleuvre, et là se traisne un sourt ;Le dragon renaissant devers eux siffle et court ;Il escume, il se dresse, au combat il s’anime ;Il se grossit le fiel, de rage s’envenime ;Et pour montrer au prince, à sa confusion,Que ce qu’ont fait les siens n’est qu’une illusionQui pour tromper les yeux par le demon se forge,Ce serpent veritable, ouvrant sa flere gorge,Comme estant irrité contre ces imposteurs,Engloutit tout d’un coup les reptiles menteurs.
Cinquiesme partie.
ARGUMENT. Les eaux du Nil converties en sang. — Abrege de quelques autres playes d’Egipte. — Les tenebres de trois jours. — L’ange extermine par le glaive tous les aisnez d’Egipte jusqu’au fils de Pharaon. — Paroles de la reine en l’exposant à sa vue. — Sortit des enfans d’Israël. — Pharaon avec une grande armée les poursuit et les atteint au bord de la mer Rouge. — Ses paroles insolentes. — Les Hebreux sont saisis de frayeur et murmurent contre Moyse. — Leurs paroles outrageuses. — Response de Moyse. — Passage de la mer Rouge. — Description de ce passage. — Pharaon est averty au matin de la miraculeuse evasion des Hebreux, et les poursuit avec toute son armée. — Submersion de Pharaon et de tous les siens. — Joye des Hebreux sauvez, et leur entrée au desert. — La fontaine de Mara, la manne et la roche frappée de la verge. — Bataille de Josué contre les Amalecites.
Toutesfois, ce miracle en voit un plus estrange :En rien de Pharaon la roideur ne se change ;Il se combat soy-mesme, et cet homme obstinéVaincq et pousse au refus son esprit estonné.Ycy, pour le punir, Dieu, qui veut qu’à main forteDe son infame joug son triste peuple sorte,Fait qu’aussi-tost le Nil, atteint du bois fatal,Mue en bouillons de sang ses bouillons de cristal.Les rapides muets, les trouppes vagabondesQui nagent à regret dans l’horreur de ses ondes,Ne pouvans resister à ce tragique assaut,Sans aucun mouvement flotent le ventre en haut.Il me semble les voir en cette affreuse playe :Là se noye un poisson, et là l’autre s’essayeD’eviter le trespas en sautant sur le bort ;Mais la peur de mourir luy-fait trouver la mort.D’un prodige si grand la mer, toute confuse,Au fleuve empuanty son vaste sein refuse ;Elle veut qu’à son cours le passage soit clos,Et ne peut accepter le tribut de ses flots.Mais quoy ! ce n’est pas tout : les ruisseaux, les fontainesQui font parmy les prez leurs routes incertaines,Soudain rougissent l’herbe, et les puis sablonneuxNe donnent au lieu d’eau qu’un pourpre limonneux.Si l’on creuse une fosse, on voit avec merveilleS’eschapper de la terre une source vermeille ;Si pour guerir la soif au lait on a recours,On n’en sçauroit tirer qu’un horrible secours :Car, dans tous les troupeaux, si tost que des femellesOn veut en ce besoin pressurer les mammelles,Les soins alternatifs des doigts de l’alteréN’en font pleuvoir à bas qu’un venin coloré ;Bref, en ce changement d’effroyable memoire,Tout vin, tout suc de fruit, toute liqueur à boire,Pour les Egiptiens se convertit en sang ;Et toutesfois l’Hebreu de ce malheur est franc.Diray-je, après ce fleau, quels autres luy succedent ?De reptiles infects qui des marais procedentCouvriray-je l’Egipte ? et sans fremir d’horreur,Sans remplir l’univers de crainte et de terreur,Feray-je fourmiller une sale vermineSur les corps malheureux que sa rage extermine ?Offusqueray-je l’air d’insectes irritez ?La mort, l’ardente mort, courant de tous costez,Remettra-t’elle au jour le glaive de la peste ?Et, pour executer la vengeance celeste,La foudre s’eclatant en d’effroyables sons,La gresle si fatale à l’espoir des moissons,Le feu, le vent, la pluye et les troupes ailéesPar qui sont maintefois les plaines desolées,Tout cela, dis-je, ensemble, au bout de tant de maux,Privera-t’il les champs de blez et d’animaux ?Abbatra-t’il les pins et les villes entieres ?Fera-t’il des guerets autant de cimetieres ?Destruira-t’il Memphis ? et son farouche aspectSeulement pour Gessen aura-t’il du respect ?Non, j’en laisse l’image à d’autres à despeindre ;Pour les miracles seuls mon pinceau se veut teindre ;Et, traçant la misere où le Nil est reduit,Il me faut de trois jours faire une seule Nuit.La voilà, je la voy ; Dieu, que d’objets funebres !Que de longs cris aigus en percent les tenebres !Les mains de Pharaon en sentent l’espaisseur,Et du chaos antique elle offre la noirceur.Le prince des flambeaux, estonné sur la nue,Ne sçait ce qu’en ce temps l’Egipte est devenue.Il se leve, il se couche, il revient par trois fois,Il semble la chercher : il entend bien la voisDu tyran abbatu, qui son ayde reclame ;Mais l’ordre du Seigneur empesche qu’il n’entameDe ses beaux rayons d’or l’enorme obscurité,Et prive l’œil payen de toute autre clarté.Cette pesante sœur des ombres eternellesNe sçauroit cependant assoupir les prunelles.Le paisible sommeil ne l’accompagne point ;Un murmure plaintif à son effroy se joint :Car, si l’Egiptien, dans la faim qui le presse,Afin de l’appaiser, sur les plantes se dresse,Il chancelle, il se heurte, et ne peut faire un pasSans se mettre au hazard d’esprouver le trespas.Tandis le peuple eslu jouit de la lumiere ;Il chemine, il s’exerce à l’œuvre coustumiere ;Pharaon promet tout pour revoir la splendeur,Mais dès qu’il la recouvre il reprend sa roideur.Là, pour dernier effort, un ange redoutableFait de tous les aisnez le meurtre espouventable,Et, respectant le seuil teint du sang commandé,D’un desastre si grand le fidelle est gardé.A ce funeste coup une clameur s’esleve :L’un trouve son enfant outre-percé du glaive ;L’autre embrasse le sien qu’il regarde expirer.Et chacun a chés soy matiere de pleurer.Autour de Pharaon toute l’Egypte crie :On le blasme, on l’exhorte, on le haste, on le prieD’octroyer aux Hebreux le congé pretendu,Et de son propre fils, sur un drap estendu,Pasle, sanglant et mort, la reine eschevelée,D’un geste où la douleur à la rage est meslée,Luy monstre le spectacle, et d’aigres hurlemensEtonnant le palais et tous les elemens :Tien, luy dit-elle enfin, regarde, miserable !Regarde où nous reduit ton cœur inexorable !Et bien ! es-tu content ? Cette punitionPourra-t’elle fleschir ton obstination ?En veux-tu de plus grande ? et le sort homicide,Qui du ciel et de toy la querelle decide,Pour delivrer Jacob de tes injustes fers,Doit-il rendre l’Egipte un tableau des enfers ?Las ! tu commets le crime, et j’en porte la peine !Mon fils, mon seul espoir, n’est plus qu’une ombre vaineO tragique pitié ! vien, vien me secourir,Et fay que sur son corps je puisse au moins mourir.En achevant ce mot la chetive se pame ;Elle tombe, on y court, et cette cruelle ame,Ce monstre de rigueur, ce demon de fierté,Par cet objet sensible à la fin est donté.La nature, l’effroy, l’amour et la tendresseGagnent sa resistance et trouvent sa foiblesse.Il souspire, il s’advoue et deffait et vaincu ;Il dit que pour ce chocq son bras n’a point d’escu ;Et soudain à Moyse accordant la requeste,Il veut sans differer qu’au voyage il s’appreste ;Il relasche Israël, et souffre à son departQue de tous leurs tresors les siens luy fassent part.Une troupe d’oyseaux de longtemps prisonniereDans l’ennuyeux sejour d’une obscure voliere,Où, la laissant languir, un maistre dedaigneuxEn a remis la charge à des gens peu soigneux,Qui font que bien souvent la malheureuse endure,Sur de tristes rameaux despouillez de verdure,Et la soif et la faim, et qu’au lieu de chanterElle traisne sa voix et l’use à lamenter,Si quelque doux moyen à sa liberté s’ouvre,Et que de l’air des champs le bien elle recouvre,Elle peut figurer les excès du plaisirDont se sent Israël esmouvoir et saisir :Car, ainsi que les uns, d’un fidelle ramageBenissent le soleil qui dore leur plumage,Les autres tout de mesme, au sortir de ce lieu,Par des hymnes sacrez rendent louange à Dieu.Mais j’apperçoy dejà cette excessive joyeD’une extreme frayeur estre faite la proye ;Ce peuple s’est à peine à l’Egypte ravy,Que de toute l’Egypte il se voit poursuivy.Le monstre, en qui n’ont pu tant d’aspres medecinesDe la rage obstinée arracher les racines,L’orgueilleux Pharaon, qu’un coupable regretComble d’un repentir felon, noir et secret,Aussi-tost en son cœur retractant sa parole,S’arme, jure sa perte, et sur un char qui vole,Ceint d’escadrons epais, s’elance après ses pas,Et pousse devant soy l’audace et le trespas.Au bord de l’onde rouge il l’atteint et l’assiege ;Il crie en se dressant : Le voilà dans le piege,C’en est fait, je le tiens, il est pris, l’enchanteur,Qui de ces fugitifs est le beau conducteur ;A ce coup il verra sa finesse trompée ;Je feray tout passer par le fil de l’espée.Là, d’un costé les monts et de l’autre les flotsTiennent à mon souhait ces perfides enclos ;Et quand bien cette mer ne seroit pas vermeille,Enflamé du courroux qu’en mon sein je resveille,Je la ferois rougir du sang que j’espandrayDès l’horrible moment que sur eux je fondray.Jacob, qui de sa paix sent troubler la bonacePar le bruit furieux d’une telle menace,Que le vent de l’effroy porte jusques à luy,S’estonne, est accablé sous un mortel ennuy ;Et dans le desespoir, l’insolence et la crainte,Osant faire à Moyse une outrageuse plainte,Sans songer au futur, sans esgard du passé,Vomit avec aigreur ce langage insensé :Donc, ô presomptueux, pour plaire à ton envie,Nous devions en ce bort achever nostre vie !Quoy ! les gouffres du Nil manquoyent-ils de cercueilsQu’il en fallust chercher autour de ces escueils ?Où nous as-tu conduits ? Crois-tu qu’il soit possibleDe soustenir ce camp en armes invincible ?Sommes-nous des poissons, sommes-nous des oyseaux,Pour franchir aisement ou ces monts ou ces eaux ?O folle ambition ! ô gloire desreglée !O vanité d’une ame en son faste aveuglée !O de regner sur nous trop superbes desirs !Que vous nous cousterez de sanglans desplaisirs !Ne valoit-il pas mieux nous laisser dans nos chaisnes,Dont la longue souffrance avoit donté les gesnes,Que de nous amener, sous un pretexte feint,Non pour un sacrifice en un lieu haut et saint,Mais pour estre immolez nous-mesmes à la rageDe la mer qui conspire avecques ton courage,Ou pour nous voir demain livrer à la mercyD’un cœur par nostre fuite au double r’endurcy ?Moyse, genereux, excusant ce tumulte,Jette les yeux au ciel, avecques Dieu consulte,Et, d’un saint mouvement aussi-tost inspiré,Les regarde et leur tient ce discours assuré :Peuple, chasse ta peur : cette puissante arméeQue tu vois contre toy de colere animéeEsprouvera tantost le bras de l’Eternel,Et rendra par sa fin son renom solennel.Ils mourront, les bourreaux ; une juste vengeanceEn exterminera l’abominable engeance ;Ils vont estre payez des maux qu’ils nous ont faits ;Leur tirannique orgueil va crever sous le faix.Hebreux, n’en doutez point, les merveilles passéesSe croiroyent autrement de vos cœurs effacées,De vostre peu de foy vos yeux se fascheroyent,Et tous vos sens un jour vous le reprocheroyent.Allons, c’est assez dit, le Tout Puissant l’ordonne :Déjà paroist en l’air une ardente colonneQui, montrant le chemin que nous devons tenir,Sera nostre soleil dans les nuits à venir.A ces graves propos les plus mutins se taisent,De la sedition les bruits confus s’appaisent ;La peur s’esvanouit, et l’applaudissementEst le signe certain de leur consentement.Aussi-tost, à marcher toute chose estant preste,Le sacré camp desloge, et Moyse, à la testeS’avançant à grands pas avecques son germain,Hausse, pour frapper l’onde, et la verge et la main.L’abisme, au coup donné, s’ouvre jusqu’aux entrailles ;De liquides rubis il se fait deux muraillesDont l’espace nouveau se remplit à l’instantPar le peuple qui suit le pilier eclatant.D’un et d’autre costé ravy d’aise il se mire ;De ce fond descouvert le sentier il admire,Sentier que la nature a d’un soin liberalParé de sablon d’or, et d’arbres de coral,Qui, plantez tout de rang, forment comme une alléeEstendue au travers d’une riche vallée,Et d’où l’ambre decoule ainsi qu’on vit le mielDistiler des sapins sous l’heur du jeune ciel.Là des chameaux chargés la troupe lente et forteFoule plus de tresors encor qu’elle n’en porte :On y peut en passant de perles s’enrichir,Et de la pauvreté pour jamais s’affranchir ;Là le noble cheval bondit et prend haleineOù venoit de souffler une lourde baleine ;Là passent à pié sec les bœufs et les moutons,Où nagueres flottoyent les dauphins et les thons ;Là l’enfant esveillé, courant sous la licenceQue permet à son âge une libre innocence,Va, revient, tourne, saute, et par maint cri joyeuxTemoignant le plaisir que reçoivent ses yeux,D’un estrange caillou, qu’à ses pieds il rencontre,Fait au premier venu la precieuse montre,Ramasse une cocquille, et, d’aise transporté,La presente à sa mere avec naïveté ;Là, quelque juste effroy qui ses pas sollicite,S’oublie à chaque objet le fidelle exercite,Et là, près des rempars que l’œil peut transpercer,Les poissons esbahis le regardent passer.Soudain, à son retour, le grand flambeau du mondeVenant à descouvrir l’ouverture de l’ondePar où l’Hebreu se sauve et trompe la fureurQui bouilloit dans le sein du barbare empereur,Les payens estonnez accourent à la tenteOù ce tyran se flatte en sa cruelle attente,Luy disent de Jacob l’estrange evasion,Et le remplissent d’ire et de confusion.Hors du lit il se jette, il crie après ses armes,Où l’orgueilleux Nembrot, sous d’effroyables charmes,Vit en la ciselure, et d’un lustre argentéInspire l’insolence et la temerité ;En haste il les endosse, il met son casque en teste,De qui forme un dragon la furieuse creste ;Il prend son glaive, il sort, il escume, il fremit,Et dejà sous le poids son char plie et gemit ;Ses rapides chevaux, d’une course effrenée,Secondent brusquement son ardeur forcenée ;Un nuage poudreux s’esleve sous leurs pas :D’aller perir en l’onde ils ne s’attendent pas ;Ils font trembler la terre ; et toy, tyran impieQue le dard en la main dejà la mort espie ;Toy, prodigue d’orgueil, tu ne sçais pas non plusQu’en un tombeau flottant tu vas estre reclus.A quoy cet appareil, ces estendards sans nombre,Qui sur ce bord fatal font voltiger leur ombre ?Où cours-tu, malheureux ? quel dur aveuglementAcheve d’abismer ton foible jugement ?O stupide roideur ! Va, monstre opiniâtre,Va faire ton cercueil de ce sanglant theatre !Pousse en depit du ciel ta rage jusqu’au bout,Et pour irriter Dieu tente et hasarde tout.Mais j’ay peine à le suivre, et ma viste penséeEst presque par son char en arriere laissée ;Je le voy cependant : son courage estourdySe veut donner à faux le titre de hardy ;Nul advis de ses yeux sa passion n’escoute :Sans rien peser, sans crainte, il entre dans la routeDont le miracle seul le devroit retenir,Eust-ildes maux passés perdu le souvenir.Mille escadrons legers, mille autres chars superbes,Y passent après luy sur de puantes herbes :Car ce riche sentier se change à son abort,Et n’est plus qu’un chemin qui conduit à la mort ;Au lieu d’objets rians, les spectres, les fantômes,Qui de l’air des enfers sont les hideux atomes,Y blessent les regards, et l’un et l’autre murDe brillant qu’il estoit devient soudain obscur.Mais, quelque changement qu’en ce gouffre il se fasse,Du tyran obstiné rien n’allentit l’audace ;Il avance tousjours, et dejà des HebreuxIl menace de près le camp saint et nombreux ;Dejà ses grands coursiers, de qui la bouche fume,Tous couverts de sueur, de poussiere et d’escume,Soufflent en hennissant au dos des fugitifs,Et les plus courageux en deviennent craintifs.Que feras-tu, Jacob, sans la haute assistance ?Un si proche danger esbranle ma constance ;J’ay peur, j’ay peur pour toy, te sachant desarméEt voyant un tel bras à ta perte animé.Muse, r’assurons-nous ; il est sur le rivage.L’abisme se referme avec un tel ravageQu’il semble que deux murs sappez en un momentTombent dans un valon du faiste au fondement ;La mer trouble la mer, les ondes s’entrechoquent,Les grands crimes du Nil au courroux les provoquent,Son orgueil les irrite, et dejà dans leur seinDe son prince cruel se tranche le dessein.Il resiste pourtant au fardeau qui l’accable,Et quoy que de Thetis la fureur implacableAit renversé son char et vaincu ses chevaux,Il se promet sans eux la palme des travaux.Ses gens autour de luy fendent la rouge plaine :L’un pour gagner le bord menage son haleine ;L’autre vers un escueil tire à bras deployé ;L’autre à son char se pend de peur d’estre noyé ;L’autre de son coursier les larges crins empoigne ;L’autre sans nul regret de son frere s’esloigne ;Mais une mesme vague, avec un mesme effort,Submerge tout d’un coup leur espoir et leur sort.Pharaon seul demeure, et seul il ose encoreDe son glaive haussé, qu’à nu le soleil dore,Menacer Israël, bien que l’eau par cent foisAit essayé dejà de l’oster à ses doigts,Bien que pour l’abismer l’escumante tempesteAit en mille bouillons tournoyé sur sa teste,Et que, de lassitude enfin appesanty,Sous son pié refusant le fond il ait senty.Cet ennemy du ciel, ce tyran de la terre,A qui chacque element a fait à part la guerre,Les voit tous contre luy d’ire esmus et comblez,Pour le vaincre à ce coup justement assemblez ;Un bruyant tourbillon, d’une horrible secousse,L’enlevant hors des flots contre un rocher le pousse ;Le rocher, et du vent et de l’onde battu,Mugit et le reçoit d’un flanc aspre et pointu ;Ses miserables mains, du grand heurt escorchées,S’y tiennent toutesfois en tremblant attachées.Il jette en l’air des cris fiers ensemble et piteux,Des ongles il s’accroche aux endroits raboteux ;Mais ses ongles enfin s’esclatent et se fendent,Et des doigts deschirez les longues peaux luy pendent,Le sang en sort, en coule, et, tombant sur l’escueil,Au lieu de l’attendrir, en endurcit l’accueil.Il halette, il s’efforce à se tirer de l’onde ;Mais un trait flamboyant, un tonnerre qui gronde,Par le bras de Dieu mesme ardamment courroucé,Est avecques roideur sur sa teste lancé.Il pousse à longs sanglots du sang, du feu, du souffreUn monstrueux poisson, inconnu dans ce gouffre,Ou plustost mesme un gouffre et mobile et vivant,Du plus profond de l’eau tout à coup se levant,Au point que sous la mort ce criminel succombe,Et que fumant et noir sur le dos il retombe,S’offre à gozier beant, s’irrite l’appetit,Et tout armé qu’il est le brise et l’engloutit.O qu’il arrive ensuitte une rare avanture !Le fer n’a plus de poids, il change de nature.Jacob esmerveillé voit de ses propres yeuxLes armes, les boucliers, les glaives, les espieux,Avec tout l’appareil de l’Egipte estouffée,Flotter sur l’onde rouge, et comme pour trofée,S’estans rendus au bort, se sou « mettre à ses mains,Afin de le servir contre tous les humains.Là, pour chanter de Dieu les miracles estranges,Moyse ouvre la bouche aux celestes louanges ;Là maint hymne sacré, maint cantique disertFait dejà resonner les antres du desert ;Là, sur les graves pas de l’auguste Marie,Mille femmes en rond, pressans l’herbe fleurie,Accordent saintement leurs gestes et leurs voisAux doux sons des tambours soustenus des haubois.Les vierges vont après ; les enfans les secondent ;Leurs fertiles brebis en beslant leur respondent,Et leurs puissans taureaux, dans le ravissement,Leur repartent aussi d’un gay mugissement.Ne ferions-nous pas bien, ô muse habile et sage,D’arrester nostre course au bout de ce passage ?N’est-ce pas assez fait ? n’est-ce pas assez dit ?Du chaut climat de Sur l’ardeur me refroidit,Et Jacob en Mara ne trouve rien à boireQu’une liqueur de fiel, qu’une onde triste et noire.Il n’importe, avançons, le goust en est changé :Certain bois merveilleux, par Moyse plongé,Rend clair et transparent ce ruisseau de bitume,En corrige l’odeur, en chasse l’amertume,Et pour donter la soif en fait au gré de tousUn breuvage, un nectar, frais, salutaire et dous.Mais de la pasle faim le squelette effroyableMe souffle dans l’esprit une peur incroyable.Sin, où marche Israël las et debilité,N’est qu’un vaste desert où la Sterilité,Chagrine, seche, noire, affreuse, languissante,L’œil cave, le sein plat et la voix gemissante,Reside avec la Mort et voit de toutes parsLes farouches lyons, les aspres leopars,A travers l’espaisseur des houx et des espines,Faire à corps eslancé leurs sanglantes rapines,Troubler des bois obscurs la solitaire horreur,Et par des tons bruyans remplir l’air de terreur.Toutesfois, quelque assaut que la crainte me livre,J’yray, puis que le ciel m’y promet de quoy vivre ;J’en voy dejà l’effet, car, bien qu’en ces sablonsJamais sous les zephirs les espys hauts et blons,Lentement agitez, n’offrirent à laveueLes beaux et riches flots d’une mer d’or esmeue,Le sacré fils d’Amram obtient contre la faimUne gresle de sucre, un admirable painQui, tombant dès l’aurore en forme de roséeSur l’infertilité de la terre embrasée,Se donne pour un jour, et divers en saveurs,Figure du grand Dieu les diverses faveurs.Ainsi tout Israël, en sa route inconnue,Guidé d’un saint pilier, tantost feu, tantost nue,Arrive en Meriba ; mais, n’y trouvant point d’eau,Il devient à soy-mesme un ennuyeux fardeau,Il souspire, il murmure, et d’une ame indiscretteSe ressouvient du Nil, les ondes en regrette,Et, comparant sa soif à tant de maux souf fers,Se tiendroit bien heureux d’estre encore en ses fers.Moyse, d’une grave et benigne parole,Tout ensemble aspre et doux, le tance, le console ;Puis, frappant de sa verge un aride rocher,Qui tonne, qui se fend et qu’on voit trebucher,Il en tire aussi-tost un clair, un large fleuve,Où ce peuple alteré non seulement s’abbreuve,Mais se baigne, se plonge, et, comblé de plaisir,Peut en mille façons contenter son desir.L’onde, au sortir du roc, fraische, bruyante et vive,Comme s’ejouissant de n’estre plus captive.Saute, bouillonue, coule, et, ne sachant encorQuel sablon enrichir de son nouveau tresor,Ny quel chemin se faire en sa douteuse course,Revient innocemment devers sa propre source,Se rencontre, se fuit, rend son rivage vert,Et par les champs enfin va, se joue et se pert.Cependant Amalec, roy puissant et barbare,Voyant marcher l’Hebreu, contre luy se prepare ;Et le vaillant heros, le brave Josué,Qui doit, après Moyse, estre constituéPour glorieux soustien du peuple israelite,Prenant avecques soy tous les guerriers d’eslite,Les range en bataillons, les anime au combat.Déjà dans l’ample sein le noble cœur luy bat ;Il pousse un grand coursier, à la charge il s’appreste ;La Victoire dejà vole autour de sa teste.Caleb, le preux Caleb, de près le secondant,Semble, à le voir briller, un Orion ardant,Qui d’un glaive de feu, sur la voute estoilée,Presage à l’univers quelque horrible meslée.J’oy dejà la trompette, et, d’un pas fier et pront,Dejà les camps serrez s’avancent front à front.Tels que, sur l’Ocean, on voit deux noirs orages,Deux puissans tourbillons, gros de mille naufragesEt fiers de mille pins sur la terre abbatus,L’un à l’autre opposer leurs tonnantes vertus,En vagabonds côtaux changer l’humide plaine,Et foudre contre foudre, haleine contre haleine,S’entre-heurter, se rompre, et de bruits et d’esclairsEstourdir et trancher les ondes et les airs,Tels voit-on ces deux camps, en suitte d’une gresleEt de traits et de dars eslancez pesle-mesle,En suitte des cailloux qui de bras denouezSont avec force et bruit dans les frondes rouez,En suitte des longs cris, s’entre-choquer, se fendre,Se rejoindre aussi-tost, se charger, se deffendre,Fleschir, faire eclater leurs glaives inhumains,Et teste contre teste en revenir aux mains.
Sixiesme partie.
ARGUMENT. Moyse levant les bras au ciel pendant la bataille de Josué pour luy faire remporter la victoire. - Combat de Josué contre un geant, qu’il vainquit et tua. — La loi donnée à Moyse sur la montagne d’Horeb. - Le Veau d’or. - Punition de ceux qui l’avoyent idolastré. — Core, Dathan et Abiron. — La verge changée en amandier. — Retour à Jocabel, qui voyoil en songe toutes ces choses. — Description du midy. — La tempeste. — Jocabel resveillée par le bruit de la tempeste. — Miracle d’Aaron qui prophetise. — Retour à Merary, à Elisaph et Marie, qui gardoyent la nacelle. — Priere de Jocabel. — L’ange recueille ses pleurs dans un vase. — Description du trosne de Dieu devant qui ce vase remply de pleurs est porté. — Dieu change ces pleurs en une liqueur neutritive, et commande à l’ange de les porter à Moyse. — Il envoye un autre ange vers le Calme. — Le Calme et son séjour. — Description du Calme qui chasse la tempeste de dessus le Nil.
Tandis,le saint Hebreu que Dieu mesme accompagneSur la cime d’un mont, haut roy de la campagne,Où se fait le combat sanglant et furieux,Pour rendre du payen Jacob victorieux,Tient entre Aaron et Hur, ainsy que ses pensées,Ses venerables mains vers le ciel avancées ;Et quand il les abbaisse, ô prodige inouy !Le cœur de Josué semble estre esvanouy ;Mais quand il les rehausse, ô divine merveille !D’Israel abbatu la vigueur se reveille.Il vaincq tant que Moyse estprest à supplier,Et le fort Amalec est contraint de plier.Ainsi, tantost chassez, tantost donnans la chasse,Ceux-cy monstrant le dos, ceux-là monstrans la face,Representent aux yeux le double mouvementQue fait dessus le bord l’incertain elementLors que, tout blanc d’escume, il vient, onde après onde,Se rouler en bruyant sur l’arene infeconde,Et qu’avec le gravier, qui bouillonne et fremit,Il s’avalle soy-mesme et puis se revomit.Toutesfois, un geant de la race enacide,Un colosse animé dont la dextre homicide,Au lieu d’un javelot, brandit un cedre entier,Et qui s’estoit promis en son courage altierD’abbatre des Hebreux la principale teste,Avec orgueil s’oppose aux coups de la tempeste ;Et comme un pilier seul, quand tout un pont se rendA la rapidité d’un superbe torrent,Soutient parfois le chocq des ondes courroucées,Quoy qu’il voye à ses flancs les forests renverséesPasser de bord et d’autre, et que tous les sillonsSoyent vastement couverts d’impetueux bouillons ;Ainsy ce fier payen, cet homme espouventable,Seul resiste à Jacob, et d’un cœur indontableVoit cent morts l’assaillir et de loin et de près,Voit son pesant bouclier tout herissé de trêts,Voit son party deffait, ses estendars en fuite,Et sa vaine esperance au dernier point reduite,Sans qu’un glaçon de crainte ait pu par sa froideurAmortir tant soit peu sa furieuse ardeur.Mais le grand Josué, qui, tout brillant de gloire,Veut par un grand exploit couronner sa victoire,L’entreprend seul, l’affronte, et d’un grand coup de dardLuy perce fierement le bras de part en part ;Et, voyant qu’à l’aspect de sa face difforme,Son cheval, effrayé comme d’un monstre enorme,Souffle, tremble, se cabre, et n’ose s’approcher,Il fait un saut à terre, et s’en va le chercher.Il le trouve aussi-tost, il le presse, il le charge ;En vain devant son fer le payen met sa targe,En vain la forma-t’on de sept peaux d’elephant,Le glaive à chaque coup en revient triomphant.Ce corps immense et lourd à peine se manie ;Sa vigueur ordinaire à son bras se desnie :Le dard fiché dans l’os, encore à l’os pendu ;Le long travail souffert, le sang qu’il a perduEt l’horrible douleur que luy cause la playe,Desrobent à sa main sa puissante zagaye ;Mais, comme en se courbant il la veut ramasser,Josué, qui l’espie et le voit se baisser,Prend son temps, se sousleve, et d’un effort extremeLuy fait sur le sablon voler la teste mesme ;Par trois ou quatre fois sur l’herbe elle bondit,Et le grand corps tronqué trebuche et se roidit.A quelque pin qui tombe en sa chute il ressemble ;Un cry fait de maints cris qui s’eslevent ensembleDe la part d’Israel frappe aussi-tost les cieux,Et la gloire est rendue au Dieu de tous les dieux.Mon esprit est saisy d’horreur et de merveille ;Mille tonnerres sourds grondent à mon oreille ;Le son gresle et lointain d’un metal eclatant,Qui petit à petit se renforce en montant,Du Monarque eternel, enclos dans une nue,Annonce avec effroy la terrible venue.Sa Majesté se vest de foudres et d’esclairs :On voit trembler les cieux, on oit mugir les airs.Horeb branle sous luy, sa cime est allumée ;Cent tourbillons de flame et cent flots de fumée,Meslansla nuit au jour et l’ombre à la splendeur,Semblent vouloir couvrir et montrer sa grandeur.La terre s’en esmeut jusqu’au fond de l’abime ;Elle a peur que l’excès de quelque estrange crimeN’ait fait haster le terme où son globe alteréDoit estre, ainsy que l’eau, par le feu devoré.Le superbe demon qui, parmy les supplices,Voit fremir et hurler ses enormes complices,Croit dejà voir le temps où, surchargé de fers,Il sera pour tousjours lié dans les enfers ;Mais dejà le cruel fierement se console :Il entend de là-bas l’immortelle parollePrononcer dix decrets justes et rigoureux,Dont la transgression fera les malheureux.Moyse les reçoit, parle à Dieu face à face ;Le peuple, au pié du mont, n’ose fouler sa trace.Il se prosterne, il craint, il est transy du bruit ;Il voit tousjours Horeb couronné de la nuit.Le tonnerre s’accroist, la trompette redouble,Et, comme de frayeur il se pâme en ce trouble,Le pieux fils d’Amram luy rapporte en sa mainLe salut et la mort de tout le genre humain,L’irrevocable edit qu’en deux marbres illustres,Pour regler tous les cœurs, pour vaincre tous les lustres,Dieu, Dieu de son doigt propre, a luy-mesme gravé,Et qui, las ! cependant, est si mal observé.Comment, mal observé ? Jacob, ce peuple mesme,Qui, dans les sentimens d’une ferveur extreme,Vient de le recevoir et de promettre aussyD’en garder à jamais l’adorable soucy,Le transgresse d’abord, et, sans crainte et sans honte,Corrompu par Sathan, se fait un Dieu de fonte,Un Dieu d’un animal, qui d’un or criminelOse dejà briller aux yeux de l’Eternel,Et qui, tirant l’Hebreu loin des divines bornes,Heurte la pieté de ses profanes cornes,Renverse le vray culte, et semble en s’eslevantVouloir, tout mort qu’il est, blesser le Dieu vivant.O scandale ! ô douleur ! Jacob luy rend hommage ;Il adore à genoux cette orgueilleuse image.Aaron mesme s’oublie, ô Dieu ! qui le croiroit ?Quel esprit bien sensé ne s’en estonneroit ?De ce foible vieillard la foy se prostitue ;Il immole des bœufs à leur propre statue ;Au courant du public il se laisse emporter :L’erreur est generale, il n’y peut resister.Israël perverty son idole environne,Fait de dances autour une infame couronne,Saute, chante, s’esgaye, et, comme hors du sens,La pare de boucquets et l’enfume d’encens.Mais sa punition suit de bien près son crime :Moyse, transporté d’un courroux legitime,A son retour d’Horeb oyant bruire les voix,Jette à terre aussi-tost le saint tableau des loix,Perce de mots aigus le cœur du grand coupable,Chocque le monstre d’or, l’estend dessus le sable,Le foule aux pieds, le rompt, et, l’ayant mis au feu,En fait boire la cendre et maudire l’adveu.Puis, appellant à soy ceux de qui l’ame saineN’avoit veu ce forfait qu’avec des yeux de haine,Il les pousse en furie au vray ressentimentPar le tragique effort d’un juste chastiment.Une troupe nombreuse, à la mort consacrée,Sans aucune reserve est soudain massacrée,Et le glaive, agissant d’une horrible façon,Imite la faucille en la pleine moisson.Toutesfois, si ce crime en ce meurtre s’expie,L’ire de l’Eternel n’en est point assoupie ;Dejà le bras il hausse : il veut foudroyer toutEt destruire le camp de l’un à l’autre bout.Sa redoutable main, jalouse de sa gloire,Veut perdre les fauteurs d’une action si noire ;Mais de Moyse enfin l’ardente charitéArrache le tonnerre à sa severité.O merveilleuse amour ! ô vertu sans exemple !Mon esprit est ravy lors que je te contemple,Les souspirs en la bouche et les larmes aux yeux,Demander à ton maistre, au monarque des cieux,Qu’il t’efface plustost du grand et divin livreOù les noms des eslus doivent à jamais vivreQue de traiter Jacob à l’extreme rigueur,Et de son alliance oublier la longueur.Aussi ton oraison, esteignant sa colere,N’obtient pas seulement la grace de ton frereAvec celle du peuple, à son dam trop brutal,Hais impetre pour luy l’honneur sacerdotal.Du magnifique Ephod il a l’investiture ;A sa race presente, à sa race future,Le soin du tabernacle est dignement commis,Et cependant Coré luy fait des ennemis.Cet esprit envieux, sans foy, sans conscience,Ne sauroit supporter avecques patienceQu’au front de l’arche d’or et de l’autel d’airainAaron brille et s’eleve au degré souverain ;L’eclat de sa grandeur l’importune et le blesse ;Il vante son merite, il vante sa noblesse ;Il dit que cette charge à luy seul appartient ;De factieux projets le peuple il entretient.Abiron et Dathan de son costé s’intriguent,Et contre les deux chefs tous ensemble ils se liguent,Causans plus de rumeur du vent de leurs complotsQue n’en cause Aquilon quand il esmeut les flots,Ou que Vulcan n’en fait quand d’une ville entiere,Adjoustant flame à flame et matiere à matiere,Il ne forme qu’un feu qui surmonte la nuit,Et remplit l’air d’effroy, de desordre et de bruit.Enfin devant l’autel on en vient à l’espreuve :L’encensoir à la main cet insolent s’y treuve ;Sa faction s’y rend, et Moyse, suivyDe la plus saine part des enfans de Levy,Qui par sa probité de ce crime s’exente,Y menant le grand prestre, en pompe s’y presente,Et le peuple à l’entour, beant et curieux,Doute à qui le succès en sera glorieux.Mais le juge immortel, le tout-puissant arbitre,Qui de l’aisné d’Amram veut confirmer le titre,Fait que l’usurpateur, à sa confusion,De l’injuste debat voit la decision.A peine le saint duc, que cette affaire touche,Pour le droit du pontife a-t’il ouvert la bouche,Qu’avec un pront effort, avec un tremblement,Avec une fureur qui tonne horriblement,La terre en ouvre une autre, et des abismes sombres,Estalant au soleil les miserables ombres,Fait voir l’affreux sejour, puis dans ses intestinsTout vifs elle reçoit et cache les mutins.De ces vains pretendans la trouppe sacrilegeN’a pas mesme en sa fin le mortel privilege ;Ils meurent sans mourir, et, par un juste sort,Entrent dans le cercueil sous l’eternelle mort,Si quelques uns d’entr’eux eschappent à la terre,Ils ne se sauvent point des flames du tonnerre ;L’air esmu les attaque, et de traits foudroyansDe longs feux empennez sur leur chef tournoyans,Tout d’un temps les atteint, les brise et les consume.Le sablon en petille, autour d’eux l’herbe fume,Et le sacré ministre, avoué seul de Dieu,Seul triomphe debout en ce funeste lieu.Moyse, toutesfois, apprend du saint oracleQu’il le veut establir par un autre miracle ;De son rare baston le dernier changementDoit estre le grand sceau de ce grand jugement.Cette verge, en reptile autresfois transformée,Est dans le sanctuaire à peine r’enferméeEntre douze où l’on voit, de peur de quelque abus,Les douze illustres noms des fameuses tribus,Que le divin effet d’une puissance activeRessuscite en son corps l’ame vegetative,Et qu’une fresche humeur, divisée en surgeons,Courant par sa moelle, arrouse ses bourgeons,Ce bois, si long-temps nu, se r’habille d’escorce ;De son antique seve il recouvre la force ;D’un chacun de ses nœus il sort un rameau vert,De feuilles et de fruits il est déja couvert ;Sa peau n’estouffe point le glorieux vestigeDu venerable nom engravé sur sa tige ;Au contraire, avec elle il grossit et s’estend.Deja cet amandier à la palme pretend ;Son pié prenant racine en la terre s’enfonce ;Sa teste fuit au ciel, et muet il prononceEn faveur du pontife un arrest merveilleux,Qui confond pour jamais l’espoir des orgueilleux.Dieu veut qu’en son parvis il rende tesmoignageDe la charge attachée à son noble lignage,Jusqu’à tant qu’au vray prestre, au messie attendu,Sur un arbre plus saint l’honneur en soit rendu.Pendant que Jocabel, sous ses paupieres closes,Voyoit ou croyoit voir tant d’admirables choses,Et que le jeune Aaron, à ses flancs endormy,Sembloit aussi bien qu’elle estre mort à demy,Le monarque du jour, qu’à tout astre on prefere,Regnoit, comme en son trosne, au haut de l’hemisphere,D’où, couronné de flame et vestu de splendeur,Il dardoit ses rayons en sa plus vive ardeur.Ce corps qui destruit l’ombre, allumant l’air paisible,A force de clarté se rendoit invisible ;De tremblantes vapeurs sur les pleines flotoyent ;L’eau sembloit estre en feu, les sablons éclatoyent ;Sur les myrthes fleuris les douces tourterelles,Tenant leur bec ouvert, laissoyent pendre leurs ailes ;La bruyante cygale, au milieu des guerets,Saluoit le midy de la part de Cerès,Qui, joyeuse de voir sous la chaleur fecondeBriller en ondoyant l’or de sa teste blonde,Montroit que dans la terre elle sentoit encorCette mesme vertu travailler à d’autre or.Tout estoit dans le calme, et les zephirs à peine,Pour rafraischir Moyse excitans leur haleine,Refrisoyent l’eau du fleuve, et l’eau sans s’agiterSembloit prendre plaisir à le voir esventer.Mais, comme si le songe, en montrant ses images,Eust de l’air et du Nil divulgué les dommages,Et que par le rapport des horribles espritsL’un et l’autre element son destin eust appris,De Moyse aussi-tost la perte se conjure :La vengeance en leur sein veut preceder l’injure ;L’enfer y participe, et ses monstres hydeuxContre le saint berceau les animent tous deux.Un foudroyant tonnerre, estonnant tout le monde,Gronde et roule à l’entour de cette boule ronde,Et le cruel Borée, enflamé de courroux,De la porte d’Eole arrachant les verroux,Sort de son antre obscur, se revest d’insolence,Plus viste qu’un esclair sur ses ailes s’elance,Siffle, hurle, mugit, enrage en ses poumons,Heurte, fracasse, entraisne et bois, et tours, et mons,Fait trembler la nature, et, rapide en sa course,Esbranle en leurs pivots et l’antartique et l’ourse,En tourbillons espais franchit le bras de mer,A son complice mesme est terrible, est amer,Vient fondre sur ses eaux, rend ses vagues chenues.Le chocq impetueux en rejaillit aux nues ;L’onde hors du canal en regorge et s’enfuit,Et les ecchos lointains en redoublent le bruit.Le Nil, en ce complot, d’aspre fureur s’allume :Il fremit, il bouillonne, il murmure, il escume ;Il monte jusqu’au ciel en cotaux ondoyans ;Il s’engloutit soy-mesme en cercles tournoyants,Et, pour briser enfin la noble et fresle barque,Où la vertu d’en haut s’espanche et se remarque,Se voyant despourveu de ces traistres rochersQui sur les bords marins font l’horreur des nochers,Il suscite au lieu d’eux cent vastes crocodiles,Qui semblent en son onde autant d’escueils mobiles,Contre l’enfant les pousse, et veut qu’un corps si beauTrouve en leur gueule avide un indigne tombeau.Tel qu’on voit sur le sable un aspic en desordreSous l’atteinte d’un houx se debatre et se tordre,Tel voyoit-on l’esquif, deçà delà porté,D’un branle interrompu, sur les flots agités ;Il chancelle, il se tourne, il s’abbaisse, il s’eleve,Une montagne d’eau contre son flanc se creve ;Une autre et puis une autre, ecumant à l’entour,Veulent priver l’enfant de la clarté du jour ;Mais et le vent et l’onde en vain sont en colere,Un fidelle support, un ange tutelere,Qui de la part divine à sa garde est commis,Le rend victorieux de tous ses ennemis.Cependant Jocabel, par l’orage esveillée,A peine a sa paupiere en sursaut dessillée,Que du songe fatal qui montra l’avenirElle pert aussi-tost le digne souvenir ;Elle en a toutesfois quelque image confuse ;Mais si l’ange soigneux n’en eust instruit ma muse,S’il ne m’en eust depeint les estranges portraits,L’oubly, qui couvre tout, en cacheroit les traits.En ce rude moment, sa tendre fantaisie.Pour le gage exposé de peur estant saisie,Ne se figure en soy que ce qu’un aigre cielPeut verser en un coup de colere et de fiel.Ce bruit impetueux, cette noire tempeste,En excite soudain une autre dans sa testeQui prouve son tonnerre, et ses vents et ses flots,Par les cris, les souspirs, les pleurs et les sanglots.Là sa triste raison, là son foible courage,Là l’enfant et l’esquif, ensemble font naufrage ;Elle s’y forme un gouffre, où cet objet ayméEst, comme au fond des eaux sombrement abiméSon pauvre sein gemit des coups qu’elle s’y donne ;Elle accuse le sort, aux plaintes s’abandonne,Se tord les bras, les mains, s’arrache les cheveux,Dit cent mots criminels entre-meslez de vœux,Et, sous un desespoir qui s’efforçoit à naistre,D’un effroyable pas courant à sa fenestre,Sembloit l’aller ouvrir pour se precipiter,Quand, ô prodige estrange et haut à raconter !Le Ciel, qui de ses maux ressentoit l’amertume,Fait qu’aussi-tost Aaron, plus grand que de coustumeSe presente à ses yeux couronné de rayonsTels que ceux du soleil qu’à midy nous voyons,La retient par sa veste, et, luy disant des chosesQue Dieu mesme inspiroit à ses levres de roses,L’empesche d’accomplir le coupable desseinQu’elle sembloit rouler en son cerveau mal-sain.A ce nouvel objet elle tombe en la place :Ce feu miraculeux la rend toute de glace,Et pour ses deux enfans ses esprits partagezSe trouvent dans la flame et dans l’onde engagez.De ses propres pensers elle se fait la proye ;Cet accident la brûle et cet autre la noye ;Tout se confond en elle, et des diverses mortsLes contraires sont joints pour destruire son corps.A la fin, toutesfois, la moitié de la crainteQui dans sa fantaisie estoit si fort emprainteComme une vaine image en l’air s’evanouit,Voyant que le saint feu, dont l’eclat l’eblouit,Sans outrager Aaron sur qui l’œil elle arreste,Se contente de luire à l’entour de sa teste,Et que, par la splendeur d’un si rare flambeau,L’or de ses cheveux blonds ne devient que plus beau.Aaron en mesme temps, qui sous un tel miracleEst espris, est esmu comme un divin oracle,Luy fait prester l’oreille, et Dieu, pour son repos,A l’etonnante voix suggere ces propos :Femme, console-toy,le sujet de ta peineEsprouve de là-haut la bonté souveraine ;Il est en sa tutelle, il brave les dangers,Et pour luy les malheurs sont vains et passagers.Malgré tous les efforts et du vent et de l’onde,Il jouit d’une paix et tranquile et profonde,Et dans son lit flotant ce qui te fait blesmir,Au lieu de l’eveiller, ne sert qu’à l’endormir.Tu le verras un jour au plus haut point de gloireQui puisse d’une vie estendre la memoire ;Sa fortune s’approche, et déjà son bonheurPar de royales mains t’en consigne l’honneur.R’entre donc en toy-mesme, et destruis en ton ameLa frayeur qu’en secret ta propre vertu blâme ;Elle offence le ciel, chasse-la loin de toy :La foiblesse est honteuse en quiconque a la foy.Soudain, à ce beau mot, s’eclipse la lumiere ;Le prophete se montre en sa taille premiere ;Jocabel reprend cœur, d’elle se ressouvient,Et de son jugement l’usage luy revient.Mais l’oncle et le neveu, qu’avecques la pucelle,Nos soins ont mis en garde auprès de la nacelle,N’ayant aucun secours, ny n’en pouvant donner,Souffrent tous les ennuis qu’on peut s’imaginer ;Et, telle que l’on void sur un bord aquatiqueSe tourmenter en vain la mere domestiqueQuand le fils adoptif sous sa chaleur esclos,Comme d’une autre espece, entrecouppe les flots,Passe de vague en vague, et sur la plaine esmeueS’esleve, disparoist, se redonne à sa veue,Tandis qu’elle s’agite, et que d’un son peureux,Elle se plaint aux vents du sort cru dangereux,Telle, pendant l’orage estrange en sa furie,Parut la triste sœur, au bord de la prairie,Pour le destin du frere, agité sur les eauxPlus que leurs propres joncs, et leurs propres roseauxElle crie, elle pleure, et son ame affligée,Dans l’horreur du spectacle est presque submergée ;Et le coup qu’elle craint l’esmeut si vivement,Que son œil l’anticipe à chaque mouvement.Dès que le moindre objet au berceau s’interpose,Elle croit au salut toute esperance close ;Dès qu’il se fait revoir de morts environné,Sa perte se confirme en son cœur estonné.Bref, soit qu’il se desrobe ou soit qu’il se presente,Rien n’arreste son dueil, rien d’effroy ne l’exente,Et son esprit confus se forme le trespas,En tout ce qu’elle voit ou qu’elle ne voit pas.Cependant Jocabel, en soy-mesme remise,Faisant reflexion sur la grace promise,En establit l’espoir jusqu’alors imparfait,Et prie en cette sorte afin d’en voir l’effet :Arbitre des humains, refuge de nos peres,Qui de nos mouvemens les desordres temperes,Pardonne à ma foiblesse, et regarde en pitiéUn cœur dont le deffaut vient de trop d’amitié.J’ay failly, je l’avoue, et parmy tant d’alarmesJ’ay mesme, si tu veux, jetté d’injustes larmes.Ma peine a fait mon crime, a trahy ma raison,Et mon ennuy mortel s’est plaint hors de saison ;Mais souffre toutesfois, puissance que j’adore,Souffre que d’autres pleurs mon œil respande encore.La source en est diverse, et le seul repentirEst l’objet qui les cause, et qui les fait sortir.Je me plains de ma plainte, et, dans ma conscience,La douleur qu’a ma foy de mon impatiencePleure de mes transports, gemit de mes regretsEt reproche à mon cœur ses tumultes secrets.Fay donc cesser, ou non, le motif de ce trouble ;Que l’orage à ton gré se calme ou se redouble :Mon fils est en tes mains, et mon tendre soucyEn remet l’avanture à ta sainte mercy.Jocabel, resignée, eut à peine en ces termesMontré le sentiment des ames les plus fermes ;A peine eut-elle au Ciel immolé ses douleurs,Que l’ange qui s’employe à recueillir nos pleursQuand un juste sujet rend leur cours legitime,Et-que nostre cœur mesme en offre la victime,Dans un beau vase d’or ses larmes ramassa,Pour les faire valoir aussi-tost la laissa,Et dans le saint Olympe, où la divine essenceEstale sa grandeur et sa magnificence,Où l’on adore en Trois l’ineffable Unité,Où, sur un trosne pur fait par l’eternité,Le seul Estre infiny, le Monarque supremeLuit de son propre eclat et s’abisme en soy-mesme,Et voit dessous ses pieds s’humilier le Sort,La Fortune, le Temps, la Nature et la Mort ;Dans ce lieu, dis-je, où règne en une pompe augusteLe principe de tout, le bon, le vray, le juste,Ce ministre leger, cet ange officieux,Presentant à genoux le vase precieuxOù sa noble pitié, sur qui le dueil s’appuye,Des yeux de Jocabel avoit serré la pluye,En fit au grand aspect la douce effusion,Et signala son zele en cette occasion.Mais d’une telle offrande, en tel lieu respandue,Pas une seule larme en l’air ne fut perdue.Dieu, de qui les bontez sont esgales aux soins,Dieu, qui de mon heros connoissoit les besoins,Voulut qu’en ce grand jour cette bruine amerePust servir à l’enfant aussi bien qu’à la mere,Et la changea soudain en celeste liqueur,Pour, au deffaut de lait, lui soustenir le cœur.Ayant fait ce miracle aux yeux de tous les angesQui composent là-haut ses nombreuses phalanges,Qui celebrent sa gloire, et dont les seuls plaisirsConsistent aux effets de ses graves desirs,Il commande aussitost au courrier qui l’escouteQue vers la dure Egypte il reprenne sa route,Et que, de ce nectar remis dans le vaisseau,Il aille sustenter l’illustre du berceau ;Puis, d’entre cette trouppe à ses grands ordres preste,Quoy qu’il pust d’un trait d’œil confondre la tempeste,Il en instruit un autre, et comme souverainL’envoye au mesme instant au roy doux et serainDe qui, sous son pouvoir, l’element qu’on respireReconnoist le beau sceptre et revere l’empireQu’Eole toutesfois osoit luy disputer,Mais que, malgré sa rage, il luy faudra quitter.A ces commandemens, les ministres fidelles,Montrans leur vive ardeur en leur dos pourveu d’ailes,Ouvrent du saint portail le bronze radieux,Qui fait sur de beaux gonds un bruit melodieux.L’Olympe en resonna, le noble luminaireS’en esmut d’allegresse outre son ordinaire ;L’air en devint plus gay, le temps s’en esclaircit,Et partout ce doux son toute chose adoucit.Comme au plus beau des nuits, à ce qu’à l’œil il semble,Deux astres destachez partent du ciel ensemble,L’un à droit, l’autre à gauche, et d’un chemin diversPrecipitent leur cours en ce bas universAinsy des deux courriers, qu’un beau devoir embrase,L’un tire vers l’Egipte avec le riche vase,Et l’autre va trouver, d’un vol au sien pareil,Le paisible demon qu’adore le sommeil.Il n’a pas un moment sillonné sur la nue,Qu’il arrive en une isle aux mortels inconnue,Où, bien loin des objets ennemis du repos,Au sein d’un antre obscur, antre fait à proposPar les puissantes mains qui formerent le monde,Le Calme se retire, à l’instant que de l’ondeLes tyrans des vaisseaux, d’un souffle impetueux,Changent la face unie en monts tumultueux ;Et, fracassans les masts, et deschirans les voiles,Qu’ils portent coup-à-coup de l’abisme aux estoiles,Usurpent son beau regne, accablent sa vertu,Et semblent triompher du sceptre debatu.Là, sur un trosne d’algue et de mousse et d’esponges,Cet amy du silence et du pere des songesParloit avec effroy de l’orage excitéA ses sœurs la Bonace et la Tranquillité.Là, ces aymables sœurs, pareilles à lùy-mesme,Taschans à r’ajuster son rare diadême,Fait par leurs propres doigts de plumes d’alcions,Montroyent de leur amour les tendres passions,Quand le courrier divin, s’avançant dans la grotte,Par l’honneur chevelu qui sur ses ailes flotte,Par l’eclat de ses yeux et par le vestementDont son corps immortel s’ornoit augustement,Dissippa l’ombre humide, illumina la voye,Remplit tout de respect, de merveille et de joye,Et, desserrant sa bouche où regnoyent mille appas,En fit entendre ainsi la cause de ses pas :Seul recours des nochers, qui dans ta solitudeVis comme un doux tableau de nostre quietude,Le Grand, le Createur, dont aussy bien qu’à moyL’adorable desir te doit estre une loy,T’ordonne en souverain qu’ayant repris courageTu viennes front à front t’opposer à l’orageQui tonne sur le Nil d’un effort si cruel,Et se veut à ton dam rendre perpetuel.Ces propos achevez, le Calme et ses compagnesPrennent soudain leur vol sur les molles campagnes ;L’ange brille à la teste, et des flots applanisLes vents seditieux aussi-tost sont bannis ;Zephyre et le beau temps, suivant leur course ailée,D’un branle agile et doux rasent l’onde salée,Desembarrassent l’air de nuages espais,Et de leurs doigts serains partout sement la pais.Les nageurs escaillez, ces sagettes vivantesQue nature empenna d’ailes sous l’eau mouvantes,Montrent avec plaisir en ce clair appareilL’argent de leureschine à l’or du beau soleil.Enfin l’ange et sa trouppe en un moment se rendentSur la terre où du Nil les rivages s’estendent ;Borée, à leur abord de l’Egipte chassé,S’en retourne en prison sous le pole glacé ;Le fleuve est un estang qui dort au pié des palmesDe qui l’ombre, plongée au fond des ondes calmes,Sans agitation semble se rafraischir,Et de fruits naturels le cristal enrichir ;Le firmament s’y voit, l’astre du jour y roule ;Il s’admire, il eclate en ce miroir qui coule,Et les hostes de l’air, aux plumages divers,Volans d’un bord à l’autre, y nagent à l’envers,La Rumeur est muette aux approches de l’ange,Elle n’a plus de bouche ; en yeux elle se change ;Que s’il s’en oit quelqu’une, elle provient des sonsDe mille rossignols perchez sur les buissons,Où, faisant retentir leur douce violence,Ils rendent le bruit mesme agreable au Silence,Et d’accents gracieux luy forment un salutQui se peut egaler aux charmes de mon luth.A l’air du temps si beau mille bandes legeres,Mille bruyans essaies d’abeilles menageres,Vont boire le nectar en des couppes de fleursOù de l’aymable Aurore on voit rire les pleurs ;Le gentil papillon voltige sur les herbes,Il couronne leurs bouts de ses ailes superbes,Et, par le vif email dont se pare son corps,Qui des plus beaux bouquets efface les tresors,Fait qu’il semble aux regards que l’abeille incertaineDans ses diversitez se trouve comme en peine,Et que son œil confus, suspendant son desir,D’une fleur ou de luy ne sache que choisir.
Septiesme partie
ARGUMENT Retour du berceau de Moyse dans le mesme lieu d’où la tempeste l’avoit emporté. — L’ange qui portait le vase en fait avaler la liqueur à Moyse. — La joye de Marie de voir le berceau de retour dans son asile. — Elle tombe dans l’eau en le visitant ; Elisaph se jette après, et Merary aide à les sauver tous deux. — Elisaph et Marie retournent en leurs cabanes pour changer d’habits. — Paroles d’Elisaph à Marie. — Responce de Marie à Elisaph. — Surprise de Jocabel en voyant Marie de retour. — Marie vient retrouver Elisaph, qui, en l’attendant, s’amusoil à tracer son portrait sur l’escorce d’un arbre. — Paroles d’Elisaph à Marie sur ce portrait. — Responce de Marie à Elisaph. — Leur retour auprès du berceau, où estoit demeure Merary. — Merary les invite à prendre le plaisir de la pesche. — Description de la pesche. — Le retour des trois auprès du berceau. — Les mouches viennent à l’odeur du poisson, et veulent persecuter Moyse. — Description de leur attaque et de la resistance qu’y font Merary, Elisaph et Marie.
Tel qu’un riche navire, après mainte fortuneEsprouvée en maint lieu sur le vaste Neptune,Revient avecques pompe au havre souhaité,Sous la douce lenteur des souffles de l’esté,Qui, faisant ondoyer dans les airs pacifiquesDe tous ses hauts atours les graces magnifiques,Enfle à demy la voile, et d’un tranquile effortPresqu’insensiblement le redonne à son port,Tel on vit le berceau, tout brillant de la gloireD’avoir sur les perils remporté la victoire,Revenir aussi-tost se remettre à couvertDans l’agreable sein de son azile vert.Les esprits bien-heureux qui luy servoyent d’escortePour ayder à son cours s’estoyent placez en sorteQue l’haleine du calme, en leurs plumes donnant,Faisoit d’un jonc vogueur un spectacle estonnant.Leurs beaux cheveux, emus en diverses manieres,Du triomphe naval composoyent les banieres,Et leurs nobles habits, autour d’eux secouez,Formoyent de l’appareil les charmes enjouez.L’auguste gardien, qui pendant la tempesteAux noirs monstres de l’air avoit tousjours fait teste,D’un dard traisnant en pouppe en Typhis agissoit,Et comme d’un timon la proue en regissoit.On en voyoit en l’eau la droite et longue traceEmpreinte quelque temps sur sa mobile face,Et ce dard angelique en l’onde ainsy posé,Quoy qu’il fust tout entier, sembloit estre brisé.Ainsy le lit de jonc aborde à l’endroit mesmeOù l’avoit mis la mere avec un deuil extreme ;Il semble y jetter l’ancre, et frayant les roseaux,En fait soudain partir cent timides oyseaux.Aussitost le courrier, le grand porteur du vase,Charmé du saint enfant, et ravy dans l’extaseDe voir en un mortel reluire des attraitsQui de son front divin égalent les beaux traits.De l’une de ses mains la teste luy sousleve,De l’autre avec amour son ministere acheve,Humecte son coral de l’eau changée en miel,Le baise, le benit et s’en revole au ciel.Quel esprit merveilleux auroit assez d’adressePour faire en un tableau flamboyer l’allegresseQui parut en Marie et son teint ravivaQuand la chere nacelle en ce bord arriva ?Je doute si Poussin, ce roy de la peinture,Cet homme qui dans l’art fait vivre la nature,Oseroit se promettre, avec tous ses efforts,D’en exprimer à l’œil les aymables transports.Autant qu’elle eut de peine, autant elle a de joye ;Peu s’en faut que son ame en l’aise ne se noye ;Elle admire l’esquif ; mais, ô Dieu ! qu’eust-ce estéSi do tous ses nochers elle eust veu la beauté ?Car, bien que du heros l’un soit indivisible,Leur aspect à luy seul est un aspect visible ;Et des autres parens accourus en ces lieuxNul celeste rayon n’en esblouit les yeux.En cet heureux retour, la discrette bergereConsulte sa prudence, et, pour un si cher frere,Se faisant du passé la peur de l’advenir,Veut contre tous hazards le berceau premunir.L’oncle et le grand pasteur à son vouloir s’accordent,Et de saule et d’ozier, qu’entre leurs doigts ils tordent,Façonnent sur-le champ de rustiques liensDont à saisir la nef ils trouvent les moyens.Mais, tandis que la vierge au salut d’autruy songe,Tandis qu’un soin si juste et l’esmeut et la ronge,Elle ne prevoit pas que sans un pront secoursUne eternelle nuit menace ses beaux jours.Comme elle veut de près visiter la nacelle,Sur je ne sçay quel bois son noble pié chancelle,Tout son beau corps s’esbranle, et soudain, ô malheur !En tombant dans le Nil comble tout de douleur.Que devient Elisaph, chere et divine Muse ?Au peril eminent cherche-t-il quelque excuse ?Prefere-t-il sa vie à l’objet adoré ?Et peut-il se resoudre à s’en voir separé ?Non, non, il l’ayme trop ; plus pront qu’une sagette,Sans rien deliberer après elle il se jette ;Et Dieu fut si propice aux flames de ses vœuxQu’en revenant sur l’onde il la prit aux cheveux,Mérary, dans ce trouble, aussi ferme qu’un marbre,Se tenant de la gauche au tronc d’un certain arbre,Donne l’autre au pasteur, et d’un bras estenduFait tant que le beau couple à la rive est rendu.Mais de cette action, où survindrent les anges,Il ne doit pas tout seul pretendre les louanges :Ce seroit trop de gloire à des efforts humains,Puis que les immortels y presterent les mains.De mesme, ou peu s’en faut, cieux ! l’oseray-je dire ?Mes doigts, saisis d’horreur, en tremblent sur ma lyre ;De mesme, ou peu s’en faut, je ne puis achever,Et d’assez tristes sons ma voix ne peut trouver.Poursuivons toutesfois : l’issue en est trop doucePour ne pas condescendre à l’esprit qui me pousse ;Et d’un silence ingrat mes vers seroyent reprisSi je n’en achevois le propos entrepris.Ainsy, diray-je donc, la fameuse Christine,Allant voir des vaisseaux qu’en guerre elle destine,Tomba dans le Meller, et par cet accidentPensa faire du nord un funeste occident ;Ainsy, d’une licence et temeraire et juste,Pour d’un si grand peril sauver sa teste auguste,Un des siens, bien instruit que garder le respect,De crime, en tel besoin, c’est se rendre suspect,Osa porter la main profane et secourableSur le sacré tresor de sa tresse adorable,Et, cruel en son ayde, eut l’estrange bonheurD’arracher au trespas ce miracle d’honneur.Mais, revoyons Marie. Aussitost que de l’ondeSon destin eut trompé la mort vague et profonde,Aussitost que des eaux elle parut au jour,Telle que l’art payen feint la mere d’Amour,Ou telle que l’Aurore et fresche et degoutanteLors qu’elle fait revoir sa blancheur eclatante,Elle jetta les yeux d’un et d’autre costé,Rassura d’un sousris l’amant espouventé,Et d’un affable mot, quoy qu’un peu hors d’haleine,Rendant de son salut cent graces à sa peine.Le sceut si bien payer des services rendusQue tous ses sens de gloire en furent confondus.Cependant l’un et l’autre, à surgeons qui decoulent,Trempent le vert esmail que de leurs pieds ils foulent,Et des habits mouillez la pressante raisonLes oblige tous deux à chercher leur maison.Ayans à cet effet, avant toute autre chose,Supplié Merary, qui dejà s’y dispose,De permettre à leurs pas l’absence d’un momentEt d’avoir soin de tout en leur esloignement,Ils laissent leurs troupeaux, ils laissent la nacelle,Ils laissent le cher bien que l’azile recelle,Ils laissent leur cœur mesme, et pour un tel sejourMesme avant leur depart songent à leur retour.Ils s’en alloient ensemble, et leurs flames secrettesAbregeoyent leur chemin en paroles discrettes,Et dejà le soleil commencent à secherL’humeur que sur leur dos il voyoit s’espancher,Quand, du temps et du lieu prenant la conjoncture,Et repassant en soy l’effroyable avanture,L’amoureux, pour l’amante encore tout transy,Se tourna devers elle et se plaignit ainsi :O ciel ! a-t’il falu qu’une horrible contrainteAit reduit mon devoir, mon amour et ma crainte,A faire pour ta vie un plus barbare effortQu’en bornant son beau cours n’en auroit fait la mort !A-t’il doncques falu que d’un air d’insolenceMa main se soit portée à cette violence,Et que ce triste cœur qui te voyoit perirSans inhumanité n’ait pu te secourir !Ce penser odieux me donne mille gesnes ;Il reproche à mes doigts d’avoir tiré mes chaisnes,D’en avoir rompu mesme afin de te sauver,Et le rude service il n’en peut approuver.Mais excusez leur faute, ô liens desirables !S’ils n’estoyent criminels vous seriez miserables ;Vous ne brilleriez plus, et mes yeux affligezVerroyent sous d’autres flots les vostres submergez.Que dis-je, malheureux ! ay-je l’ame saisieDu sombre mouvement de quelque frenesie ?Je parle icy de voir, comme si mon trespasN’eust point suivy de près la mort de tant d’appas.Non, non, rare bergere, une si dure perteSans la fin de mes jours n’eust point esté soufferte ;Je me serois perdu, je ne verrois plus rien,Et mon corps vagabond flotteroit près du tien.Oste-toy de l’esprit cette image importune :Elle pourroit troubler nostre heureuse fortune( Respond alors la belle à l’aymable pasteur,Que de son cher salut le Ciel rendit l’autheur).Dans le calme du port oublions la tempeste.Tu n’as point fait d’outrage aux honneurs de ma teste,Ou, si tu m’en as fait, le mal en est si dousQue tes doigts de tout crime en demeurent absous.C’est par eux seulement que je respire encore ;C’est par eux que je voy ce que le soleil dore,Et pour cette action me plaindre de ta mainCe seroit offencer tout jugement humain.De semblables propos, accompagnez de charmes,Non sans de temps en temps en venir jusqu’aux larmes,Ces objets vertueux leur flame entretenoyent,Et de leur sainte amour les preuves se donnoyent,Quand de discours en autre enfin ils arriverentSous leurs chaumes voisins, qu’en desordre ils trouverent ;Et là de Jocabel l’œil douteux et surprisEn fit naistre un plus grand dans ses tendres esprits.Ce retour impreveu lui jette en la penséeLes plus sensibles traits de sa crainte passée ;Sa fermeté s’esmeut, et cent aspres soupçonsLuy remplissent le sein de feux et de glaçons.Elle sue, elle tremble, elle est rouge, elle est blesme ;Son desir de parler meurt en sa bouche mesme ;Il renaist, il s’estouffe, et par deux ou trois fois,Comme elle se dispose à faire agir sa vois,Elle esprouve tousjours que sa langue debileDe trop d’esmotion est rendue immobile.Mais qu’on n’en blasme pas ses justes sentimens :Il n’est rien qui ne cede aux premiers mouvemens.Tandis que de la sorte, et muette et confuse,Son envie à son cœur se donne et se refuse,La bergere s’approche, et, par un beau recitQui de ses doutes vains les ombres eclaircit,Apprend à son oreille avide et curieuseDu destin de l’enfant la course glorieuse,Luy peint en quel estat elle l’avoit laissé,Releve son espoir à demy renversé,Et, l’instruisant enfin du sujet qui l’ameine,Sans trop exagerer son malheur ni sa peine,De ses habits mouillez s’en va se devestir,En prend de secs au coffre et s’appreste à sortir.La mere cependant, del’effroy revenue,Recouvrant la parole et dissipant la nueDe qui le vraysemblable et les tristes vapeursAvoyent rendu ses sens et trompez et trompeurs,Court, embrasse la fille, et la flatte, et s’informeTantost du cher berceau, tantost du monstre enorme ;Et, ne pouvant à plein son aise contenter,Fait un mesme discours mille fois repeter.Le simple et jeune Aaron, tournant à l’entour d’elles,Semble prendre sa part de ces douces nouvelles ;Il regarde, il se hausse, et, beant et ravy,Tant plus en est repu, moins en est assouvy.Quelquesfois l’innocent, d’une petite bouche,Selon que le propos sa connoissance touche,Parle, s’exclame, rit, le propos interront,Et met à Jocabel un chagrin sur le front ;Hais aussi-tost, d’un signe entre affable et severe,Estant reprimandé par la main de la mere,Aussi-tost il se taist, et d’un geste craintifSe montre non moins qu’elle au discours attentif.Enfin, la fille acheve, et, repassant la portePour regagner la route où son desir l’emporte,Va rejoindre Elisaph, qu’avec contentementElle trouve changé, mais d’habit seulement,Et qui sur un beau tronc à l’escorce polieTraçoit de son couteau, pardonnable folie !L’image de la belle, et devant ce portraitAlloit graver encor un cœur percé d’un trait.Sa veue estoit si fort à cette œuvre attachée,Que, sous l’ombrage vert de la touffe cherchée,Celle de qui sa main exprimoit les appasAvoit dejà conduit le dernier de ses pas,Sans qu’en ce doux instant son imaginativeConceust de son objet la presence effective ;Et, si l’original sa voix n’eust fait ouyr,La copie à ses yeux eust gardé d’en jouyr.A cet aymable accent, qui luy charme l’oreille,De son attention soudain il se reveille ;Il se tourne, il s’excuse, et comme après l’accueilSur sa propre figure il luy voit jetter l’œil :Remarque, luy dit-il, saint espoir de ma flame,Combien ta noble idée est emprainte en mon ame,Puis que sans aucun art, et, de plus, sans te voir,De te representer j’ay bien eu le pouvoir.Il est vray que l’ouvrage en seroit plus fidelleSi, suivant de l’esprit l’invisible modelle,Et la main et le fer avoyent pu comme il fautRespondre à l’exemplaire et si digne et si haut ;Mais la nature mesme, avec toutes ses forces,Avec tout ce qu’elle a de graces et d’amorces,De beaux traits, de couleurs, d’industrie et d’amour.Rien de pareil à toy ne sçauroit mettre au jour.Ta beauté tout ensemble est sa gloire et sa honte ;Le sang, à son aspect, au visage luy monte,Et, lors qu’entre ses mains le moule s’en rompitElle s’emut de joye, et pleura de despit.Je suis doncques bien fou, bien vain, bien temeraire,D’avoir osé tenter ce qu’elle ne peut faire :Aussi ne l’ay-je fait, j’en atteste les cieux,Que pour flater ma peine et pour nourrir mes yeux,Qui, parmy les assauts que l’absence me livre,Ne pouvant loin des tiens ny se mouvoir ny vivre,Ont voulu que mes doigts, encor que faussement,Au besoin affamé fournissent d’aliment.Ainsy dans nos foyers, pendant les heures sombres,Pour de l’espaisse nuit chasser les tristes ombres,Secours et foible et morne, et presqu’au mien pareil,On se sert d’une lampe au deffaut du soleil.Mais mon plus grand plaisir ne vient pas de la veue :Les rares qualitez dont ton ame est pourveue,Ta sagesse, tes mœurs, tant d’aymables tresorsQui parent le dedans à l’envy du dehors,Ton esprit, ta vertu, ton humeur, ta conduite.Ta prudence avant l’âge aux beaux devoirs instruite,Ta bonté gracieuse et ton doux entretien,De mes chastes pensers font le souverain bien.Ha ! c’est trop, Elisaph, dit aussi-tost Marie ;La verité s’oppose à cette flaterie ;Mon oreille y repugne, et ma saine raisonN’a garde d’en gouster l’agreable poison.Je connoy mes deffauts. Je sçay que la louangePar un art illusoire en fleur l’espine change,Et que c’est un morceau d’autant plus dangereuxQu’il est plus que le miel friand et savoureux.Je n’en merite point, je le dy, je l’avoue ;En cela seulement je souffre qu’on me loue ;Ou si tu veux louer quelqu’autre chose en moy,Que ce soit, cher Pasteur, ma constance et ma foy.Tu m’aymes, c’est assez : je t’ayme, et te le jure,Je t’ayme d’une flame et si noble et si pure,Que de la passion qu’en ma bouche tu lisLe saint eclat s’egale au doux lustre des lys.Tes services sont tels que sans ingratitudeJe n’en puis dementir l’exacte prontitude ;J’en cheris la memoire, et la fidelitéEnfin reconnoistra par le prix meritéQue ta main à ce corps n’a point sauvé la viePour la voir quelque jour sous un autre asservie.Mais il faut m’impetrer de qui je la receus ;Autrement tes espoirs se trouveroyent deceus.Que doncques jusques-là ta sainte et chere attenteDe l’honneur d’un tel mot se paye et se contente.Allons, l’heure nous presse, on nous demande ailleurs,Et l’amour nous invite à des emplois meilleurs.Elisaph, tout ravy, tout transporté de joye,Avec elle aussi-tost du berceau prend la voye,Et, tous deux arrivez, soudain vont à l’objetQui de leurs vistes pas estoit le beau sujet.Comme on voit aux beaux jours la gentille hyrondelleVers son nid merveilleux voler à tire d’aile,En atteindre les bords, sur les bords tremousser,De gestes et d’accents ses petits caresser,Puis de l’œil, puis du bec, tousjours pront à repaistreLeur innocente faim, qui comme eux vient de naistre,Flatter l’un, flatter l’autre, et leur faire sentirDe son tardif retour l’aymable repentir,Telle vit-on alors la soigneuse bergereCourre vers le berceau d’une plante legere,Flatter le tendre objet de cent mots enfantins,Sousrire à ses appas, benir ses beaux destins,Et de sa belle bouche, au lieu de nourriture,Avec tous les transports qu’exige la nature,Luy faire ressentir, incroyable douceur !Les baisers d’une mère aux baisers d’une sœur.Cependant à sa voix l’enfant preste l’ouye ;De revoir ses beaux yeux son ame est resjouye,Et, comme elle s’agite auprès du lit flotant,Luy de ses bras emus tasche d’en faire autant.Le berger les admire, et d’une ardeur extreme :Vueille le juste Ciel, se dit-il en soy-mesme,Que celle qu’en espoir je tiens pour ma moitiéSe signale en amour ainsy qu’en amitié.Mais c’est trop desirer, reprent-il tout à l’heure ;Il suffit, il suffit que pour elle je meure,Que ma mort elle plaigne et qu’elle honore un jourDe larmes d’amitié les feux de mon amour.Ces mots secrets finis, ces caresses passées,Merary, dont les mains à la pesche exercées,Pendant leur belle course, avecques l’hameçon,Avoient trompé le temps en trompant le poisson,Les invite tous deux, d’une langue benigne,A prendre comme luy le plaisir de la ligne ;Et tous deux aussi-tost, la canne entre les doigts,Respondent sur la rive aux desirs de sa voix.Muse qui si souvent, sur les bords de la Seine,A l’envy de ses eaux faisant couler ma veine,M’as tenu compagnie en de semblables jeux,Loin des esmotions de ce siecle orageux,Tandis que la trompette alarmera la terre,Fay sonner à mon luth une plus douce guerre,Une guerre sans coups, sans desordre, sans bruit,Et de qui seulement des muets sont le fruit ;De grace, accorde-moy qu’en ce lieu solitaire,Comme alors sur le Nil, les vents se puissent taire,Que rien ne m’interrompe, et qu’en esprit sur l’eauDes trois nobles pescheurs je fasse le tableau.Mais dans l’onde dejà cette guerre s’allume,Dejà le crin retors que le plomb et la plumeTire au fond et retient, à l’œil est desrobé,Et dejà sous l’appast le piege recourbéOffre au poisson beant, mu d’une brusque envie,Sa veritable mort sous une ombre de vie ;Dejà la canne ploye, et, dejà haut en l’air,Le nageur estant pris vole comme un eclair.Il s’y secoue en vain, de sa cheute on s’approche,On y court, on le prend, du fer on le descroche ;Il s’echappe des doigts, tombe, sautelle, fuit,Fait voir mille soleils en l’escaille qui luit,Bat l’herbe de sa queue, et, sur la plaine verte,D’une bouche sans cry, de temps en temps ouverte,Baille sans respirer, comme né sans poumon,Et laisse à qui l’estraint un reste de limon.Marie, et pronte et simple en sa premiere espreuve,Jette presqu’en tremblant la ligne dans le fleuve ;Mais en l’espoir conceu trop d’ardeur la deçoit,Car le poisson rusé, qui l’embusche apperçoit,La rongeant tout autour, d’une levre avancée,Et trompant par le poids le bras et la pensée,Fait que la belle main, tirant la ligne à faus,Sent que ses premiers coups sont autant de deffaus.Toutesfois, à la fin, et par la patience,Qui presqu’en toute chose est la seule science,Elle opere si bien qu’avec quelque bonheurAyant fourbé le fourbe, elle prend le preneur.Se sentant pris au piege, il s’agite dans l’onde,Va deçà, va delà, d’une erreur vagabonde,Tasche à rompre le poil, fait branler le roseau ;Mais enfin de poisson on le change en oyseau.Il forme un arc en l’air, des aillerons le couppe,Ainsy qu’ont dejà fait les autres de sa trouppe ;On le saisit de mesme, et comme eux sur l’arpent,Si tost qu’il est lasché, d’oyseau devient serpent.La pucelle au bel œil, quoy qu’aise de sa proye,Voit avec quelque peur l’incertaine lamproye,Et, remarquant ses plis, qui l’eau semblent chercher,Tout à la fois et veut et n’ose la toucher.Merary, tout auprès, le pié droit sur la rive,La main droite en avant et la veue attentive,Prend tant d’autres poissons qu’on diroit à les voirQu’un miracle nouveau du ciel les fait pleuvoir.Ainsy, non sans plaisir, sur le vaste Neptune,Où j’ay tant esprouvé l’une et l’autre fortune,Ay-je veu mille fois, sous les cercles brûlans,Tomber comme des cieux de vrays poissons volans,Qui, courus dans les flots par des monstres avides,Et mettant leur refuge en leurs ailes timides,Au sein du pin vogueur pleuvoyent de tous costez,Et jonchoyent le tillac de leurs corps argentez.Elisaph, qui de l’oncle imite la posture,Ne tire point des eaux sa ligne à l’avanture ;Et, quoy qu’à la houlette on le tinst plus expert,De tous ses coups tendus pas un seul ne se pert.Il despeuple le Nil, il blanchit le rivageDu butin ecaillé que l’hameçon ravage ;Sa main est prompte à l’œuvre, et sous l’onde qui dortSon ardeur fait regner la froide et sourde mort.Dès qu’un poisson est pris, l’amorce r’ajustéeAfin d’en prendre un autre au fleuve est rejettée ;Le crin y suit le ver, le ver suit le metal,Et tout sort à l’instant du liquide cristal.La ligne et le roseau font tousjours leur office,Tousjours la vigilance est jointe à l’artifice ;Mais enfin un muet grand et prodigieuxEmporte et ver et ligne et roseau spongieux.Peut-estre qu’Elisaph, songeant alors aux charmes
A qui son cœur sousmis avoit rendu les armes,Et qui dans leurs filets tenoyent sa liberté,Laissa trahir la main sous l’esprit enchanté.Que cela fust ou non, là se finit la pesche,D’amasser le butin Merary se depesche ;Il en choisit l’honneur, et, d’un scion pliant,Soudain l’un après l’autre ensemble les liant,Les suspend par l’ouye, une file en compose,Qui de sang meslé d’eau l’aride sable arrose ;Puis, refoulans tous trois le rustique sentier,Vont du beau lit de jonc revoir le beau quartier.La belle, en son aymable et jeune fantaisie,D’un des moindres nageurs exprès s’estant saisie,En fait montre d’abord aux regars innocens,Et de tous mignardez flatte les autres sens.Le noble et tendre objet que cet objet reveilleTressaillit au berceau, contemple, s’emerveille,Semble estre dans le doute, et, riant toutesfois,A l’argent du poisson joint les lys de ses doigts.Aussi-tost, en ce lieu, cent nuages de mouches,Non des nobles qu’on voit des ruches ou des souchesRemplir le sein obscur pour y former le miel,Mais de ces vils freslons, de ces tans gros de fiel,Viennent de toutes parts, quittent les eaux croupies,Murmurent, troublent l’air, et, comme des harpies,Du poisson apporté sentans la fraîche odeur,Font sentir de leur faim l’impetueuse ardeur.Jamais le grand Troyen, si l’on en croit la fable,Par des monstres plus fiers ne vit cercler sa table,Quant l’horrible Celene aux ongles enragez,Se plongeant en vautour sur les vivres rangez,Avec ses aspres sœurs, ses bruyantes compagnes,Qui de l’isle deserte ombrageoyent les campagnes,Vint effrayer les yeux, tascher de s’assouvir,Et souiller les morceaux qu’elle ne put ravir.Mais ces gloutons cruels, de qui la diligenceSans doute avec l’enfer estoit d’intelligence,Ces insectes maudits, ne se contentent pas :D’avoir la fleur du Nil pour un ample repas :Leur desir importun, qui tonne et se demeine,Esleve son orgueil jusqu’à la chair humaine ;Ils tourmentent la belle, attaquent Merary,Veulent que d’Elisaph tout le sang soit tary,Et par un attentat provoqué de l’abîme,Sans que voix, sans qu’effort leur audace reprime,Passent jusqu’à l’enfant, et pour le devorerSemblent avec leur trompe au chocq se preparer.Traistres, que faittes-vous ? Race de la poussiere,Où tend de vostre vol la fureur carnassière ?Quel est vostre appetit ? quel est votre dessein ?Osez-vous bien pretendre à vous gorger le sein,A vous remplir le corps, qui n’est que pourriture,D’une si precieuse et si noble pasture ?Et le front de Moyse est-il un vain aspectQui puisse du ciel mesme estre veu sans respect ?Attendez, attendez, sacrileges perfides !C’est luy qui doit un jour vous souler d’homicides ;C’est luy qui sur le Nil, entre tant d’autres fleauxDont Jocabel en songe a veu tous les tableaux.Vous fera disputer, sous une horrible gloire,Aux prodiges sanglans la palme affreuse et noire ;Il vous rendra la vie, en regira le sort ;Et cependant, ingrats, vous conspirez sa mort !Tels que sur le terrain d’une breche attaquée,Où la force derniere est seule pratiquée,On voit les assaillis, obstinez et vaillans,Soutenir front à front les rudes assaillans,Et de foudres, d’espieux, de fresnes et de roches,Recoigner vertement leurs mortelles approches,Confondre leur espoir et r’alentir leur feu :Tels vit-on en ce chocq et l’oncle et le neveu.Les branches, les cailloux, les mottes qu’ils destachent,Du sang des oppresseurs s’humectent et se tachent ;Un coup en abbat mille, et sur les gazons versLeur orgueil ecrasé se remue à l’envers.La sœur, pour le cher frere encor plus que pour elle,N’a pas la main oysive en cette aspre querelle,Et quoy qu’ait entrepris l’enorme bataillon,Nul d’eux n’en a pourtant eprouvé l’aiguillon.Toutesfois des cruels l’aspaisse multitudeMet l’honneur du combat en quelque incertitude ;L’obstacle les irrite, ils reviennent aux coups ;Les monstres de l’Herebe attisent leur courrous,Et, meslez avec eux sous des ailes de crespe,L’un en forme de tan, l’autre en forme de guespe,Investissent le jonc de sours brouissemens,Pareils à ceux des flots en leurs commencemens,Lors qu’autour des escueils, où leurs forces s’esprouvent,Ils montrent qu’en leur sein quelque tempeste ils couvent,Ou tels que sont les bruits qu’on oit dans les forestsQuand Aquilon se leve et qu’il trouble Cerès.
Huitiesme partie.
ARGUMENT. Continuation de l’entreprise des mouche». — Les anges tutélaires de Moyse le défendent, et suscitent un tourbillon de vent qui emporte les mouches et les demons. — Suitte de l’histoire de Jacob. — Son arrivée avec Nebur auprès de la demeure de Laban, où il rencontre Rachet. — Il s’accorde avec Laban de le servir sept années pour avoir Rachel en mariage. — Lya est secretement amoureuse de Jacob. — Brief recit de ce que faisait et de ce que disoit Jacob pendant ces sept années de servitude. — Les secrettes amours de Lya. — Devis de Jacob et de Sebur. — Fin des sept années de la servitude de Jacob. — Lya declare sa passion à Laban le propre jour que Jacob avoit espousé Rachel. — Paroles de Laban à Lya lors qu’elle est mise dans le lit nuptial au lieu de sa soeur. — Fascination miraculeuse et divine de Rachel, qui semble estre metamorphosée en Lya. — Jacob se va coucher auprès de Lya, croyant s’aller coucher auprès de Rachel. — Estonnement de Jacob au matin, lorsqu’il se vit couché auprès de Lya.
Qu’estes-vous devenus, anges doux et propices ?Voicy l’extremité, voicy les precipices ;Laisserez-vous Moyse en un si grand besoin,Après tant de faveurs, tant d’amour et de soin ?Quoy doncques, sur les eaux vostre noble courageAura pour luy fait teste aux demons de l’orage ;Vostre bras valeureux les aura terrassez,Et comme de l’Olympe en l’Averne chassez,Pour souffrir qu’à ce coup, ressortans des tenebres,Ces premiers scelerats, par leur crime celebres,Viennent persecuter d’un orgueil travestyL’enfant qui contr’eux tous prendra vostre party ?Ha ! m’arrive la mort plustost qu’en ma penséeDe cette oppinion l’erreur se soit glissée !Ma langue en a trop dit, j’en blasme le discours,Et pardon j’en demande à vostre cher secours.Je vous voy, saints tuteurs, pour dissiper mes craintes,Garantir mon heros des funestes atteintes ;Je le voy dans le jonc pour soy-mesme agissant ;Il est rendu par vous si brave et si puissantQu’on peut dire de luy, s’il estvray qu’un HerculeNe soit point un fantosme et vain et ridicule,Comme Alcideau berceau deux serpens estouffa,Ainsy de tout l’enfer Moyse triomfa.Ouy, Moyse en triomphe, à son aise il respire ;L’Auguste, l’Immortel qui regne au haut empire,Enveloppant soudain d’un tourbillon venteuxL’adversaire deffait, mais encor plus honteux,Le rechasse en l’abisme, et, de la mesme sorteQue la paille obeit au souffle qui l’emporte,Fait obeir à l’air rapide et suscitéDes insectes felons l’estrange quantité.Mais comme de ce vent la roideur favorableN’est myse dans l’employ par le Seul AdorableQue pour servir Moyse et pour le delivrerDe ceux qui de son sang se vouloyent enyvrer,A peine est fait le coup, chose estonnante et belle !Qu’aux cheveux des amis qui gardent la nacelle,Ny dans l’air, ny dans l’eau, ny sur l’autre element,L’œil ne remarque pas le moindre mouvement.En ce paisible estat, l’illustre et sage trouppeRevisite aussi-tost, de la proue à la pouppe,Le vaisseau precieux où brilloit le tresorPlus cher à tous les trois qu’une montagne d’or ;Et, voyant tout autour qu’en aucune partieLa tissure du jonc ne s’estoit dementie,Que l’enfant estoit sain, et qu’un juste loisirS’offroit pour l’entretien au gré de leur desir,L’un d’eux, prenant sujet de rompre leur silenceSur le reptile mort, dont la fiere insolenceSembloit encore vivre en son horrible chef.Pose’ comme en trophée à dix pas de la nef,Parle en cette façon : Cher oncle que j’embrasse,S’il ne t’est point fascheux, concede-nous la graceDe renouer icy le grand et beau discoursDont nagueres ce monstre a suspendu le cours ;Nous souhaiterions bien, si sa premiere veueA du noble Jacob l’histoire interrompue,Que, son dernier aspect t’en faisant souvenir,Te fist et la reprendre et la vouloir finir ;Et, pour te faire voir que de tant de merveillesTa voix n’a pas en vain obligé mes oreilles ;Pour, dis-je, te montrer que tant d’objets divers,Tant d’accidents nouveaux survenus à travers,Ni de tant de mal-heurs les sinistres augures,N’en ont pu dans mon ame effacer les figures,Je te diray l’endroit et venerable et saintOù de ce beau recit l’honneur fut comme estaint.Tu laissas nostre ayeul, cher but de nos louanges,Après la vision de l’eschelle et des anges ;Et, quand le monstre vint, ses pas acheminezPour aller chés Laban estoient dejà tournez.Alors, l’oncle disert, et dont l’esprit sublimeEntre tous les Hebreux eclatoit dans l’estime,Choisissant pour les trois un lieu commode et frais,De Jacob esbauché reprit ainsy les traits :Puis qu’il n’est pas besoin que d’une telle histoireJe reprenne la source et retrace la gloire,Et que l’indigne effort d’un lasche et noir oublyN’en a point dans vos cœurs le beau lustre affoibly,J’en poursuivray la trame, et comme je l’ay sceuePar la verité mesme elle sera tissue.Voycy doncques Jacob, remarquez bien le lieu :Il va voir ses amis après avoir veu Dieu.Enfin, poussant ses pas de journée en journée,Il arrive où l’attend sa belle destinée.D’un grand puis il s’approche, et voit à bonds legersS’egayer à l’entour des troupeaux de bergers ;Il s’adresse aux pasteurs, doucement les convieDe dire en quel estat Laban passe la vie ;Et, comme il l’apprenoit, un objet gracieuxLuy vint percer le sein d’un traict delicieux.Dans un fleuve de joye aussi-tost il se plonge ;Il croit voir en effet les merveilles du songe,Prend Rachel pour un ange, et trouve en sa beautéJe ne sçay quel eclat de la divinité.Cette noble pucelle, où brilloient tant de charmes,Où le pudique amour prenoit ses saintes armesQue de ses doux soleils on luy voyoit darderContre les yeux mortels qui l’osoyent regarder ;Ce miracle d’honneur, ce flambeau de sagesse,Des tresors de Laban couronnoit la richesse :C’estoit sa jeune fille, et, simple en ses habis,Elle en gardoit alors les nombreuses brebis.D’un soucy menager, d’une peine sans peine,Ses doigts blancs comme yvoire en retordoyent la laine,Et tantost esloignez, tantost près du roseau,Le despouilloyent de bien pour vestir le fuseau.A voir en cette aymable et gentille postureCe rare don du ciel, cet effort de nature,Un payen auroit creu que de ses belles mainsPendoit à fil naissant le destin des humains ;Comme quelque deesse il l’auroit adorée,Et, dans l’aveugle ardeur de son ame egarée,Promettant à genoux l’encens à ses appas,Eust empraint mille fois ses levres sur ses pas.Mais Jacob, qui l’aborde, et que le sang avoue,Empraint modestement les siennes sur sa joue,L’instruit de sa fortune, et par un beau devoirOblige cette vierge à le bien recevoir.Si tost qu’elle eut appris l’illustre parentage,Sans prester son oreille à l’ouyr davantage,Elle court en Carran, où son pere vivoit,Et lui presente enfin Jacob, qui la suivoit,De vous deduire icy la subite allegresse,Le discours, les transports, l’honneur et la tendresseAvec quoy le neveu de l’oncle fut receu,L’espoir de l’accomplir seroit vain et deceu ;Il suffit d’exprimer en paroles restreintesQue de ce doux accueil se banirent les feintes,Et, pour dire en un temps beaucoup en disant peu,Qu’il fut digne de l’oncle et digne du neveu.Après les premiers mots que l’eclatante joyeEn ces occasions d’ordinaire deploye,Jacob, des mieux instruits, des mieux faits, des mieux nez,S’acquite envers Laban des saluts ordonnez,Luy dit que sa vertu, son merite et sa gloire,Du grand et noble Isâc occupent la memoire ;Qu’il est de Rebecca le plus cher entretien,Et qu’ils l’ont eslu seul pour son ferme soustien ;Qu’encore que son frere et leur antipathieDe son depart d’Hebron fussent cause en partie,Un tout autre sujet l’amenoit en ces lieux.Là-dessus, vers Rachel ayant tourné les yeuxEt poussé des souspirs du profond de son ame,Invisibles tesmoins de sa naissante flame,Il les retourne enfin vers Laban attentif,Et luy dit de ses pas le plus juste motif,Luy fait savoir qu’Isâc, son pere venerable,Pour joindre leurs maisons d’un lien perdurable,Sur tous les points divers dont il l’avoit chargéLors qu’il receut de luy le fidelle congé,C’estoit qu’il fist si bien par ses nobles services,Par ses deportemens esloignez de tous vices,Que d’estre un jour son gendre il peust avoir l’honneur,Et qu’il le requeroit d’un si rare bon-heur.Laban, transporté d’aise, accorde la demande,Veut que sur ses troupeaux il ordonne, il commande,Et, s’estantfait instruire avec plus de loisirDu but particulier où visoit son desir,Luy promet que Rachel, sous un saint mariage,Seroit le chaste prix de son heureux voyage,Mais à condition qu’il verroit par sept ansLes neiges de l’hyver et les fleurs du printemps,Et les biens qu’en l’automne et qu’en l’esté l’on serre,Couvrir tour après tour la face de la terreTandis qu’à le servir ses soins il donneroit,Et devant que d’atteindre où son cœur aspiroit.Jacob, sousmis et pront, reçoit la servitude,Quoy que par sa longueur elle fust un peu rudePour un esprit et noble et grand comme le sien ;Mais que n’eust-il point fait pour jouyr d’un tel bien ?Il auroit entrepris de servir cent années,D’encourir tous les maux des dures destinées,Pourveu que les beaux yeux qui causoyent son tourmentL’eussent daigné payer d’un regard seulement.Depuis, son feu s’accreut ; les douces estincellesEn volerent au sein des deux nobles pucelles :Car le cœur de Lya, quoy que sage et discret,Ne laissoit pas pourtant de brûler en secret.Mais la jeune Rachel, comme à Jacob promise,Bruloit à decouvert d’une flame permise,Et Jacob, sous l’espoir qui flattoit son ardeur,Tous les jours de la sienne augmentoit la splendeur.On la voyoit briller en son front, en ses gestes ;Ses regars, tout ensemble amoureux et modestes,Aux regars adorez disoyent sa passion,Et le Ciel approuvoit leur pure intention.Ses langueurs, ses souspirs, ses transports legitimes,Estoyent d’un saint autel les sinceres victimes ;L’offrande en estoit chaste, et les desirs des sens,Encor qu’impetueux, estoyent tous innocens.Il reprend donc enfin la houlette ordinaire :Le voilà de l’amour esclave et mercenaire ;Mais qui ne l’eust esté pour un si beau loyer,Et quel plus doux sujet pouvoit mieux l’employer ?Tantost, de ses pensers montrant l’inquietude,Lors qu’il se rencontroit en quelque solitude,Et que l’aymable horreur des antres et des boisPouvoit l’entendre seule et respondre à sa vois,Il parloit de sa peine à la perseverance,Mesuroit son courage avec son esperance,Faisoit cent questions à sa fidelité,Consultoit ses desirs, sondoit leur qualité,Reprochoit à Laban une rigueur extreme,Interrogeoit Rachel, s’interrogeoit soy-mesme,Et du terme prescrit le point bien debatuSouvent se deffioit de sa propre vertu.Tantost d’un fer pudique il gravoit sur les marbres,Ou sur la tendre peau dont se vestent les arbres,Le nom de sa bergere enlacé dans le sien,Et l’honoroit tousjours d’un loyal entretien.L’un montroit de sa foy la constance et la force,L’autre estoit une preuve en la nouvelle escorce,Que, comme parle temps ce nom s’agrandissoit,Ainsy sa passion d’heure en heure croissoit.Tantost, ayant tiré des forests verdoyantesQuelque bois jeune et rare aux veines ondoyantes,Qui fust sans nœus et droit, et de juste hauteur,Et dont au bel eclat respondist la senteur,Il s’asseyoit soudain sur l’humble violette,Changeoit ce beau baston en gentille houlette,L’enrichissoit du chiffre et traçoit tout autourQuelque chaste progrès de son ardente amour,Puis sous le toit aymé, quand la nuit, revenue,Renfermoit tous les airs dans une seule nue,Et que de tout travail le monde estoit exent,En faisoit à Rachel un gracieux present.La vierge, qui l’aymoit d’une ardeur mutuelle,Ardeur qui, bien que douce, estoit pourtant cruelle,Prenoit de luy le don avecques des appasQui luy faisoyent en suitte oublier le repas.Lya, qui de Jacob non moins qu’elle amoureuse,En son brazier contraint s’estimoit malheureuse,Se laissoit cependant devorer aux ennuis,Et ses jours les plus beaux estoyent de sombres nuits.Son honneur, son desir, sa raison et sa flameAllumoyent la discorde au milieu de son ame ;Et, faisant mesme armer son cœur contre son cœur,Le rendoyent et vaincu, tout ensemble, et vainqueur.Sa vertu, toutesfois, gagnoit enfin la palme ;Mais la tempeste à peine estoit soumise au calmeQue les vents, obstinez à la sedition,Commençoyent de nouveau la mesme emotion.Dans les troubles muets de sa guerre invisibleL’heroïque Lya, montrant un front paisible,Triomfoit de soy-mesme, et par de saints efforts,Quoy qu’esclave au dedans, sembloit libre au dehors.Jamais en cet estat elle ne fut saisieDe cette aspre fureur qu’on nomme jalousie,Monstre capricieux qui hait ce qu’il cherit,Et de qui, sans la mort, rarement on guerit.Elle voyoit Rachel de Jacob caresséeD’une œillade seraine et desinteressée ;Que si quelque souspir se formoit dans son sein,Sa bouche magnanime en rompoit le dessein,Et jamais Zelpha mesme, une fille prudente,Qui de tous ses pensers estoit la confidente,Et qui d’un soin fidelle en chambre la servoit,Ne put rien decouvrir du feu qu’elle couvoit.La beauté de sa sœur, au monde sans egale ;Le droit qui sous l’espoir de la foy conjugaleSerroit en des liens si doux et si charmansLes cœurs entre-promis des deux jeunes amans ;Le vouloir paternel, qu’on ne pouvoit enfraindre,Par de justes raisons l’empeschoit de se plaindre,Luy faisoit en tous lieux tenir ses maux secrets,Et d’une ame invincible estouffer ses regrets.Cependant, d’heure en heure, incroyable merveille !Je ne sçay quoy de sourd luy disoit à l’oreille :Espere, prends courage, espere seulement,Et la faisoit soudain transir d’estonnement.Si tost qu’elle songeoit aux promesses du pere,Ce ton et doux et bas, disoit : Espere ! espere !Et cent fois, de frayeur, se tournant en sursaut,Elle en trancha les airs d’uncry subit et haut ;Son œil chercha la voix, ses membres en fremirent,Sa tresse en herissa, ses roses en blesmirent ;Et, si devant quelqu’un ce desordre arrivoit,Sur quelque insecte faux l’excuse elle en trouvoit.Jugez de quelle sorte elle traisnoit la vie !Voyez de quels mal-heurs elle estoit poursuivie,Puis que mesme en son mal la consolationPassoit pour importune à sa reflexion.Tandis l’aymé Jacob, ignorant de ses peines,Entretenoit les monts, entretenoit les plaines,Et suivy de Nébur, insigne en loyauté,Blasmoit du temps prefix la lente cruauté.Un jour estoit un siecle à son impatience,Et comme il sçavoit l’autre expert en la scienceQui nous apprend des cieux et le nombre et le cours,Sur leurs orbes tardifs luy faisoit cent discours,Luy demandoit pourquoy l’astre qui tout allumeRendoit ainsy les ans plus longs que de coustume,D’où venoit sa paresse, et pour quelle raisonIl sembloit tous les soirs abhorrer l’horison.Nébur luy respondoit d’une façon aymable :J’excuse ton erreur, elle n’est point blasmable ;Tu dis ce que tu crois, et je sçay qu’en amourUn plaisir attendu fait d’un moment un jour.Mais tel qu’un voyageur, dans une longue traite,La tient comme finie estant à demy faite,Et que, pour arriver où l’attire son bien,Le reste du chemin ne luy couste plus rien ;Que ses travaux passez les presens adoucissent,Que les stades futurs à son œil s’accourcissent,Qu’il chante, qu’il s’egaye, et, chassant tout ennuy,S’estime à chaque bourg estre dejà chés luy :Ainsy, de ton service ayant fait quatre années,L’espoir de voir enfin tes flames couronnéesTe doit des maux soufferts oster le souvenir,Et te rendre plus doux ceux qui sont à venir ;Et, si je ne me trompe aux choses apperceues,Si l’oreille peut croire en des paroles sceues,Sache, pour consoler et ta peine et ta foy,Que le temps à Rachel n’est pas moins long qu’à toyAppren que, tous les jours, sur la rive champestreOù son troupeau chery la belle meine paistre,Elle entretient les eaux de ses pudiques feux,Elle remplit les airs de plaintes et de vœux ;Et qu’au matin l’Aurore, en ouvrant la barrierePar où l’astre du jour rentre dans sa carriere,L’oit sans cesse prier ce beau roy des momensD’abreger les saisons pour ses contentemens.De semblables propos, que la sagesse estime,L’accort, le bon Nébur, le serviteur intime,Essayoit à tromper les justes desplaisirsQui du maistre amoureux affligeoyent les desirs.Enfin, au gré de tous les sept ans s’acheverent,Au festin nuptial cent amis se trouverent ;Et dejà le soleil, panché vers l’occident,Rendoit son globe accreu moins rouge et moins ardent,Quand l’ardeur de Lya, si long-temps surmontée,Par sa secrette voix à la fin emportée,Monta jusques au comble, et, rompant tout respect,Luy fit chercher en pleurs le paternel aspect.Elle trouve Laban, seul à l’ecart le tire,Luy raconte à genoux son estrange martire,Prend le ciel à tesmoin des efforts qu’elle a faitsPour de son feu caché repousser les effets,Jure que sans un bruit qui jusqu’à l’heure mesmeLuy disoità l’oreille : Ayme, espere, espere, ayme,Parle, declare-toy, voycy le dernier jour ;On auroit sceu sa mort plustost que son amour.Qu’elle n’ignoroit pas combien peu d’apparenceLuy permettoit de croire en ce mot d’esperance ;Qu’aussy, sans nul espoir ayant tousjours aymé,Son desir dans son cœur elle auroit renfermé ;Et que, si toutesfois sa flame estoit un crimeQu’il falust expier d’une pronte victime,Elle s’offroit à l’estre, et vouloit que son flancLuy fournist pour l’esteindre un deluge de sang.Tel qu’on verroit surpris des couleurs et des chosesL’homme qui seroit né les deux lumieres closes,S’il venoit, par fortune ou par grace des cieux,A jouir des objets dont jouissent les yeux.Tel fut surpris Laban du discours de sa fille ;Un essaim de pensers dans sa teste fourmille ;Il l’admire, il s’estonne, il sent que l’amitiéPar ses tendres conseils le pousse à la pitié ;Et, gagné de la voix qui bruyoit en l’ouyeDe la triste pucelle, à terre esvanouye,Voix qui l’esmeut luy-mesme, et dont le doux accentLuy suggere un remede auquel il condescend,Il releve Lya, parle, la reconforte,Fait revenir à soy la vierge à demy morte,La met dans une chaise, et, d’un tranquille son,A l’esprit desolé s’ouvre en cette façon :Bien que mon propre honneur sans cesse m’advertisseD’estre exact et soigneux à garder la justice ;Que la foy, que le droit inviolable et saintSoit d’une noble idée en ma raison empraint,Et que, sans faire tort à ma fameuse gloire,Sans me ternir le front d’une lascheté noire,Je ne puisse frustrer mon illustre neveuDu legitime espoir dont j’ay donné l’adveu,Si trouvay-je, après tout, que la justice mesme,Que le droit naturel, et partant le suprême,Demande que mon cœur, instruit de cette loy,Soit avant qu’à tout autre equitable envers moy.Je me suis oublié, Lya, je le confesse :L’amour que je te porte et le beau droit d’aisnesse,Se joignant en leur plainte à l’ordre du pays,Disent que je les heurte et que je te trahis ;Et mesme le destin, qui me parle sans bouche,S’en plaint pour toy, me tance, et veut que dans la coucheTu sois avec Jacob mise au lieu de ta sœur,Et de cette action se rend le deffenseur.Prepares-y toy donc, serene ton visage,De tes esprits troublez reprens le libre usage ;J’y consens, je le veux : poussons l’affaire à bout ;S’il y va de ma foy, le ciel excuse tout.Quiconque, au sein d’un bois affreux et solitaire,Après s’estre engagé d’un pas involontaireA suivre triste et seul l’erreur qui le conduit,Sous le morne silence et sous l’aveugle nuit ;Après cent tours, cent maux, cent peines incroyablesParmy les hurlements des bestes effroyables,Qui l’auroyent fait trembler, qui l’auroyent fait gemir,Après se voir enfin contraint de s’endormir,Après l’horreur d’un songe où son ame en tenebresAuroit feint à ses yeux mille images funebres,Viendroit à s’eveiller, et d’un bien sans pareilEntendroit tout à coup, au lever du soleil,Mille divers oyseaux faire dessus sa testeDe mille aymables tons une douce tempeste,Seroit moins consolé, moins gay, moins en reposQue ne le fut Lya d’entendre ces propos.Elle saute à Laban, et l’embrasse et le baise,Veut parler et ne peut, souspire et pleure d’aise,Languit dessous son col où se panche le sien,Et de trop de plaisir n’en peut exprimer rien.La chambre nuptiale aux amans preparéeEstoit, dans le logis, des autres separée ;Un escalier secret y conduisoit les pas.Encor que d’ordinaire on ne s’en servist pas,Le pere en prend la clef, dans sa poche la serre,Et dès qu’il voit que l’ombre est descendue en terre,Y fait monter la vierge et la met dans le lit,Dont Dieu santifia l’infidelle delit.Mais, pour achever tout, le voilà bien en peine ;Il medite, il rumine, il songe, il se promeine,Il conçoit un dessein, l’efface au mesme instant ;Il en conçoit un autre, il en fait tout autant,Semblable en ses projets, nez dans l’incertitude,Aux vagues de la mer, qui, par leur multitude,S’enlevant coup sur coup, se font et se desfont,Et dont le choc divers se brouille et se confont.Les nobles mariez, à qui les heures tardent,Se consument d’amour, languissent, le regardent ;Il ne sçait que leur dire, il ne sçait qu’inventerEn l’acte frauduleux qu’il veut executer.Que fait-il là-dessus ? il invoque à son aydeLa voix qui de Lya suggera le remede,Et l’accent luy respond, à son oreille joint :Laban, laisse-moy faire, et ne festonne point.Aussi-tost de Rachel, miracle bien estrange !Le visage divin se transforme et se change ;Sa taille s’agrandit ; ses cheveux, aussi blonsQue les javelles d’or qui couvrent nos sablons,Deviennent aussy noirs que la plume luisanteDes petits precurseurs de la saison plaisante ;Sa parole se mue, et ses deux clairs flambeauxSont faits en mesme temps et moins vifs et moins beaux ;Bref, elle ne prend pas, en sa fausse peinture,De Lya seulement les traits et la stature,Mais elle prend encore et la robbe et l’esprit,Osté que de l’amour rien n’y reste d’escrit.Quand le charme secret la changea de la sorte,Elle avoit mis le pié sur le sueil d’une portePour sortir de la salle et pour chercher sa sœur,Qu’en son ame elle aymoit d’une franche douceur :Si bien qu’aucun regard ne sceut aucune choseDu prodige arrivé dans sa metamorphose ;Autrement le complot auroit esté rompu,Et d’un espoir sans fruit Laban se fust repu.Elle avoit fait à peine un pas dans une alléeQue sa premiere trace est soudain refoulée,Qu’aussitost elle r’entre, et que Laban, surpris,Sans la voix qui luy parle eust creu s’estre mepris.On demande Rachel avec un soin extreme ;Rachel, qui ne l’est plus, se demande elle-mesme,Pour une autre se prend, voit Jacob d’un autre œil,Et de Lya lui montre et le port et l’accueil ;Enfin, Laban s’avance et luy dit à l’oreille :Jacob, va te coucher ; ton ardeur sans pareilleA dejà trop souffert, et dejà sous mon gréL’objet de tes desirs a franchy le degré.Jacob, par ce discours, au comble de sa joye,De l’escalier commun prend aussitost la voye,Et, la lampe à la main, à pas precipitez,Va pour noyer ses maux dans les felicitez.Laban, qui le regarde avecques la lumiere,Retombe au mesme instant en sa peine premiere,Croit que tout est perdu, que tout est decouvert,Et de confusion en soy-mesme se pert.Il monte après, il tremble, et de la voix encoreEn ce dernier besoin le secours il implore :Si qu’à peine Jacob à la chambre atteignitQu’au souffle desiré la lampe s’esteignit.Le reste, avec pudeur, se couvre du silence ;Mais, si tost que du jour la claire vigilenceEut reveillé la nue, et que, ceint de rayons,Le soleil eut rougy ses noirastres crayons ;Si tost qu’à cet eclat qui perçoit la fenestre,Jacob ouvrit les yeux et vint à reconnestreLe front si surprenant, l’objet inopinéAvec qui sans liens il s’estoit enchaisné,Un tel estonnement luy courut dans les veines,Son esprit fut saisy de frayeurs si soudaines,Qu’il sauta hors du lit comme d’un lieu d’horreur,Et de cris esperdus lamenta son erreur.Ainsy seroit esmu l’oyseau qui niche à terre,Si, lors que le reveil ses paupieres desserre,Au lieu de sa compagne, il trouvoit à son flancUne longue couleuvre au dos bleu, gris et blanc :Il quitteroit le nid, battroit l’une et l’autre aile,Se mettroit aussy-tost à chercher sa femelle,Et d’un ton gemissant, et d’un vol effrayé,Prendroit soudain de l’air le chemin non frayé.
Neufviesme partie.
ARGUMENT. Rachet est remise en sa forme naturelle, et Jacob se plaint de ce qu’on l’avait trompe. — Paroles de l’ange, qui appaise ce desordre. — Jacob sert sept autres années et obtient enfin Rachet. — Merveille des agneaux marquetez. — Jacob s’enfuit de chez Laban avec toute sa famille. — Paroles de l’ange en songe à Laban, qui le poursuit en colere. — Laban s’accorde par l’entremise de Nebur, et ne demande plus que ses idoles, qu’il ne put trouver, et enfin, l’amitié estant refaite, s’en retourne ches luy. — Paroles de Jacob à Nebur pour l’envoyer demander passage à son frere Esaü. — Nebur va trouver Esaü avec force presens. — Lutte de Jacob contre l’ange. — Le fantosme de l’antipathie et son combat contre l’ange qui represente l’amitié. — Paroles de l’ange aux deux frères.
Aux hauts cris de Jacob la famille se leve ;Du masque de Rachel le saint charme s’acheve ;Elle reprend sa forme, elle reprend aussyLes premiers mouvemens de son premier soucy,Et, comme un qui, tiré d’une grotte profonde,S’estimeroit d’abord venir de l’autre monde,Elle rêve, elle ecoute, et ses yeux suspendusFont voir en leurs regards ses esprits confondus.Mais si sa belle bouche est muette à la plainte,Quoy qu’elle ait dans le cœur une douteuse crainte,Jacob n’est pas de mesme : il comble l’air de bruit,Il se fasche du jour, il se plaint de la nuit ;Il tempeste, il s’exclame, il fait mille reproches,De Laban accouru rebute les approches,Ne veut, ne peut souffrir excuse ni raison,Et sous ses pas troublez esbranle la maison.En vain pour l’appaiser Nébur sa langue employe,A son propre courroux il s’abandonne en proye ;Il accuse l’amour, il accuse le sort,Prend le ciel à partie en cet aspre transport,Dit mesme que Rachel, à ses pieds estendue,S’est avec tout le monde en la fourbe entendue,Qu’elle est d’intelligence avecques sa douleur,Et tombe enfin sans poux, sans voix et sans couleur.Quoy que ces derniers mots, par leur injuste blame,De l’amante fidelle outrageassent la flame,Et que jusques au vif ils la vinssent toucher,Le coup qu’elle en receut luy fut pourtant bien cher.Elle connut par là que sa peine estoit vraye ;Elle se vit soudain guerir d’une autre playeQu’avoit faite en son cœur le soupçon objecté,Dont le crime à luy seul pouvoit estre imputé.En ce desordre estrange une voix inconnue,Qui partoit d’une chose enceinte d’une nue,Leur vint frapper l’oreille, et, d’un son grave et dous,Fit ouyr ce langage, et les accorda tous :Jacob, appaise-toy : la haute ProvidenceDu Dieu qui fait au ciel sa noble residence,Et sans qui rien n’arrive en ce bas univers,Non pas mesme aux destours des nus et moindres vers,A determiné seule en son grand consistoireQue pour ton propre bien, et pour sa propre gloire,Lya, cette Lya dont doit sortir un jourLe plus rare tesmoin de son divin amour,Fust jointe à tes costez par des ruses discretesQue feront resonner ses futurs interpretes.Vis en paix avec elle, ayme-la saintement,Et ne sois point revesche à ce commandement.Elle est chaste, elle est douce, elle est humble, elle est sage,Elle a fait des vertus le bel apprentissage,Et si quelques attraits luy manquent dans les yeux,Elle en a dans l’esprit qui valent beaucoup mieux.On prise la beauté, mais elle est passagere :Elle s’enfuit soudain comme une ombre legere ;La vieillesse en triomphe, et d’un front accomplyFait un front où l’horreur s’estale ply sur ply,Et, laissant là les ans qui changent tant de choses,Elle est encor sujette à cent metamorphoses.Il ne faut qu’un accès du moindre mal ardent,Il ne faut que l’effroy d’un petit accident,Pour la rendre aussy-tost plus seche et plus flestrieQu’une fleur d’esglantier que la gresle a meurtrie ;Mais une ame bien faite a d’illustres appasQue le temps embellit ou qu’il ne change pas.Et toy, triste Rachel, que le Ciel a pourveueNon seulement des dons qui delectent la veue,Mais qui, presqu’espuisant ses liberalitez,A versé dans ton cœur cent nobles qualitez,Ne croy point que Jacob ait usé de finessePour decevoir ta flame et trahir ta jeunesse ;Ne croy point qu’en l’intrigue il ait presté la main :Elle vient de là-haut, elle passe l’humain.Vis bien avec ta sœur et n’en sois point jalouse,Tu seras de Jacob l’autre fidelle espouse ;Cependant par l’espoir console tes ennuis :En quelqu’autre rencontre on sçaura qui je suis.La vois ayant cessé, la peur estant finie,Ces esprits discordans rentrent dans l’harmonie ;Le tumulte s’appaise, et la confusionQuitte la place à l’ordre en cette occasion.Quelque paix toutesfois qu’apporte en ce tumulteLe concert du discours qui soudain en resulte,Quoy que Jacob se rende aux vertus de Lya,Que depuis son merite estroitement lia,Il veut avoir Rachel, n’a point l’ame contenteSi l’on frustre son cœur d’une si chere attente ;Mais, quoy qu’il puisse dire enfin, pour abreger,Il luy falut encor à sept ans s’obliger.Je ne feray qu’un pas de leur seconde fuite :En leur premiere course elle est assez deduite,Et jugez ce qu’il fit par ce qu’il avoit fait,Puisque de mesme cause arrive mesme effet.Les sept ans achevez, il acheva sa peine :Il estancha sa soif dans la claire fontaineQu’il avoit recherchée avecques tant d’ardeur,Et son chaste desir jouit de la pudeur.Enfin, riche d’enfans, ce digne personnageAyant par sa conduite et par son bon mesnageAgrandy sa fortune, amassé force biens,Accreu ceux du beau-pere en augmentant les siens,Et fait de ses troupeaux, sous sa noble intendance,Admirer l’heureux nombre à la mesme abondance,Il se sentit esmeu d’aller vivre aux dous lieuxQui luy furent promis par l’oracle des cieux.Aussy-tost son dessein à Laban il declare ;Mais Laban, qui prevoit, d’une pensée avare,Son dommage futur en cet eloignement,Pour en rompre le coup le flatte adroitement,Et lui promet enfin, l’amorçant par l’utile,Que, s’il veut demeurer, s’il veut changer de stile,Desormais les agneaux qui naistront marquetezSeront, sans nul debat, à luy seul reputez.Jacob prend le party, de Nébur s’accompagne,Retourne à l’ordinaire en la verte campagne ;Et, songeant aux moyens d’accroistre son troupeau,Par la diverse laine et la diverse peau,Il apprend une chose et curieuse et belle,Que luy montre au besoin le serviteur fidelle,Qui sçavoit cent secrets, et qui n’oublioit rienQuand il faloit agir pour augmenter son bien.Voycy donc le secret : il choisit une branche ;Du bas jusques au haut les fueilles en retranche,En despouille le bois d’escorce revestu,De ce bois bigarré decouvre la vertu,Et, l’exposant en veue aux brebis qui s’abbreuvent,Lors que pour concevoir leurs entrailles s’esmeuvent,Fait, par l’apprehensive, en leur conceptionGlisser de deux couleurs la forte impression.Laban, interessé, voyant qu’en ce partageLe profit se tournoit à son desavantage,Et que de jour en jour les agneaux qui naissoyentDes agneaux noirs et blancs le nombre grossissoyent,Conceut un tel depit, gronda de telle sorteContre le riche honneur du gendre à l’ame accorte,Qu’il fut enfin contraint, trompant ses yeux jalous,De chercher par la fuitte un autre ciel plus dous.Dejà de Galaad, montagne renommée,Le fugitif Jacob et sa famille ayméeAvoyent atteint le faiste, et déja ses troupeauxEn fouloyent en paissant les superbes coupeaux,Quand Laban, emporté d’une colere triste,Precipitant ses pas sur la fuyante piste,Parvint au pié du mont au coucher du soleil,Et donna sans repos ses membres au sommeil.Son esprit inquiet ne songeoit qu’à l’offence,Et, si du poursuivy Dieu n’eust pris la deffence,Si le Ciel aussy-tost ne s’en fust souvenu,Quelque horrible malheur en seroit avenu.Mais à peine Laban eut assoupy l’orageQui menaçoit Jacob dans son aigre courage,A peine pour dormir sur l’herbe il s’estendit,Qu’une divine voix ces paroles luy dit :Fils du bon Bathuel, garde-toy d’entreprendreRien qui puisse outrager ton noble et digne gendre.L’Immortel le protege, il est son ferme appuy,Et c’est choquer les Cieux que marcher contre luy ;L’injure en reviendroit dessus ta teste mesme ;La fleche decochée, en ta furie extreme,Retourneroit son fer contre ton propre sein,Et tes propres efforts puniroyent ton dessein.A ces mots il s’eveille : il trouve que son ame,En repensant au songe, elle-mesme se blâme ;Il esteint la fureur dont il s’estoit espris,Et soudain se repent du forfait entrepris ;Puis, sitost que l’estoile aux tenebres fataleEut fait revoir à l’air sa pompe orientale,Il reprend son chemin et parvient au sommet,Où, pour le bien de tous, son esprit se remet.Comme on voit dans le Nil, qui des monstres se vante,Les rapides poissons, estourdis d’espouvante,A leur horrible aspect et fuïr et chercherQuelques troux sous les bords afin de s’y cacher,Ainsy dessus le mont la famille peureuse,Croyant encor le pere en l’ire dangereuse,Pour eviter son bras, à l’instant qu’il parut,Sans sçavoir où courir de tous costez courut.Jacob pourtant fait ferme, et dans cette rencontreSon cœur et sa prudence en mesme temps il montre,Et le sage Nébur, dont il est secondé,Agit si bien entr’eux que tout est accordé.Estant venus enfin à ces douces pratiques,Laban, d’un soin payen, veut ses dieux domestiques,Insiste sur ce point, dit qu’il consent à tout,Pourveu qu’il les revoye en sa maison debout ;Et, demandant à faire une recherche exacteAvant que de la paix conclurre le bel acte,Rend aussy-tost ses doigts les vains perquisiteursDes simulacres vains, absurdes et menteurs.Mais l’aymable Rachel, qui s’en estoit saisie,Ayant mis à couvert leur majesté moisie,Non pour les reverer, mais pour les rendre un jourLes innocens jouets des fruits de son amour,Se tient sur son chameau, feint d’estre indisposée,Est par le pere mesme aussy-tost excusée,Et voit luire en son front un honneste respect,Qui rend sa main timide et son cœur circonspect.Après cette recherche et ridicule et vaine,Le berger prend Laban, vers un autel le meine,Sacrifie avec luy, le traitte sur le lieu,Et l’un et l’autre en paix s’entre-disent adieu.De là, suivant sa route, il entre en la provinceOù son frere Esaü, tenant un rang de prince,Vivoit depuis long-temps, et, d’un bras redouté,Regissoit sans obstacle un peuple surmonté.Sa puissance l’arreste ; il s’emeut, il frissonne,Non pas pour le peril de sa propre personne,Mais bien pour le hazard que luy semblent courirCeux qu’on ne peut blesser sans le faire mourir.Il craint pour ses moitiez, qu’il ayme avec tendresse ;Il craint qu’à ses enfans le frere ne s’addressePour se venger sur eux de l’affront pretendu,Et que le droit ravy ne luy soit cher vendu.En ces justes soupçons, fondez sur l’apparence,Ayant de ses esprits reveu la conference,Il appelle Nébur, son solide recours,Le tire seul à part, et luy tient ce discours :Comme il ne suffit pas, pour bien faire une chose,Que l’artisan habile au travail se dispose,Qu’avecques la mesure, ou le nombre, ou le poids,Ses yeux sachent fournir de matiere à ses doigts,Si son œil, si sa main, experte et raisonnable,Ne choisit l’instrument et propre et convenableAvec quoy son projet se puisse executer,Et l’honneur lucratif enfin luy rapporter,Ainsy, pour reussir dans une grande affaire,Il n’est pas, cher Nébur, seulement necessaireD’assembler un conseil, de prendre les advisEt de conclurre un acte après cent hauts devis,Mais de savoir eslire une ame officieuseDont la capacité noble et judicieuse,Pesant bien tous les points de son instruction,Puisse mettre en effet la resolution.C’est pourquoy dès demain je veux, si tu l’approuves,Si parmy tes pensers rien de mieux tu ne trouves,T’envoyer vers mon frere, où sa fortune luit,Pour voir à quel accord il pourroit estre induit.Souvent le messager fait cherir le message ;Il te connoist, il t’ayme, et, pour un seul passageQue nous luy demandons avec humilité,Peut-estre obtiendras-tu quelque civilité ;Peut-estre que le Ciel, peut-estre que l’absenceAura porté son cœur à la resipiscence,Que j’ay tort de le craindre, et que dans son desirLa faveur nous prepare un illustre plaisir.Pren donc avecques toy ce qu’entre les richessesDont les soins de là-haut m’ont fait tant de largessesTu jugeras toy-mesme et de rare et d’exquisPour l’offrir à sa veue, et nous le rendre acquis.Les dons bien dispensez ont une douce amorceQui, pour gagner les cœurs, sert bien plus que la forceEt, quand avecques grace au merite ils sont faits,On en voit arriver de merveilleux effets.Il n’est point d’amitié qu’ils ne nous concilient ;Il n’est point de fureurs que leurs charmes ne lient ;Ils font, ils vainquent tout, et mille hommes prudensOnt evité par là d’estranges accidens.Pour le reste de l’œuvre, il seroit inutileD’enseigner à ta bouche, en oracles fertile,Quel art en ce besoin doit estre desployéAfin qu’avec honneur tu me sois renvoyé.Je t’ay tousjours tenu trop digne et trop capablePour user envers toy d’une erreur si palpable :Aussy m’en remettray-je à ce qu’à mon reposTu tiendras de plus juste et de plus à propos.Nebur, sans repliquer, incline bas la teste,Choisit maint noble oyseau, prend mainte rare beste,Que luy-mesme en Carran, pendant leur long sejour,Avoit apprivoisée avec un soin d’amour.Le puissant animal de qui l’insigne gloireNe gist pas seulement en ses armes d’yvoire,Mais en sa trompe agile, ou plustost en sa main,Et, plus encor que tout, en ce qu’il a d’humain,Tenoit le premier rang dans la trouppe choisieQui devoit d’Esaü gagner la fantaisie,Et son dos fut chargé des meubles precieuxDont Nébur pretendoit le rendre gracieux.Deux leopars couplez, qui marchoyent sur les tracesDe deux nobles lyons instruits à toutes chasses,Furent encore esleus pour former les plaisirsOù son corps s’exerça dès ses jeunes loisirs.Ainsy partit Nébur sitost que la lumiereEut fait revoir au ciel sa beauté coustumiere,Et du digne Jacob les plus honnestes gensEn suivirent les pas actifs et diligens.Enfin près de Seïr, sous une riche tente,Aux yeux du grand chasseur à peine il se presente,Qu’Esaü, tout surpris, et qui dans le penserLe front presqu’oublié cherche à se retracer,Tout aussy-tost se leve, et, montrant en sa veueL’estonnement douteux dont son ame est esmeue,S’approche, l’estudie avec suspension,Sent croistre à chaque pas son agitation,Et, jettant un haut cry, mais un haut cry de joye,Dès le premier propos qu’à l’oreille il envoye,Interront son discours, et d’un transport humainFait voir en l’embrassant le soucy du germain,S’enquiert avec ardeur de l’estat de sa vie,Et, par son desir mesme empeschant son envieD’apprendre de Nébur le salut demandé,En rend l’heureux recit quelque temps retardé.Nébur enfin respond, et d’une bouche sageLuy satisfait à tout, expose son message,De sa vive eloquence estale les attraitsEt luy perce le cœur des plus sensibles traits.Chaque œillade qu’il jette à l’amitié l’enflame,Chaque mot qu’il profere insinue en son ameJacob, Lya, Rachel, et pour voir ses neveuxExcite dans son sein les souhaits et les vœux ;Et, quoy que des beaux dons la rareté luy plaise,Que leur superbe eclat soit une source d’aiseOù son humeur se baigne au gré de son desir,Où le chatouillement engage le loisir,L’ardeur de voir Jacob à tel point le possedeQu’à peine à leur spectacle un instant il concede,Et, pour plus honorer l’objet de son amour,Marche au devant de luy ceint d’une illustre cour.Soudain la Renommée, en nouvelles feconde,Qui le faux et le vray seme par tout le monde,Qui tousjours en volant l’un et l’autre agrandit,Et qui, plus elle est loin, plus elle a de credit,Passe où Jacob estoit, l’alarme, et luy rapporteQu’Esaü, couronné d’une fiere cohorte,Que la vengeance anime et qui veut son trespas,S’appareille en fureur à rencontrer ses pas ;Que desjà dans les airs son fer tempeste et brilleSous la soif de se teindre en sa chere famille ;Que du sang de Nébur il est encor tout chaut ;Qu’il a bruslé ses dons et qu’il vient à l’assaut.A ce bruit incertain, Jacob, à toute espreuve,Sonde aussy-tost un gué, met au delà d’un fleuveCe qu’il a de debile et de tendre et de cher ;Du mieux qu’il peut se campe et se fait retrancher,Forme d’entre les siens de petits corps-de-garde,Les arme, donne l’ordre, examine, regarde,Et sur la fin du jour va seul à decouvertInvocquer le Seigneur dessus le gazon vert.Du soleil de la nuit la face claire et sombreFaisoit dans les ruisseaux voir l’argent de son ombre ;Elle estoit en son plein, et la voute des cieuxOuvroit distinctement ses innombrables yeux,Quand ceux du grand Jacob, qui prioit sur la terre,Le virent engager à cette illustre guerre,Où de ses bras humains les efforts furent telsQu’il emporta le prix sur deux bras immortels.En voycy le detail, prestez-moy bien l’oreille :Jamais on n’entendit d’avanture pareille.Il se voit par un ange au combat provoqué ;Il se voit investy, se voit soudain choqué,Sent que deux bras divins l’agitent et le ceignent.Les siens de mesmes nœus tout aussy-tost l’estreignent ;Le cherubin s’echappe : il le suit, le reprend,Et de sa vive ardeur les fortes preuves rend.Tantost pieds contre pieds et teste contre teste,Aux plus agiles tours leur courage s’appreste ;Tantost ils cherchent prise, et tantost corps à corpsIls font de leurs dessins jouer tous leurs ressorts.L’art est deceu par l’art, leurs jambes s’entre-trompent ;A force de projets tous leurs projets se rompent ;L’essay frustre l’essay de l’espoir pretendu,Et l’honneur mesme ignore à qui l’honneur est dû.Les astres en suspens admirent cette lutte ;Les arbres, estonnez de leur longue dispute,En attendent la fin, et semblent se mouvoirSelon les actions que leurs membres font voir ;Le ciel s’emeut pour l’ange et la terre pour l’homme,Et, durant que la nuit s’ecoule et se consomme,L’aspre jeu continue avec mesme succès,Et tous deux pour se vaincre en vont jusqu’à l’excès.Par trois fois de Jacob la main soupple et puissanteUne aile avoit saisie, et cette aile glissante,Se derobant soudain, avoit autant de foisTiré ses plumes d’or d’entre ses braves doigts ;Par trois fois le mortel, dessous l’effort celeste,S’estoit veu près de faire une chute funeste,Et par trois fois ses bras, sur ses genoux roidis,S’estoient montrez au choc plus pronts et plus hardis,Quand toute sa vigueur, s’irritant pour sa gloire,Luy fit enfin sur l’ange emporter la victoire,L’estendre sur le sable, et de son grand destinSçavoir l’heureuse course à l’aspect du matin.Ce fut là qu’un tendon, en cette peine horrible,Se rompit en sa jambe avec un bruit terrible,Et que le nom fameux que depuis il portaD’un son encor plus haut jusqu’au ciel eclata.Pour avoir triomphé de la force d’un ange,Du titre d’Israël il s’acquit la louange ;L’air en devint plus gay, l’eccho s’en rejouit,Et le noble vaincu soudain s’evanouit.Jacob, par ce combat delivré de la crainte,Se remet en sa route avec la trouppe sainte,La divise en deux corps, à tout evenement,De frondeurs et d’archers se couvre habilement ;La regle militaire en cette marche observe,Encourage un chacqu’un, fait un gros de reserveQui chemine à sa queue et le doit soustenir,Puis d’un cœur resolu va chercher l’advenir.Mais voycy la merveille : à peine ils se rencontrent,A peine les jumeaux l’un à l’autre se montrent,Et le sage Nébur, pour les faire embrasser,A peine vers Jacob venoit de s’avancer,A peine il luy disoit la nouvelle agreable,Que du sein de la terre un fantosme effroyableSort avec un grand bruit, ose paroistre au jour.Fait trembler en sortant tous les monts d’alentour,S’agite sous la nue, eclaire, fume, tonne,De ses cris eslancez les spectateurs estonne,Et, montrant aux germains son front noir et hydeux,En empesche l’abord et se jette entre deux.C’estoit l’Antipathie, et dejà la cruelleAvoit ressuscité leur haine mutuelle ;Dejà de ses serpens le funeste poisonCorrompoit leur esprit et gagnoit leur raison,Quand Nébur tout à coup, quittant l’humaine forme,En prend une angelique, et sur le monstre enormeSe jette avec roideur un acier à la main,Et fait tomber d’effroy l’un et l’autre germain.En ce terrible choc son ire foudroyantePerce de part en part de sa lame ondoyanteLe corps et vain et mol du spectre furieux,Qui tasche à se darder sur son corps glorieux ;Mais l’adresse du glaive à la prudence jointeVers son œil esblouy tourne tousjours la pointe,Et le bras immortel la fait si bien agirQue s’il eust eu du sang on l’auroit vu rougir.Enfin, après cent coups, après cent vives playes,Qui dans son estre d’air sont et fauces et vrayes,Le fantosme enragé beugle, jappe, s’enfuit,Et r’entre dans la terre en la profonde nuit.Aussy-tost le vainqueur, sous sa forme celeste,Ayant banny du jour l’abominable pesteEt fait luire sa gloire en cent nobles façons,Parle ainsy d’une nue aux deux graves bessons :Vous qui, pour m’avoir veu sous la figure humaine,De mon beau changement estes sans doute en peine,Escoutez bien ma voix, et de vostre soucy,Vous verrez aussy-tost le nuage eclaircy.Sachez donc que je suis cette aymable puissanceQui du monde confus debrouilla la naissance.C’est moy, Jacob, c’est moy qui, dans le saint valon,Apparus à tes yeux près du haut echelon.L’on me peut dire beau, l’on me peut dire belle ;L’esprit qui me crea me fit masle et femelle,Et, pour joindre à ton cœur l’une et l’autre moitié,Je fus tantost l’Amour et tantost l’Amitié.C’est moy qui de leurs nœus ay les trames ourdies ;C’est mon feu qui causa les nobles incendiesQui gagnerent leur ame, et dont tous les desseins,Comme venus du Ciel, estoyent et purs et saints.Ceux qui ne le sont pas, ma vertu les rejette ;Aux desirs de la chair elle n’est point sujette :Son but est bien plus digne, elle va bien plus haut,Et qui croit autrement est dans un grand deffaut.Il est vray toutesfois que la beauté me touche,Il est vray qu’un bel œil, qu’une gentille bouche,Me fait souvent moy-mesme, avec emotion,Sur moy-mesme exercer ma propre passion ;Mais c’est lors que l’honneur, c’est quand la modestieCompose des attraits la plus belle partie,Et que d’un doux objet les charmes respondansFont briller au dehors ce qui brille au dedans.Tout ce qui se pratique en ma divine estude,Je te l’ay fait sçavoir durant ta servitude.Tu me connois assez, et de ma juste loyTu ferois des leçons à tout autre qu’à moy.Tu n’as point eu d’ardeurs que je n’aye inspirées ;J’en ay banny l’impur, je les ay temperées,Et tous tes mouvemens n’ont rien eu de secretQui puisse avec raison t’obliger au regret.Enfin je suis la voix qui posseday l’oreilleDe ta premiere femme, en gloire sans pareille ;C’est moy qui du tumulte appaisay les discors,C’est moy qui bras a bras, front à front, corps à corps,Ay voulu t’eprouver en la lutte mistiqueOù d’un bien souverain l’honneur se pronostique,Et par qui le mortel se peut vanter au jourD’avoir vaincu la mort en subjugant l’amour,Et, me jugeant moy-mesme aujourd’huy necessaireContre les fiers complots de ma vaine adversaire,Dès hier du bon Nébur la forme j’empruntay,Dès hier, près de Seïr, les dous je presentay.Tout alloit à souhait, et sous ce feint visageMon doux et vray pouvoir se mettoit en usage,Quand du fantosme affreux la noire illusionVous est venu troubler à sa confusion.Ne le redoutez plus, n’en craignez plus l’atteinte ;Que de vos cœurs unis l’indissoluble estreinteSe rende memorable, et qu’en vous desormaisRegne autant d’amitié qu’au monde j’en promets.En achevant ce mot, il jette en ces deux amesDeux longs dards mutuels formez de vives flames,Remet le vray Nébur auprès du grand pasteur,Et s’en revole au ciel adorer son autheur.Aussy-tost les germains l’un devers l’autre courent,S’embrassent en pleurant, du prodige discourent,Et vont parmy les jeux, les ris et les festins,S’entre-communiquer leurs aymables destins.
Dixiesme partie.
ARGUMENT. Fin de l’histoire de Jacob. — Prise de petits oiseaux. — Le Vautour et son combat contre Merary et contre Elisaph. — Il emporte un agneau et s’enfuit. — Description du soir. — Invocation à la Muse pour parler de la princesse d’Egipte. — Sa demeure et ses divertissemens salutaires. — Elle envoye appeller Amram, qui travailloit ches elle, et luy fait reciter une partie de l’histoire de Joseph. — Joseph est mis dans un puis par ses freres, — Est revendu à Putiphar.
Là le grand Merary, mettant fin à la peineD’avoir fait un discours d’une si longue haleine,Se redonne au silence, et, plein d’emotion,Laisse les auditeurs dans l’admiration.Leur curieux desir, charmé de la matiere,En auroit bien voulu la piece toute entiere ;Mais un penser discret, joint au penser du temps,Fit que de ce partage ils se tindrent contens.Aussy-tost Elisaph, qui, sur quelques espinesOù les gentils oyseaux font leurs douces rapines.Avoit dejà tendu cent bastons engluezEt cent lacets de poil finement situez,Se leve avec la belle, et d’espace en espace,Pour prendre les plaisirs de l’innocente chasse,Marche de piege en piege, et voit sur les buissonsMille petits voleurs pris en mille façons.L’un dans le nœu coulant a la jambe menuePar ses propres efforts estreinte et detenue,Et plus il se debat, moins le subtil lienDe degager le pié luy permet le moyen ;L’autre, en son infortune enlacé par la teste,Sent à chaque secousse une mort toute preste ;L’autre a le sein collé sur le rameau visqueux,Et les souples hâliers s’esbranlent avec eux.Cependant les mauvais, si-tost qu’on les veut prendre,Du bec sauvage et dur taschent à se deffendre ;Leur plume se herisse, et, tout noirs de la pois,Leurs ongles depitez egratignent les doigts.Marie en choisit un aux ailes emailléesQui n’estoyent en la glus ni prises ni souillées,Et, r’enfermant son vol dans le creux de sa main,Sur son dos passe l’autre et le rend plus humain.Sa douceur caressante est mesme si hardieQue de l’endroit aigu d’où sort la melodieSon coral cherche l’or, et, pour l’apprivoiser,Ose offrir à ses yeux la gloire d’un baiser.Enfin, dans la prison dès le matin construite,La liberté de tous est noblement reduite ;Ils tentent le passage entre les beaux treillis,Et r’enceints des roseaux regrettent leurs taillis.En ce temps un vautour d’une grandeur enorme,Ou plustost un demon sous une estrange forme,Comme pour se vanger sur l’enfant qui dormoitDu tort fait aux captifs qu’ainsy l’on renfermoit,Assiege le berceau, dans le grand vuide nage,Fremit, siffle du feu, respire le carnage,Se bat les flancs de l’aile, en fait un vent d’orgueilQui r’allume la faim qu’on voit luire en son œil,Et, fondant tout à coup sur la proye esperée,Se promettoit d’en faire une horrible curée,Si le bon Merary, d’un caillou brouissantN’en eust rendu l’effet aussy vain qu’impuissant.Le caillou delasché s’abisme dans les ondes,En esmeut la surface en mille vagues rondesQui perdent leur figure en trouvant les deux bords,Et du Nil, pour un temps, esbranlent tout le corps ;Mais ce coup, bien que rude et poussé de furie,Ne jette point l’oyseau sur la verte prairie :Il revient à la charge, il change de projet,Il prend le deffenseur pour son unique objet ;Il l’aborde, il le presse, en bruyant l’environne,Luy forme sur la teste une affreuse couronne,Du bec et de la griffe essaye à l’outrager,Et sans nostre Elisaph l’alloit mettre en danger.Ce brave et cher neveu, voyant avec la belleLe besoin qu’il avoit de son ayde fidelle,Quitte soudain la cage, et, s’armant d’un long boisDont au lieu de houlette il se servoit parfois,Court en haste au conflit, et, d’une brusque attainteComblant l’aspre vautour de douleur et de crainte,L’oblige à quitter l’oncle, et par ce dur assautLe force, non sans ire, à regagner le haut.Après cent tours en l’air, cent cris espouventables,Cruels avant-coureurs de ses coups redoutables,Il redescend à plomb d’un vol precipitéSur le preux Elisaph, qui l’avait depité,Et plus fier que jamais, en sa noire entreprise,De voir qu’on le previent, de voir qu’on le meprise,Se renfonce au combat, va trouver qui l’attend,Montre ses grands orteuils, les ouvre, les estend,De leur acier crochu l’aigre fureur allonge,Arme son bec de rage et sur l’autre se plonge ;Mais l’autre, alerte et vif autant qu’il est adroit,Change, en trompant le coup, de posture et d’endroit.Aussy-tost Merary, ramassant sur la terreD’autres cailloux lissez propres à cette guerre,Et songeant en colere au peril encouru,Marche pour secourir qui l’avoit secouru.Cependant le pasteur, rouant l’agile perche,Foudroye en tant de parts, si bien cherche et recherche,Qu’à la fin il rencontre en son vol incertainLe dos de l’ennemy si fort et si hautain.Le corps esprouva bien la touche ruineuse,Mais la plume cedante, espaisse et cotonneuse,Causa que de l’effet la moitié s’amortit,Et que du coup fatal l’oyseau se garantit.Tout de mesme autresfois, par des monceaux de laineVoyoit-on du belier rendre la force vaine,Quand sous le Mars antique il heurtoit contre un murQu’il auroit mis à bas s’il l’eust trouvé plus dur ;Et tout de mesme encor, sous la jeune Bellonne,Voit-on, lors que d’un camp la foudre humaine tonne,Le globe s’amortir contre un flanc gazonné,Et bruire sourdement après avoir tonné.Sur ce point l’oncle arrive, et cet homme robuste,Du bras, du pié, de l’œil, avec tel soin s’ajuste,Que plus viste qu’un trait d’une corde ne part,Plus viste que ne va le boulet au rempart,Sa main fait des cailloux une si rude gresle,Qu’un corps de diamant n’eust rien eu que de fresleS’il en eust esté joint, et que de leur ardeurIl eust à plein senty la volante roideur.Aussy l’oyseau felon de sorte les redouteQue, pour les esquiver prenant une autre route,Après que ses costez en eurent par trois foisEssuyé la tempeste et le bruit et le poids,Vers le jonc il revole, et de la sainte enfanceQu’il devoroit des yeux, qu’il voyoit sans deffance,Va rompre le sommeil, va Moyse assaillir,Va, de cris effrayans, le faire tressaillir ;Et dejà le cruel, le tenant pour sa proye,En bouilloit dans le sein d’une infernale joye ;Dejà l’ongle avancé, dejà l’avide becS’entr’excitoyent l’un l’autre au pitoyable eschec,Quand un secours celeste, un ange plus terribleQu’en sa fiere laideur l’oyseau n’estoit horrible,D’un regard en courroux si fort l’espouventaQu’il prit soudain la fuite et Moyse quitta.Le troupeau du berger, non loin de la nacelleAvecques les brebis de l’illustre pucelle,Le contemploit alors, et, de crainte serré,Se seroit volontiers sous l’herbage enterré ;Il y jette la veue, il s’y tourne, il y passe,Et quoy que plein d’effroy, volant à route basse,D’un agneau malheureux que de l’œil il choisit,Aussy-tost la toison il accroche et saisit ;Puis, ayant fait sa pointe et rapide et bruyante,Il re-hache les airs de son aile fuyante ;Il traverse le Nil, et du tendre butinVa remplir à l’escart l’execrable intestin.La triste et pauvre mere en vain se deconforte,En vain besle et se pleint, de voir ce qu’il emporte ;Et les fidelles chiens en vain de leurs abboisFont, en le regardant, resonner tous les bois.La vierge, qui dèslors eut le don prophetique,S’ecrie à cet objet, mais d’un air extatique :Ainsy faut-il qu’un jour, jour grand, cruel et dous,Un innocent agneau paye et meure pour tous !Après cette parole, ou plustost cet oracle,Elle va voir l’enfant delivré par miracle ;Et l’oncle et le neveu, rejoints autour de luy,Vont s’entre-consoler de leur dernier ennuy.Dejà le souverain, le Dieu de la nature,Voulant de mon heros couronner l’avanture,En determinoit l’heure, et dejà le soleilEnflamoit l’Occident de son lustre vermeil ;Le soir, à l’opposite, orné de claires ombres,S’en alloit deployer ses grandes ailes sombresPour voler sur la terre, et faire à son retourUne agreable fin des merveilles du jour.Des gracieux zephirs l’haleine fresche et lenteAvoit banni de l’air la chaleur violente ;Les Sereines des bois à chanter s’animoyent,Et deja dans les prez les fleurs se refermoyent,Quand du vieux Pharaon la fille auguste et belle,Et dissemblable en tout à ce pere infidelle,A ce cruel tyran qui ne meritoit pasL’heur d’avoir engendré ce miracle d’appas ;Quand, dis-je, cette nimphe, aux plaisirs attirée,Ou plustost par le Ciel saintement inspirée,Voulut aller jouir de la frescheur des eaux,Des beautez de la plaine et du chant des oyseaux.Mais, ô divine Muse ! avant que d’entreprendreLe salut de Moyse, où ma plume doit tendre,Disons de cette reine et la vie et les mœurs ;Celebrons ses vertus, decrivons ses humeurs,Son sejour, ses esbats, ses graces nompareillesEt le rare entretien qui charma ses oreilles ;Puis, l’ayant faite ainsy noblement divertir,Je te reclameray pour la faire sortir.Assez près de Memphis, et sur le beau rivageDe cet immense fleuve utile en son ravage,Qui baigne ses guerets et supplée au deffautDe l’humide secours qu’ailleurs on a d’en haut,S’elevoit la beauté d’un royal edificeDont l’exquise matiere egaloit l’artifice,Et que le grand Joseph, envers qui ses germainsFurent, pour son bon-heur, autresfois inhumains,Fit richement bastir pendant l’estat augusteDe sa haute fortune et si longue et si juste,Afin d’aller par fois y donner à ses sensL’honneste liberté des plaisirs innocens,Y gouster le repos, voir son ame allegéeDu grave faix de soins dont elle estoit chargée,Et pour jouir surtout, en si belle maison,Des rustiques douceurs de la verte saison.On y voyoit des pins se hausser jusqu’aux nues ;Cent files d’orangers formoyent ses avenues,Où les yeux admiroyent, sous un ciel pur et beau,Le printemps et l’autonne en un mesme rameau.Les charmes des regards, les riantes prairies,Capables d’egayer les mornes rêveriesDe l’esprit le plus sombre et le plus languissant ;L’odeur que les zephirs desroboyent en passant,Les graces de l’esté, les bois et les fontaines,Y bannissoient des cœurs les soucis et les peines ;Et jamais en ces bords, de verdure embellis,L’hyverne se montra qu’en la neige des lys.Cette chaste princesse, au monde infortunéeDe vivre sous le joug d’un ingrat hymenée,Et dolente de voir, en son espoir destruit,Que la fleur de ses ans ne laissoit point de fruit,Alloit souvent passer en cette solitudeLes plus fascheux momens de son inquietude,Et mesme en ce beau lieu par bonheur elle estoitLe jour que mon heros sur les ondes flotoit.Là, tantost cette nimphe en vertus sans seconde,Pour vaincre les ennuis de sa couche infeconde,Avec ses nobles doigts manioit le pinceau,Ou, prenant les honneurs du riche vermisseauDont luy-mesme en sa mort il fait sa sepulture,Elle rendoit de l’art jalouse la nature :Car, soit qu’avec l’aiguille elle voulust tirerTout ce qu’en un visage on sçauroit admirer,Soit qu’elle contrefist les beautez d’un parterreOù le soleil charmé voit la pompeuse guerreQue l’azur livre au blanc, le vert au nacarat,Elle trompoit tousjours la veueou l’odorat.Tantost, pour reveiller une ame par l’ouye,Pour de douceur en rendre une autre esvanouye,Elle faisoit gemir, mais d’un air plus qu’humain,Sur l’ebene d’un lulh l’yvoire de sa main ;Et, joignant aux beaux sons des cordes agitéesLes graces de sa voix, par les vents respectées,Elle avoit tant d’appas qu’il n’estoit point de cœursDont ses divins accens ne se fissent vainqueurs.Tantost, dans un jardin enrichy de statues,De grottes, de canaux et de masses pointues,Où l’on voyoit l’orgueil d’un porphire éclatantDedaigner son pié mesme et se perdre en montant,L’esprit de cette belle, encore plus sublime,Eslevant ses pensers au dessus de leur cime,Et, comme detaché des liens de son corps,Dont il sembloit hayr les aymables tresors,S’en alloit mediter sur les hautes merveillesQui servent d’entretien aux studieuses veilles,Et, d’objet en objet portant son jugement,Dans ses propres discours se perdoit sagement.Tantost, sous des lauriers repliez en arcades,Elle prenoit plaisir à voir mille cascades,Que, par art et de front, les claires eaux faisoyentVis-à-vis de la place où ses beaux yeux lui soyent.Ces charmes, composez d’une onde vive et pure,Sembloyent, en descendant avec un doux murmure,Offrir à sa grandeur des degrez de cristalPour l’induire à monter sur leur tertre natal ;Tandis que d’autres eaux, par le plomb divisées,Sortoyent de cent bassins en forme de fusées,Et que d’autres encore alloyent en cent façonsGrossir un bel estang plein de rares poissons,Un estang precieux dont seulement les cygnesEntre tous les oyseaux s’osoyent reputer dignes,Pour la belle raison de la conformitéQu’avoit leur innocence avec sa pureté.Aussy, le plus souvent, cette princesse illustreS’alloit-elle accouder sur un riche balustreQui decoroit les bords de ce grand reservoir,Afin de satisfaire au desir de les voir.Qu’elle sentoit son ame et ses peines charméesLorsque ces beaux vogueurs à voiles empluméesSe laissoyent emporter, au gré des dous zephirs,Sur le paisible eclat des liquides saphirs !Mais avec quels propos son aise exprimeray-jeLors qu’elle contemploit cette vivante neigeFlotter sans se dissoudre et venir privementExiger de sa main l’heur de quelque aliment ?Ces nageurs blancs et doux luy venoyent rendre hommage ;Mais si-tost que dans l’onde ils voyoyent son image,Ils n’osoyent l’approcher, de peur de troubler l’eauEt de faire perir un si rare tableau.Et mesme les poissons, farouches et stupides,Arrestant en ce lieu leurs mouvemens rapides,Tesmoignoyent estre atteints d’amour et de respectAux traits majestueux de ce divin aspect.Que si sa belle voix, en charmes sans pareille,Daignoit de ces muets frapper parfois l’oreille,Soudain de leur deffaut ils estoyent consolez ;Voyant en mesme temps tous les chantres ailezQui poussoyent à l’entour d’une gorge hardieLeur gaye et delicate et claire melodie,Mesme les rossignols, en cet art si fameux,Devant un si doux son estre muets comme eux.Voilà comme Termuth (ainsy se nommoit-elle,Cette nimphe d’Egipte et si sage et si belle),Loin de la vaine pompe et du bruit de la cour,Passoit sa noble vie en ce rare sejour.Or, comme il est certain que la nature mesme,Suivant d’un ordre exact le grand ordre supreme,A gravé dans nos cœurs une secrete loyQui, fondée en raisons, les dispose à la foy,Bien qu’elle fust aveugle à l’immortelle flammeDont la clarté celeste illumine nostre ame,Elle ne laissoit pas d’avoir et de sentirQuelque ardeur que ce feu luy daignoit departir ;Et j’ose m’assurer que dans sa counoissanceElle ne se formoit l’invisible puissanceQui gouverne les eaux, l’air, la terre et les cieux,Qu’au louable mespris de ses infames dieux :Car, la considerant, comment pourrois-je croireQu’elle, en qui reluisoit tant d’esprit et de gloire,Et par qui mon heros devoit estre sauvé,Eust jamais d’un dragon le faux culte approuvé,Eust voulu d’une vache adorer la figure,Eust sous celle d’un chien cru servir un Mercure,Ni qu’elle eust jamais ceint de couronnes d’espisLe vain bronze cornu d’un monstrueux Apis ?Non, non, ses sentimens estoyent trop raisonnablesPour se laisser noircir d’erreurs abominables,Et de trop de vertu le Ciel daigna l’ornerPour d’un si grand deffaut la pouvoir soupçonner ;Outre qu’à le bien prendre il n’est pas impossibleQue, comme sa bonté la rendoit accessible,Amram, qui d’ordinaire en ce lieu la voyoit,Et qu’à mille desseins sa grandeur employoitTantost à mettre en œuvre et le jaspe et le marbre,Tantost à faire choir l’antiquité d’un arbre,Ne l’eust par l’entretien distraite des abusDont si sordidement les siens estoyent imbus.Enfin, le propre jour qu’en la nef vagabondeLe bonheur d’Israël fut exposé sur l’onde,Et que dès le matin ce pere, instruit de Dieu,S’estoit pour le travail rendu dans ce beau lieu,Termuth, qui se plaisoit à la maniere exquiseDont ses nobles discours sa grace avoient acquise,Le voulut voir près d’elle, et pour l’ouyr parlerLe fit par un esclave en sa chambre appeller.L’esclave le trouva comme, avec une scie,D’une robuste main au labeur endurcie,Il faisoit et fremir et crier aigrementUn marbre qui sembloit s’obstiner au tourment.Si-tost que ce grand homme eut receu le message,Il s’en alla trouver des nimphes la plus sage,Se rendit au palais, et, tout poudreux encor,Entra dans une chambre où tout reluisoit d’or,Où l’ivoire, où l’azur, où l’argent, où la soye,Où tout ce que de beau le Gange au Nil envoye,Les superbes miroirs et les rares odeursFaisoyent du plus haut luxe admirer les grandeurs.Dans ces diversitez si belles et si vaines,La royale Termuth, pour amoindrir ses peinesEt rendre de son sort le pinceau triomfant,Traçoit sur du velin le portrait d’un enfant ;Elle en ornoit le front d’une grace virile,Et, par ce beau moyen, cette nimphe sterileS’efforçoit à montrer, produisant mille appas,Que, si son corps l’estoit, sa main ne l’estoit pas.Le grave Hebreu l’aborde ; elle leve la teste,Et, voyant que son œil sur l’ouvrage il arreste :Cher Amram, luy dit-elle, et bien ! tu vois ycyComme quoy je m’exerce à tromper mon soucy.Amram, à cet objet, qui luy surprend la veue,Trouve de fermeté son ame dépourveue,Paslit, s’estonne, tremble, et ne peut assoupirLa sourde emotion d’un rebelle souspir.Cet homme, qui sans crainte avoit ouy l’orage,Sent pour une peinture esbranler son courage ;Des propos du matin à peine il se souvient,Et l’enfant mis sur l’onde en l’esprit luy revient.Mais soudain, par lafoy rappellant la constance,De sa foiblesse indigne en soy-mesme il se tance ;D’un depit noble et saint son front est r’enflamé,Et Termuth r’ouvre ainsi son coral animé :Bien que du grand Joseph l’antique et belle histoireAutres-fois par ta bouche ait remply ma memoire,Bien qu’elle y regne encore avec quelque splendeur,J’en sens renaistre en moy la curieuse ardeur ;Et ce qui de nouveau m’a redonné l’envieD’ouyr les accidents de son illustre vie,C’est que, dans les secrets de la prochaine tour,Cherchant quelqu’autre chose, on trouva l’autre jourDe vieux tableaux roulez, où, si je ne me trompe,Il eclate luy-mesme en sa royale pompe :Car, selon les discours que tu m’en as tenus,J’en ay dejà de l’œil quelques traits reconnus ;Et, quoy que le long âge, avec la negligence,En ait comme embrouillé la claire intelligence,Cent gestes merveilleux s’y pouvant remarquer,Je t’avois fait venir pour me les expliquer.Mais, comme de ce jour la belle apresdinéeA d’autres passe-temps mon cœur a destinée,Comme le bain, la chasse, et mille autres plaisirsDeffendent l’entretien à mes propres desirs,Il suffira qu’en gros, ta bouche sans pareilleEn donne pour cette heure un trait à mon oreille.J’en seray satisfaite, et puis quelqu’autre foisJ’offriray plus au long mon loisir à ta vois.Aussi-tost à ses yeux les tableaux on deroule :Une subite joye au cœur d’Amram se coule ;La tristesse s’y mesle, et dans ces mouvemens,Après quelques souspirs, après quelques momens :Ah ! dit-il, grande Nimphe, en haussant la parole,Que cet aymable objet me trouble et me console !Ouy, princesse, voilà, voilà ce digne HebreuDe qui l’ingrat Memphis se ressouvient si peu !C’est luy, je le connoy : j’en ay veu la peinture ;Tu ne t’es point trompée en cette conjecture.Tel il avoit le port, tel il avoit le front,Quand, au bien de l’Egipte ardent, fidelle et pront,Modeste en sa faveur et juste en sa fortune,Qui ne sembla jamais aux moindres importune,Il regissoit luy seul le timon de l’Estat,Et se montroit à tous l’appuy du potentat.O quels nobles recits nous en ont fait nos peres !O qu’on voyoit alors d’avantures prosperes !Que l’on estoit content, que l’on estoit heureuxDe vivre sous le joug d’un cœur si genereux !Voy comme en cet endroit solitaire et champestreOù mesme les troupeaux semblent encore paistre,Pour des songes contez, ses freres inhumainsVeulent jetter sur luy leurs envieuses mains ;Regarde comme, entr’eux, Ruben, plus equitable,Blasmant avec ardeur ce projet detestable,Tasche, à ce qu’on diroit, d’esmouvoir l’amitiéA leur percer le sein des traits de la pitié.Ne te semble-t’il pas, tant la chose est bien peinte,Qu’en ce tableau muet il forme quelque plainte ?Qu’il parle, qu’il raisonne, et qu’en cet autre-cyIl en rend à la fin le courage adoucy ?Ce puis representé, dont la marge pierreuseRenferme une ouverture et si vaste et si creuse,Estoit une caverne, un abisme sans eau,Où Joseph, tout vivant, fut mis comme au tombeau.Pense un peu, sage Nimphe, en quelle estrange peineCet enfant devoit estre en sa tombe incertaine ;Figure-toy son deuil, sa crainte, son ennuy,De n’ouyr que serpens siffler autour de luy,De ne voir, s’il voyoit en ce lieu triste et sombre,Que de l’horrible Mort la pasle et cruelle ombre,Et de n’y respirer que la puante odeurD’un air qui du soleil ignore la splendeur.Mais l’en voilà dehors : le monarque celesteLe fit bien tost sortir de cet antre funeste.Je le voy vendre mesme à de riches marchansVenus de l’Arabie au travers de ces champs ;Il chemine avec eux, il est fait leur esclave,Et, foulant les guerets que ton grand fleuve lave,Dans ta superbe ville est à peine rendu,Qu’au noble Putiphar il se voit revendu.Ce Putiphar, ô Nimphe ! en cet illustre empireTenoit le premier rang où la valeur aspire ;Il estoit eslevé sur les plus eslevez.Cent belliqueux exploits, par son bras achevez,L’avoyent, comme tu sçais, de victoire en victoire,Fait monter au sommet d’une si haute gloire ;Et du grand Pharaon, du grand ayeul du tien,Il fut en ce temps-là le plus ferme soustien.Il prend doncques Joseph, dans son palais l’ameine,Le traite, l’entretient d’une façon humaine,Et, le voyant actif, bien fait, judicieux,Modeste, vigilent, doux, humble et gracieux,L’estime, le cherit, le loue, et veut encoreQue toute sa maison le caresse et l’honore.Qu’il en ait la conduite, et que sous son pouvoirChacun des siens s’y range aux regles du devoir.Dieu faisoit en ses mains prosperer toutes choses :Pour luy les moindres fleurs se transformoyent en roses ;Tout conspiroit au monde à sa felicité,Et sans la passion, sans l’impudicitéQui s’empara soudain de la molle Osirie,Esprise dans le cœur avec tant de furie,Il auroit pu dès-là se reputer heureuxD’avoir eu des parens envers luy rigoureux.
Onziesme partie.
ARGUMENT. La femme de Putiphar. — Paroles de cette femme à Joseph. — Responce de Joseph à cette femme. — Joseph est mis en prison. — Songes de l’eschanson et du panelier, avec l’explication de Joseph. — Il est amene à Pharaon pour luy expliquer deux songes qu’il avait faits la nuit d’auparavant. — Recit de ces deux songes par Pharaon. — Explication de ces deux songes. — Paroles de Pharaon à Joseph, qui est esleve dans la fortune. — Fin du recit d’Amram. — Nouvelle invocation à la Muse pour faire sortir la princesse d’Egipte. — Elle sort de son palais pour aller au bain sur un char tire par trois licornes. — Description du lieu magnifique où estoit le bain.
Cette pompeuse femme ycy representéeMainte lascive œillade avoit sur luy jettée ;Elle ne le voyoit qu’avecques des transports,Le dedans tout esmu confondoit le dehors.On lisoit en son front son ardeur indiscrette ;Elle n’essaya point de la tenir secrette,Car, si-tost qua l’ecart Joseph el le put voir,Son envie et sa peine elle luy fit sçavoir.En sçais-tu les discours ? dit alors la princesse ;Je les voudrois ouyr. Poursuy, rien ne me presse.Je croy qu’en la demande, estant ce qu’il estoit,Elle rencontrera ce qu’elle meritoit.Je les sçay, dit l’Hebreu ; ma fidelle memoireM’en peut fournir encore et la honte et la gloire ;Mais certain sentiment douteux et circonspectVouloit que je les tusse à ton royal aspect.Toutesfois, puis qu’en tout, comme en cette rencontre,Ma simple obeissance il faut que je te montre,Et que ton seul desir m’est plus qu’un ordre exprès,Voycy de ses propos les termes à peu près :Objet le plus aymable et le plus beau qui vive,Cher esclave qui rends ta maistresse captive,Faut-il que, quand mesyeux, plus clairs que l’œil du jour,D’une visible voix parlent aux tiens d’amour,Que quand mes longs regards declarent à ton ameLes secrets de la mienne en paroles de flame,Tu fasses, ô cruel ! l’aveugle à ma langueur,Et te montre stupide en ta froide rigueur ?Donc, ô honte pour moy ! je me verray contraintePar mon indigne sort, par ton ingrate feinte,De te dire de bouche aujourd’huy mes desirs,De t’inviter moy-mesme à tes propres plaisirs !Au lieu qu’en la beauté qui sur mon front eclatte,Si mon miroir n’est faux, si le bruit ne me flatte,Je devrois voir ycy, non pas toy seulement,Mais les roys à mes pieds souspirer leur tourment.Le pudique Joseph, surpris de ce langage,Où sans terme et sans frein l’impudente s’engage,Baisse aussy-tost les yeux, se colore le front,Et par les mots suivans le fil en interront :Est-ce pour esprouver ton esclave fidelle,O dame que j’ay creue aussy chaste que belle !Que ta langue se porte à ce libre discoursDe flames, de langueurs, de peines et d’amours ?Suis-je dans ta pensée en si mauvaise estime,Pour me pouvoir tenir capable d’un tel crime ?Mes services, mes soins, mes pas et mes respectsTe sont-ils captieux ? t’ont-ils esté suspects ?Me crois-tu si perfide à cet illustre maistreQui par tant de faveurs a daigné recounaistreEt mon peu de merite et mon affection,Relevant l’humble espoir de ma condition ?Ah ! ne fay point ce tort à la sincere vieQue, loin des voluptez où l’âge nous convie,Mon esprit amoureux des nobles sentimensS’est tousjours proposée en tous ses mouvemens ;Ne pense point corrompre un cœur incorruptibleQui pour le sale feu n’a rien de susceptible,Et qui plustost cent fois eliroit le trespasQue de s’abandonner à d’infames appas,Que d’offencer un juge, un arbitre supreme,Dont l’immortelle gloire est la pureté mesme ;Que d’estre empoisonné d’un lascif entretien,Et de trahir enfin son honneur et le tien.A ce mot, il la quitte ; elle luy veut respondre,Mais de honte et d’amour sa voix se sent confondre.Elle espere pourtant, ne se rebutte point,Croit que, si l’artifice aux graces elle joint,Que si la patience accompagne ses charmes,Elle triomphera de ses pudiques armes,Et qu’une humeur timide est la seule vertuDont pour luy resister il paroist revestu.Mais elle eut beau prier et beau mettre en usageSa vaine affetterie à s’orner le visage,Elle eut beau tous les jours l’importuner de vœux,Beau se parer le corps, s’agencer les cheveux,Mignarder ses attraits, ses propos et sa bouche,Essayer à percer l’œil et chaste et faroucheDe regards tantost vifs et tantost languissans,Ses efforts contre luy furent tous impuissans.Un jour donc, ô Termuth ! que pour derniere espreuveJoseph seul dans sa chambre avec elle se treuve,Elle met tout en œuvre, et, luy parlant tout haut,L’entreprend et luy livre un furieux assaut.Sa violente amour est un monstre à deux faces ;Elle monte soudain des pleurs jusqu’aux menaces,Et, se servant ainsy d’espines et de fleurs,Revient tout aussy-tost des menaces aux pleurs.Selon ses mouvemens sa voix elle varie ;Elle l’appelle ingrat, le flatte, l’injurie,Puis le reflatte encore, et souspire, et se pleint,Et change à chaque instant de gestes et de teint.Il luy veut remontrer sa faute nompareille,Mais pour les saints discours elle n’a point d’oreille ;Elle branle la teste, et, s’irritant de voirQue ni pleurs ni souspirs ne puissent l’esmouvoir,Se jette enfin à luy, prend le bord de sa robe ;Et, comme de ses mains en haste il se desrobe,Comme elle reconnoist sa froideur, son mespris,Son cœur, auparavant de trop d’amour espris,S’allume, et de colere, et de haine, et de rage ;Elle crie, elle hurle, elle montre le gageQue Joseph en fuyant fut contraint de laisser,Et dit à Putiphar qu’il l’a voulu forcer.Putiphar, trop credule aux rapports de sa fame,S’aigrit contre Joseph, le tient pour un infame,Et, sans vouloir ouyr excuse ni raison,Le fait charger de fers et l’envoye en prison.Joseph, qui net et pur est en sa conscience,Ne dit mot, songe à Dieu, prend tout en patience,Entre d’un front serain dans un cachot affreux,Sent une ardeur celeste en ce lieu noir et creux,Et, comparant le poids de ses cruelles chaisnesAux importuns efforts, aux violentes gesnesDont ce lubrique objet l’avoit persecuté,Dans sa rude prison s’estime en liberté.Mais que ne peut un cœur qui le vray zele embrasse ?Auprès de son geolier il trouva bien-tost grace.Le Grand, le trois fois Saint, le Dieu que nous servons,L’Esprit qui nous a faits et par qui nous vivons,Suscita dans cette ame ignoble et rigoureuseUne compassion courtoise et genereuse :Joseph fut mieux traité, du cachot il sortit,Et mille autres faveurs l’autre luy departit.Quelques soleils après, suivant la loi du change,Il advint à la cour, par un revers estrange,Que le grand eschançon et le grand panetier,Pour quelque erreur commise en leur noble mestier,Ou pour quelqu’autre cause au vulgaire inconnue,Virent tonner sur eux une effroyable nue,Tomberent en disgrace, et furent envoyezEn cette obscure chartre à demy foudroyez.Un matin que Joseph, d’une sainte coustume,Alloit des prisonniers adoucir l’amertume,Et que, par ses discours, par ses bons traitemens,Il flattoit leurs ennuis et charmoit leurs tourmens,Voyant en ces deux-là quelque nouvelle peine,Et taschant d’en sçavoir l’origine certaine,Il apprit à la fin que des songes douteux :Rengregeoyent de leur sort l’estat calamiteux.Chers amis, leur dit-il, faittes-m’en l’ouverture,Donnez-m’en à l’oreille une exacte peinture ;Et s’ils viennent d’en haut, s’ils ont rien de divin,J’espere en l’Immortel d’en estre le devin.Frere, dit l’eschançon à voix douce et posée,Une souche de vigne en trois seps diviséeS’est à mes yeux fermez offerte cette nuit ;J’en ay senty la fleur, j’en ay cueilly le fruit,Et de ma propre main, à mon prince loyale,J’en ay fait distiler dans sa couppe royaleLes filets rougissans d’une aymable liqueurQue ses doigts de mes doigts ont prise de bon cœur.Chasse, luy dit Joseph, le soucy qui t’oppresse,Et prepare ta bouche à des chants d’allegresse :Les trois seps expliquez representent trois jours,Dans lesquels ta disgrace achevera son cours.Mais, si mon amitié ne t’est point importune,Qu’il te souvienne au moins en ta haute fortuneD’un miserable Hebreu qui, combien qu’innocent,Ycy d’un criminel l’injuste peine sent.Soudain, dans une joye et visible et secrette,L’eschançon embrassa le fidelle interprete ;Et le grand panetier, flaté d’un vain espoir,Depeignit en ces mots un songe et triste et noir :Dans l’horrible chagrin dont la solicitudeNe me laisse dormir qu’avec inquietude,J’ay creu que cette nuit, nuit cruelle à mes vœux,Trois paniers l’un sur l’autre affaissoyent mes cheveux.Les deux premiers de pains, le plus haut de viandesTelles que l’on en sert sur les tables friandes,Estoient, me sembloit-il, comblez jusques aux bords,Et des oyseaux gloutons esprouvoyent les efforts.Ils m’importunoyent l’œil, ils me blessoyent l’oreille ;Ils raudoyent à l’entour d’une ardeur nompareille,Venoyent fondre dessus, et, pour s’en assouvir,De leur bec devorant me sembloyent les ravir.Il me desplaist, amy, dit Joseph presqu’en larmes,De donner à ton cœur de si dures alarmes ;Mais il faut que tout cede au destin souverain,Dont les fermes decrets sont gravez en airain :Dans trois jours tu mourras d’une mort violente,Et sous un triste bois ta charongne branlanteServira de pasture aux funestes corbeaux,Qui des suppliciez sont les aspres tombeaux.Ainsy parla Joseph à ce malheureux homme,Qui dans ce tableau mesme en regrets se consomme.Ainsy vit-on alors, dans le terme prefis,La grace et la rigueur s’exercer à Memphis :Car le prince du Nil, en sa feste natale,Feste pour l’un heureuse et pour l’autre fatale,Voulut qu’à l’eschançon l’office fust rendu,Et que le panetier en l’air fust suspendu.Toutesfois cet ingrat, rayant de sa memoireCeluy qui du beau songe avoit predit la gloire,Ne s’en ressouvint plus, et sa prosperitéEn offusqua d’orgueil la claire verité :Il oublia Joseph, ô chose inconcevable !Joseph à qui son ame estoit si redevable !Et ce noble interprete, en sa longue prison,Vit encore deux fois r’ajeunir la saison.Au bout de ces deux ans, ou plustost de ses peines,Il advint qu’au palais mille frayeurs soudaines,Pour des songes nouveaux dont chacun fut surpris,Du prince egiptien troublerent les esprits.En vain il eut recours aux plus celebres mages,Nul œil n’en sceut percer les obscures images ;Et sans fin, cependant, ces spectres de vapeurAgrandissoyent en luy le spectre de la peur.A ce coup l’eschançon, se reprochant sa faute,Luy parla de Joseph en voix ardente et haute,Publia sa vertu, fit le discours entierDu bien à luy predit, du mal au panetier,Et, le comblant soudain et d’aise et de merveille,Par l’espoir dont sa bouche assura son oreille,Fut à la prison mesme aussy-tost despeschéPour faire resplendir ce bel astre caché.Il heurte, il entre, il cherche, il l’aborde, il s’accuse,Il veut que de ses biens à son plaisir il use,Et, l’ayant revestu d’un habit somptueux,L’expose en diligence à l’œil majestueux.Le grave Pharaon, d’une aymable nature,Admire son maintien, sa beauté, sa stature,L’appelle à soy, l’estime, et dit en ces proposCe qu’il avoit creu voir au milieu du repos :Sur le point que la nuit, l’horreur et le silencePressentent du matin la vive turbulence,Et qu’aux proches rayons du grand astre vermeilL’ombre paslit de crainte avecques le sommeil,Je croyois en dormant fouler un beau rivageQui paroissoit plus doux plus il estoit sauvage,Quand d’un fleuve inconnu, mais clair et spacieux,Et planté des deux bords d’arbres delicieux,Mon œil a veu sortir sept genisses superbes,Dont les corps, tesmoignans l’abondance des herbes,Sembloyent estre si gras, si polis et si frais,Que celuy d’Isis mesme eust paru laid auprès.Mais, ô triste sujet de l’effroy qui me dure !A peine je les vy sur l’espaisse verdureBrouter à langue torse, et le treffle naissant,Et les tendres rameaux d’un buisson fleurissant,Que sept autres en suitte, horribles, decharnées,Le poil dressé de faim, les testes ecornées,Le pié douteux et foible, et l’œil sombre et hagard,D’où partoit la fureur d’un avide regard,Sortans de la mesme onde après elles tirerent,Les vindrent assaillir, enfin les devorerent,Et pour un tel repas ne se remplirent point,Ni ne firent parestre un meilleur embonpoint.Leur approche funeste et leur hideuse veueOnt causé qu’en sursaut et l’ame toute esmeueJ’ay rompu mon sommeil, j’ay crié, j’ay fremy,Et me suis toutesfois aussy-tost r’endormy ;Mais, soit qu’imbu d’horreur, soit que ma fantaisieDes troubles du passé fust encore saisie,Le merveilleux aspect d’une autre visionA redoublé ma crainte et ma confusion.Sept espys beaux et pleins, en rond penchant leurs testesComme quant à scier les faucilles sont prestes,Sembloyent sur un tuyau d’où naissoit leur tresorPresenter à mes yeux une couronne d’or,Qui, brillant au soleil sous un vent agreable,Noircissoit le gueret d’une ombre variable,Et montroit en sa meure et fertile beautéLe plus riche ornement dont se pare l’esté.J’en contemplois l’eclat, j’en admirois la gloire,Lors que d’une autre tige et maigre et seche et noire,Sept espys langoureux, vuides et desolez,Sept avortons des champs, tous flestris, tous haslez,Tels qu’on voit ceux que frappe une brûlante haleine,Ou ceux qu’un trait de foudre a couchez sur la plaine,A ce qu’il m’a semblé, proche d’eux sont sortis,Leur ont livré la guerre et les ont engloutis.Là, j’ay finy mon songe et mon sommeil ensemble.Sans me rien palier, dy moy ce qu’il t’en semble :Car de tous mes devins et l’art et le sçavoirY demeurent vaincus et n’y peuvent rien voir.Alors, d’une façon grave, noble et discrete,A ton puissant ayeul le fameux interpreteRespondit de la sorte : O grand et sage roy !L’Eternel a soucy de ton peuple et de toy.Par ces deux visions sa bonté te declareUne chose prochaine et merveilleuse et rare,Afin que de bonne heure, instruit de l’avenir,A d’infaillibles maux tu puisses subvenir.Sept ans feconds en biens (il veut que tu le saches)Te sont signifiez par les sept belles vachesEt par les sept espys dont, pour s’expliquer mieux,Il a charmé ton ame et resjouy tes yeux.Mais, après ce temps-là, son ire determineD’affliger les humains de sept ans de famine :C’est ce que t’ont predit les funestes objets,Et voycy mes conseils au bien de tes subjets :Durant ce temps heureux que promet l’abondance,Choisy quelque homme insigne et remply de prudenceQui, serrant la recolte en tes vastes greniers,Fasse des premiers ans le secours des derniers ;Qu’il en reserve au moins la cinquiesme partie.Ainsy sera de faim l’Egipte garantie ;Ainsy, quand tes voisins sa rage esprouveront,Tes peuples sous tes clefs leur salut trouveront.Cet advis au monarque eut le bonheur de plaire ;Une joye et subite et rougissante et claireEn monta sur son front, et tous les spectateursFurent du grand Joseph autant d’approbateurs.Où pourrions-nous trouver, leur dit lors ce bon prince,Où rencontreroit-on, non dans une province,Mais en tout ce qu’eschauffe et dore le soleil,Un homme en suffisance à cestuy-cy pareil,Un qui de nostre bien nous puisse mieux instruire,Un qui dans nostre mal nous puisse mieux conduire,Que ce noble estranger poussé d’un mouvementEn qui l’esprit d’un Dieu brille si vivement ?Et, regardant soudain l’interprete admirable :Puis, continua-t’il, que le Ciel favorable,Daignant par ton moyen me tirer de soucy,Te montre et la blessure et le remede aussy,A quel autre qu’à toy, sans une erreur extreme,Sans frauder ta vertu, qui vaut un diademe,Pourroy-je confier cette charge d’honneurD’où, selon tes propos, despend nostre bonheur ?Tu la merites seul, à toy seul je la donne ;Fay ce que tu voudras, agy, dispose, ordonne :Je consens que l’Egypte obeisse à tes loix,Je veux que ma maison reconnoisse ta voix,Que sans toy rien ne branle en tout ce vaste empire,Que chacun t’y revere, à ta gloire y conspire,Et qu’en fin ta grandeur eclatte tellementQue je luise sur toy du trosne seulement.Là-dessus, il se leve, et pour faveur insigne,Pour plus l’authoriser, comme l’en jugeant digne,Tire d’un de ses doigts son anneau precieux,S’approche de Joseph, et d’un front gracieuxEn honore les siens, qui trembloyent, non de crainte,Mais d’une humilité dans sa belle ame emprainte ;D’un long habit royal fait revestir son corps,L’enrichit d’un colier, honneur de ses trésors ;Puis, sur le second char triomphant et superbeDont il alloit parfois presser l’esmail de l’herbe,Commande qu’on le montre aux yeux de la cité,Et qu’au bruit d’un heraut tout le peuple excité,Apprenant sa vertu, sa gloire et le beau titreQui l’eslevoit au rang de souverain arbitre,Devant luy se prosterne, et par là fasse voirLes justes sentimens d’un fidelle devoir.Voilà, grande princesse, en quel estât supremeJoseph fut eslevé par l’infortune mesme ;Voilà comme en un char quatre nobles chevauxLe firent triompher après tant de travaux.C’est ce que tu vois peint sur cette toile antique :J’y remarque par tout les charmes de l’optique,Et l’on diroit encor que les hennissemensY provoquent Memphis aux applaudissemens.L’abondance arriva comme il l’avoit prescrite :Elle est en ce tableau naïvement descrite.La sterilité vint : une seche langueurAssoupit des guerets la recente vigueur.En vain le fer aigu sillonna la campagne,La famine et la mort, son affreuse compagne,Desolerent la terre, et ses utiles donsSe virent estouffez sous l’horreur des chardons.Le Nil, presqu’alteré parmy ses ondes mornes,N’ayant pas le pouvoir d’outre-passer ses bornes,N’arrosoit plus la plaine, et la voyoit perirSans que dans sa misere il la pust secourir.En cette occasion funeste et lamentableParut du grand Joseph le conseil profitable ;Son espargne et son soin se firent admirer,Sa prudence empescha l’Egypte d’expirer :Car, contre les malheurs de la terre infeconde,Les magazins royaux, s’ouvrant à tout le monde,Consolerent le peuple en son adversité,Et soustindrent les coups de la necessité.Ainsy le grave Amram, ayant avec merveilleSatisfait de Termuth le desir et l’oreille,Mit fin à son discours, et, sortant de ce lieu,Se vit par cette belle honorer d’un adieu.Voilà donc quels objets l’avoyent entretenueJusqu’à ce que du soir la frescheur fust venue,Et que l’heure du bain, qui s’approchoit alors,L’appelast sur le Nil, dont elle aymoit les bords.Noble fille du ciel, chere et divine Muse,Qui, loin de ce Parnasse où le monde s’amuse,Du sacré mont d’Horeb frequentes les sommets,Et de ses antres saints le sentier me permets,Daigne me laisser boire en l’immortelle sourceQui de ses beaux rochers prend à regret sa course,Et fay qu’en cet endroit ce raffraischissementSoit de ma vive ardeur le vif accroissement.J’ay chanté de Termuth la demeure et la vie ;Faisons-la promener : le temps nous y convie.Moyse nous rappelle, et le flambeau du jourA dejà fait sur luy la pluspart de son tour.Si-tost que la princesse eut veu l’heure arrivéeQue pour jouir des champs elle avoit reservée,De son intention son monde elle avertit,Et par un beau jardin de ce beau lieu sortit.Une demarche auguste, une pompe modeste,Ornoit sa majesté d’un certain air celeste ;L’habit en estoit grave, et l’obscure couleurEn disoit clairement la secrette douleur.Mais, malgré les efforts de la mélancolieOù son ame royale estoit ensevelie,Malgré ses tristes soins, elle ne laissoit pasDe ravir tous les cœurs avec ses doux appas.Cent visages divins brilloyent à l’entour d’elle,Cent vierges aux beaux yeux, qui, suivant ce modelleDe sagesse, d’honneur, de grace et de vertu,Se destournoyent du vice à leurs pieds abbattu.Maint eunuque ridé, sous mainte halebarde,Servoit à cette trouppe et de lustre et de garde,Et maint esclave noir, pourveu d’arc et de traits,En rehaussoit encor les pudiques attraits.La nimphe estant montée en un grand char d’yvoireQu’elle seule combloit de splendeur et de gloire,Trois licornes de front, admirables à l’œil,Foulant à bonds legers, dans l’aise et dans l’orgueil,Les riches ornemens dont la superbe FloreEsmaille et rajeunit Cybele, qui l’adore,L’emportent vers le Nil, maschant l’or de leur frein,Au digne et beau milieu du magnifique train.Ces animaux captifs, mais joyeux de leurs chaisnes,Avoyent une amazone à gouverner leurs resnes ;Ils desfioyent les airs, et, d’un œil enflamé,Sembloyent pour le combat avoir le front armé :On auroit dit au moins qu’en leur noble insolenceIls vouloyent rompre en lice avec leur fiere lance,Et jamais, toutesfois, leur courage beninN’en montroit la vertu que contre le venin.Un prince qui regnoit en l’ardente contréeQue borne à l’orient le grand golphe Erythrée,Où virent les Hebreux tant d’ennemis noyez,Les avoit pour tribut à l Egipte envoyez.Us passoyent en blancheur le lustre de la nege ;Il n’est point de coursier plus adroit au manegeQu’ils l’estoient quand la vierge experte à les donterSous sa jambe et sa main les vouloit agiter.Le royal appareil qui le char acompagneEn diverses façons mesure la campagne.L’un fait caprioler un barbe genereuxDont est, selon le bruit, un lutin amoureux,Qui d’un soin assidu toutes les nuits le pense,Qui luy tresse le crin, de riches nœus l’agence,Et, fantasque et jaloux, ne voudroit pas souffrirQu’à ce travail aymé nul homme vinst s’offrir ;L’autre charge le col d’un dromadaire enorme ;L’autre d’une giraffe, en un belle et difforme,Presse le dos de tigre, et l’autre, en s’eschauffant,Irrite la lenteur d’un robuste elephant.Une branche du Nil, avec art menagéeEt d’arbres immortels en tout temps ombragée,Isole une prairie où les plus rares fleurs,Faisant briller l’esmail des plus vives couleurs,Presentent aux regards sur la beauté de l’herbeTout ce qu’ont nos jardins d’exquis et de superbe,Et semblent chaque soir se desrober aux yeuxAfin d’aller reluire entre celles des cieux.Ce prodige eclatant, venu d’obscure race,Cet honneur des boucquets, qui seul change de faceParmy tous les tresors qu’on voit s’espanouyr,Et dont le teint divers peut l’air mesme esblouyr,La tulipe sans prix, bizarre et merveilleuse,Y faisoit admirer sa richesse orgueilleuse.La gentille anemone au lustre diapré,Où d’un sang pur et doux le lait est empourpré,Et l’œillet, et la rose, y montroyent leur peinturePar la profusion de la seule nature ;Et de mille autres fleurs les charmes innocensY donnoyent au soleil leur baume et leur encens.Le long et droit canal que ce beau pré renfermeS’ornoit de deux beaux ponts qui de la terre fermeAboutissoyent à l’isle, et l’art y faisoit voirDes plus rares ouvriers l’industrieux sçavoir.Là, les vieux roys d’Egipte et ses plus nobles magesSembloyent par le cizeau revivre en leurs images ;Chaque arche en portoit une, et ces marbres levezFouloyent d’un pié vainqueur cent gestes achevez ;Là, pour le soin du corps, pour garantir ce fleuveDu reptile cruel qui dans ses eaux se treuve,Douze grilles de fer aux pointes de harponsRemparoyent seurement les arches des deux ponts ;Avec mesme industrie, et pour la mesme chose,D’un et d’autre costé cette onde estoit enclose ;Deux longs rangs de barreaux, faits du premier metal,Sur des murs de porphire en gardoyent le cristal ;Entre ces barreaux d’or cent piliers magnifiques,Sous des vases de jaspe ornez d’hyeroglifiques,De distance en distance arrestoyent les regarsEt d’un albâtre pur luisoyent de toutes parts.
Douziesme partie.
ARGUMENT. Le bain de la princesse d’Egypte — Elle remonte sur le char. — Combat de l’aigle et du vautour. — Les anges exposent le berceau de Moyse aux yeux de la princesse. — Surprise de Marie en ta voyant arriver. — Les nageurs après la nacelle. — Paroles de la princesse en voyant Moyse à bord. — Moyse refuse le sein des nourrices egyptiennes. — Marie parle à la princesse et s’offre d’aller chercher une nourrice de sa nation. — Description de Marie en sa course. — Elle revient avec Jocabel, à qui la princesse donne Moyse à nourrir. — La princesse fait des presens à l’un et à l’autre, puis s’en retourne dans son palais. — Jocabel s’en retourne chez elle avec Marie et Moyse, et y trouve Amram, Merary et Elisaph, à qui Marie est promise. — Conclusion de l’œuvre par la description d’une nuit.
Au bord delicieux de l’onde fortunéeQui pour estre plus libre estoit emprisonnée,Qui seule avoit l’honneur, aux doux mois revenus,De voir d’un noble corps les chastes membres nus,Finissoit une route en beautez incroyableUn berceau naturel, sombrement agreable.Par ce digne sentier la nimphe s’y rendit,Et pour aller au bain de son char descendit.Telle que le pinceau fabuleux et prophaneDepeint auprès de l’onde une belle Diane,Quand, au retour des bois où ses pas mensongersSuivent les pas craintifs des animaux legers,Elle s’en vient noyer sa chaleur et sa peineDans l’humide plaisir d’une claire fontaine,Et veut qu’en mesme temps toutes les vierges sœursPlongent leur lassitude en ses fresches douceurs.Telle apparut la nimphe avecques ses pucelles ;Mais c’estoit une flame entre des estincelles.Son allure, ses yeux, sa taille et son aspect,Influoyent dans le sein l’amour et le respect.Sur la rive superbe elle fut la premiere,Et jamais le soleil, le roy de la lumiere,Lors qu’il sort de la mer, si beau ne se montraQue cette reine fit lors qu’en l’onde elle entra.Cent doigts polis et blancs l’avoyent deshabilléeSous l’obscure espaisseur de la verte fueillée,Où, bien loin de sa suitte, un pavillon tenduEn rendoit le spectacle aux hommes deffendu.Ses beaux pieds, tout ensemble et hardis et timides,S’abbaissent dans le fleuve entre deux piramidesQui semblent s’eslever pour dire au firmamentLeur fortune, leur gloire et leur contentement.Un precieux degré, fait de nacre et d’agathe,N’eut pas si-tost senty sa plante delicateQu’il redoubla son lustre, et par ce vif honneurProuva de ses baisers l’indicible bonheur.Mais quelque excès d’appas que je me puisse feindre,A sa description je ne sçaurois atteindre,Car l’innocente honte et la pudicitéCouvroyent d’un voile saint sa belle nudité ;Seulement à ma plume il est permis de direQue le Nil la receut, qu’un aymable zephire,Desnouant de son chef le mobile tresor,Sembloit faire descendre un noble ruisseau d’orSur le fluide argent des flamboyantes ondesOù brilloyent à l’envy ses graces vagabondes,Et que l’astre du jour la prit en mesme instantPour de l’yvoire souple et du marbre flotant.D’abord de la fraischeur elle est un peu transie ;Mais, la fraischeur enfin luy semblant adoucie,Elle avance le pié, douteux et retenu,Sur un sable mollet, insensible et menu ;Sa taille se desrobe, elle entre, elle se plonge,Elle se laisse aller, s’abandonne, s’allonge,Nage, esbranle les flots, et les flots agitezPetillent d’allegresse autour de ses beautez.Ceux que de son chemin ses jeunes bras escartentAvec un doux regret de ses bras se departent,Et, comme s’ils sentoyent quelque affront rigoureux,Montrent par leurs bouillons leur despit amoureux ;Ceux que son pié mignard, secousse après secousse,D’une agile façon tout de mesme repousse,S’esmeuvent tout de mesme, et, n’osant escumer,Dedans leur propre sein taschent de s’abismer.Cependant autour d’elle un beau nombre de filles,En ce bel exercice adroites et gentilles,Desploye au gré de l’œil cent mouvemens divers,Sillonnant le canal de long et de travers.Icy, l’une se dresse et le fleuve re-sonde ;Là, l’autre s’oste à l’air pour se donner à l’onde,Submerge en s’esgayant ses roses et ses lys,Fait voir au fond de l’eau des feux ensevelis,D’un cristal pur et mol se couronne et se voile,Et, rehaussant enfin et l’une et l’autre estoileQui perçoyent vivement le liquide bandeau,Redonne à l’air ses feux et les tire de l’eau.Celle-cy, tout debout, rit, chante et se promeine ;Celle-là, près du bord, resve et reprend haleine,Et comme elle medite, une autre, front à front,De ses doigts enjouez la mouille et l’interront.Enfin, de ces plaisirs la nimphe satisfaite,Abandonne les flots, commande la retraite,Refoule du canal le superbe escalier,S’y voit luire en passant de pilier en pilier,En rehausse la pompe et la magnificence,Puis, rendant ces objets tristes de son absence,Va sous le pavillon s’enveloper soudainEt faire boire aux draps les reliques du bain.O ! que l’on essuya de richesses fondues !On eust dit, à les voir sur sa gorge espandues,Que de ce double mont, contraint à pantheler,La neige se voulust en perles distiler.Tandis qu’elle s’habille et qu’on remet en ordreL’or de sa chevelure, où l’yvoire ose mordre,La belliqueuse vierge à l’œil estincelantAmene avecques bruit le beau trosne roulant.Elle monta dessus si-tost qu’elle fut preste,Et, vers le lit du Nil luy faisant tourner teste,Va passer en ces bords ce qui restoit du jour.Et repaistre ses yeux des charmes d’alentour.Une suitte de chars que ses filles remplissent,Foulant le verd honneur dont les champs se tapissent,Se promene après elle, et ses Mores armezPiquent à l’environ leurs chevaux emplumez.Or, comme cette trouppe estoit tousjours pourveueDes choses qui plaisoyent à sa royale veue,Celuy qui de la chasse avoit le noble soin,Marchant au front de tous, un aigle sur le poin,Luy fit bien-tost gouster, dans une ample prairie,Les plaisirs qu’aux regars donne la volerie ;Un vautour effroyable en fournit le sujet,Et de ce passe-temps fut le fatal objet.Ce monstre carnacier estoit le vautour mesmeQui, mettant la pucelle en une peine extreme,Avoit d’un œil avide espié sur les eauxL’enfant qui reposoit au milieu des roseaux,Et qui, l’ayant d’abord pris pour estre sans vie,S’estoit mis en effet d’en souler son envie,Mais dont les protecteurs et saints et vigilentsVenoyent de repousser les efforts insolents.Dos que l’aigle royal eut descouvert la proye,Son grand cœur fut esmu d’une bouillante joye ;Il partit de la main, et, plus pront qu’un eclair,S’eslança d’un long vol jusqu’au plus haut de l’air.Il entre dans la nue, il en sort comme un foudreQui du flanc maternel l’enceinte ose decoudrePour choquer le sommet d’un vieux roc eslevéDont l’invincible orgueil l’irrite et l’a bravé.Le vautour furieux s’appreste à la deffence,L’aigle noble et hardy se prepare à l’offence,Et l’un et l’autre oyseau, pour ses forces montrer,Fait une brusque pointe et se vient rencontrerAvec la mesme ardeur et les mesmes coleresQue sur un champ naval deux rapides galeres,Proue à proue, en ramant, viennent s’entr’investir,El se faire à l’abord l’une à l’autre sentir.Ils se prennent soudain et soudain ils se laissent ;Ils se haussent tantost, puis tantost ils s’abbaissent ;L’un gagne le dessus, l’autre en rond se debat,Et tous deux animez s’acharnent au combat.Dejà, bec contre bec et serre contre serre,Ils taschent de finir cette mortelle guerre ;Dejà l’aspre vautour, sous l’aigle qui l’estreint,De douleur et de rage à crier est contraint ;Dejà le sang en pleut : son vainqueur le secoue,Et tandis que le vent de leurs plumes se joue,Tandis qu’ils font en l’air un combat si cruel,Leurs ombres sur le pré font un autre duel.Le vautour à la fin de l’ennemy s’echappe,Mais en moins d’un clin d’œil l’ennemy le r’attrappe ;Il le heurte, il le bourre, il le mene battantJusques où se voyoit le cher berceau flottant,Et, comme pour punir l’insatiable audaceQui l’avoit fait rauder autour de cette place,Le re-chocque, le presse, et par un vif effortL’accable contre terre et luy donne la mort.Termuth, suivant de l’œil l’ondoyante volée,Par le vouloir divin en ces bords appelée,Galoppe et roule après sur le char glorieux,Et trouve heureusement l’aigle victorieux,L’aigle qui sur la proye, avec l’une et l’autre aileLa rebatant encore et s’irritant contre elle,Semble ne croire pas en triompher assezS’il n’en voit les boyaux estendus et percez.Alors du Roy des roys les fidelles ministres,Qui de tant d’accidents estranges et sinistresAvoyent sauvé Moyse, et de leurs dignes mainsDestruit en sa faveur tant d’objets inhumains,Voyant par cette reine, aussi-tost reconnue,De son illustre sort la grande heure venue,Et sachant ce qu’au ciel l’auguste eternitéDans son livre de gloire en avoit arresté,Pour l’exposer aux yeux la nacelle degagentDes joncs et des roseaux qui l’ornent et l’ombragent,En rompent les liens, et, d’un elancementOù l’effort de leur bras s’imprime doucement,La poussent dans le cours, la font glisser sur l’onde,En surprennent la nimphe en charmes sans seconde,Et, la comblant soudain d’amour et de plaisir,D’en posseder l’honneur luy donnent le desir.L’homme, assis dans un bois,qui verroit sans tempesteUn arbre tout à coup tresbucher sur sa teste,Ou qui rencontreroit sous ses tranquilles pasUn affreux basilic enflé de cent trespas,Dont les ardents regars, tenant lieu de morsures,Luy feroyent par les siens de profondes blessures,En ce cruel instant auroit bien moins d’horreur,Seroit bien moins saisy de crainte et de terreur,Que ne le fut Marie, en son ame estonnée,De voir près du berceau la trouppe inopinée,De le voir s’eschapper du bel azile vert,Et de le voir enfin à tant d’yeux descouvert.Elle estoit sur la plaine, et le berger fidelle,Avecques Merary discourant auprès d’elle,Venoit, de sa muzette aux doux et nobles tons,Esgayerses brebis et charmer ses moutons,Quand la nimphe royale, ayant jetté sa veueSur l’objet incertain dont elle estoit esmeue,Voulut qu’on fendist l’onde et que d’un pront effortVers le jonc on nageast pour l’amener à bort.L’adroit et fin chasseur qui, dans un lieu rustique,Suit le long d’un marais le gibier aquatique,Et qui, sous l’aspre coup du tonnerre inventé,A veu, non sans plaisir, le saut espouventéQue de la rive en l’eau fait le rauque reptileDès que du bacinet sort la (lame subtileSous qui le brusque chien, mu d’un autre soucy,Vers l’oyseau vif ou mort se precipite aussy,Peut seul se figurer, par la similitude,De quel air, de quel soin, de quelle prontitude,Sous l’ordre de la voix au secourable accent,On saute après l’esquif du nocher innocent.Mais, dans la vive ardeur dont la trouppe est eprise,Il n’en va pas pour un à la belle entreprise :Beaucoup, dejà tout nus, ont le mesme dessein,Et dejà l’onde calme escume sous leur sein.Je les voy deux à deux, trois à trois, quatre à quatre,Comme en un jeu de prix sembler entr’eux debatre,Sous l’espoir d’un beau gain, à qui se passeraEt du but fugitif la palme enlevera.En la palestre d’eau plats sur le ventre ils glissent,Leurs mains deviennent pieds, leurs bras egaux se plissent,Font leur tour en dedans d’un art agile et pront,Puis lancez en dehors se r’amenent en rond ;Leurs jambes à l’envy, renversant la carriere,Pour aller en avant se jettent en arriere,Et, par l’esprit venteux dans leur poumon enclos,En bouffant, de leur joue ils repoussent les flots.Mais mon œil, entre tous, remarque un jeune esclaveQui, venu du pays que l’eau vermeille lave,De son corps tenebreux offrant à nu le teint,Sembleroit un charbon que l’onde auroit esteint,Si, dans l’ardeur qu’il montre à devancer la trouppeQui, pour suivre l’enfant, le champ liquide couppe,Il n’estoit plustost pris, tant il est diligent,Pour quelque dard d’ebene en ce chemin d’argent.Aussy nage-t’il moins devant tous qu’il ne vole ;Aussy, par sa vigueur, de la chere gondoleA-t’il l’honneur d’atteindre et d’arrester le coursEt d’estre l’instrument d’un si rare secours.Que je trouve, ô grand Dieu ! cette avanture estrange !L’image d’un demon sauve celle d’un ange,Et de ce monstre humain, et si noir et si laid,Le bras d’encre est propice à des membres de lait !Quand il voguoit ainsy sur la coulante plaine,Tous les vents suspendus retenoyent leur haleine,Ou, s’ils souffloyent un peu, c’est que, l’oyant gemir,Ils le vouloyent bercer afin de l’endormir.Dès que l’illustre nimphe eut contemplé ses charmes,Qu’elle entendit sa voix, qu’elle aperceut ses larmes,Une vive, une triste et pronte esmotion,Faite d’estonnement et de compassion,Tira de ses beaux yeux deux torrens pitoyables,Fit dans son chaste sein des effets incroyables,Et ce premier effort, suivy d’un doux progrès,Disposa sa noble ame à lascher ses regrets.Ah ! que le bon Amram, à la fin des merveillesDont il a satisfait nagueres mes oreilles,Auroit eu de raison de me representerLes rigueurs dont on use à les persecuter !Sans doute cette aymable et tendre creature,Ce thresor qui sur l’onde erroit à l’aventure,Esprouve l’aspreté du trop cruel edit,Son geste me le montre et son œil me le dit.Quelque femme d’Hebreu, quelque chetive mere,N’ayant pas le courage, en sa douleur amere,De le meurtrir de coups, del’esteindre au berceau,Aura mis tout son bien dans ce fresle vaisseau ;Et peut-estre qu’à l’heure, horriblement touchéeDe s’estre ainsy soy-mesme à soy-mesme arrachée,La pauvre malheureuse, après luy se jettant,Aura fait voir l’excès d’un crime repentant.Mais, qu’elle soit ou non au rang des ombres vainesQui ressentent là-bas des plaisirs ou des peines,Je veux que cet enfant trouve une mere en moy,Qu’il se voye eslever en digne fils de roy,Et qu’une adoption licite et vertueuseConsole desormais ma couche infructueuse.Un saint destin me l’offre, et c’est un don du CielQui de mes longs ennuis adoucira le fiel.Voilà l’heureux succès de l’estrange et beau songeQue je pris l’autre jour pour quelque vain mensonge ;Voilà le diamant qu’un favorable sortMe fit dans le sommeil rencontrer sur ce bort,Et que, par un miracle et pront et fantastique,Si-tost que de ces lieux le demon aquatiqueVint, selon ma croyance, en enrichir ma main,Mon œil vit transformer en un vray corps humain,Qui gardoit toutesfois sa nature premiere,En deux vivans tresors d’amour et de lumiere,En deux astres divins, tels que ceux de ce frontPar qui le soleil mesme endure un clair affront.O rare et bel enfant ! ô celeste visageOù luit de la grandeur l’infaillible presage !O gloire de mon ame ! ô plaisir de mes yeux !O bien que de là-haut m’ont envoyé les dieux !Les flots t’ont espargné : leurs monstres effroyablesSont à l’entour de toy devenus pitoyables ;Et moy, plus monstre qu’eux, sous ombre d’un decretQu’avec juste raison je deteste en secret,Je voudray que sur terre, à ma dure parole,En ma fiere presence un barbare t’immole !J’accourciray moy-mesme un si noble destin,Et te feray trouver ton soir dans ton matin !Ah ! m’arrive plustost la nuit perpetuelleQu’à ton beau jour naissant ma main soit si cruelle !Puissay-je plustost voir tout le monde au trespasQue d’esteindre ta vie et perdre tant d’appas !Ainsy parloit la nimphe, et montroit en sa plainteCombien de la pitié son ame estoit atteinte,Tandis qu’aux environs, pour redonner vigueurA l’enfant qu’à ses cris onjugeoit en langueur,D’un sein pourveu de lait on s’estoit mis en queste,Comme si la mort mesme eust pendu sur sa teste ;Mais, autant qu’il en vient, il les pousse des doigts :Il en deffend sa bouche et crie autant de fois.La sœur, qui d’une oreille aux paroles tendueAvoit de point en point la princesse entendue,Feignant que le hazard en ce bord l’amenoit,Y vint comme à propos Dieu mesme l’ordonnoit.Elle tient à Termuth sa parenté secrette,Et, d’une hardiesse agreable et discrette,Entr’ouvrant pour parler ses rubis gracieux,Lasche ainsy de sa voix le ton officieux :Tu pers, illustre nimphe, et ton temps et ta peine ;S’il est fils d’un Hebreu, ton entreprise est vaine :Il perira plustost, par une aversionNaturelle aux enfans de nostre nation,Que de donner sa levre au sein d’une estrangere.J’ose t’en advertir, quoyque simple bergere ;Mais, si tu le permets, on t’en presenteraDont, sans qu’il y repugne, il s’alimentera.L’ordre à l’instant donné, cette pucelle accorteVa trouver Jocabel d’une si pronte sorteQu’elle semble en sa course un des feux de la nuitQui s’eschappe à soy-mesme et brille et s’entre-suit.Tout ce qu’un beau mensonge a dit d’une Atalante,Ce qu’on a feint d’une autre à la rapide planteQui passoit l’onde à sec, et dessus les gueretsCouroit sans affaisser les tresors de Cerès,Se montre veritable en l’ardeur dont MarieMarche ou glisse plustost sur la plaine fleurie.Sa trace est invisible, et son agilitéFait croire l’hyperbole avec facilité ;Son poil, d’un chastain brun, vagant après sa testeComme, s’il se peut dire, une aymable tempeste,Se crespe, se debat, s’esgare, se reprend,S’esparpille, se joint, se desrobe et se rend ;Puis, ainsy qu’une soye ondoyante et menue,Frappant de son beau dos l’y voire à demy nue,Bien qu’elle aille si vistc, il semble la foiterPour punir sa lenteur et la faire haster.Le gentil ornement d’une longue simarre,Opposant au soleil mainte couleur bizarre,Varie en mille plis secoués et retorsA l’entour des piliers qui soustiennent son corps.Les buissons, les fossez, sont chemins devant elle :Rien n’arreste ses pas, quoy que son sein panthelle,Son beau sein, qui commence à peine à s’enhardirDe montrer quelque enflure en voulant s’arrondir.Elle est dejà rendue, et le vent s’en estonne ;Sous maint coup redoublé dejà la porte tonne.Sa mere en est surprise, elle en blesmit d’effroy,Elle en sue, elle en tremble, et, toute hors de soy,Dans l’attente douteuse où flotte sa pensée,De desir et de crainte esmeue et balancée,Elle ouvre, elle oit enfin l’agreable rapportQui luy dit que sa nef est surgie à bon port.Pour en louer le Ciel elle se jette à terre,Leve l’œil, joint les mains, les hausse, les resserre,Puis avecques sa fille et part, et vient au lieuOù l’appelle au secours l’enfant aymé de Dieu.Quel pinceau depeindroit ses prudentes contraintes ?Qui sçauroit exprimer avec combien de feintesElle couvrit l’instinct secret et maternel,De peur que trop d’amour ne le fist criminel ?Qui pourroit dire aussy la sage indifferenceQu’instruit mesme d’en haut à cacher l’apparenceL’enfant luy temoigna, quoy qu’il la reconnustEt qu’un plaisir extreme en son cœur il en eust ?Il luy sourit pourtant, mais c’est à l’eschappée,Mais c’est lorsqu’au tetin sa bouche est occupéeEt qu’il suce à longs traits le nectar savoureuxQu’il s’estoit veu ravir par un sort dangereux.Termuth, qui cependant le flate et le regarde,Veut que pour le nourrir Jocabel l’ait en garde,Et pour l’induire au soin, sa liberalité,Ignorant l’interest de la proximité,Oblige un de ses doigts d’une turquoise en œuvreQui rampoit sur de l’or en forme de couleuvre,Et composoit en rond un riche et bel anneauDont l’azur precieux avoit brillé sous l’eau.Ce symbole ancien de l’exquise prudence,Qui dans son noble esprit faisoit sa residence,Luy fut par son ayeule en mourant octroyé,Et lors à ce beau don il se vit employé.D’un bracelet d’electre à la façon jolie,Où dans chacun des grains estoit ensevelieUne petite mouche, ainsy qu’en un cercueilFait pour vaincre la mort et pour estonner l’œil,Ce miroir de vertu, de gloire et de sagesse,Fit encore sentir sa royale largesse,Le donnant elle-mesme à la discrette sœurAvecques des propos sans pareils en douceur.Après ces beaux discours qui l’oreille ravirent,Après ces deux presens, que mille autres suivirent,Et que de telles mains l’honneur fit recevoirComme le demandoyent la grace et le devoir,Cette rare princesse, au fond de l’ame esprisePour le divin enfant, le noble et cher Moyse,A qui sous l’heureux sceau d’un pudique baiserElle voulut dès lors ce grand nom imposer,Enfin, dans un regret montré par quelques larmes,Dit l’obligeant adieu, s’esloignade ses charmes,Et, voyant que la nuit gagnoit tout l’horison,S’en retourna soudain en l’illustre maison.D’autre part, Jocabel, qui s’estoit restenue,De crainte que pour mere elle fust reconnue,Lasche aussy-tost la bride à tous ses sentimens,Adjoute aux ris, aux pleurs, aux doux embrassements,Des baisers, des souspirs, des paroles de joye,Qu’avecques des transports jusqu’aux Cieux elle envoye,Et dans ses actions fait ainsy qu’un ruisseauLors que, se degageant entre maint arbrisseauDe quelque vieux rocher tresbuché dans sa source,Il reprend sur l’esmail sa pronte et libre course,Le rebaise, le flatte, et semble discourirDes plaisirs qu’il reçoit de le voir refleurir.L’aymable et jeune vierge avec mesme allegresseMontre son amitié, tesmoigne sa tendresse.L’une porte en ses bras le saint et cher enfant,L’autre charge les siens du berceau triomfant,Et toutes deux enfin vont en ce beau spectacleResjouir et charmer le rustique habitacle,Où dejà de retour se trouve le mary,Où se rend Elisaph, où survient Merary,Qui, disant du pasteur le merite et la gloireSi brillante et si vive en cette rare histoire,Luy fit en recompense accorder de la mainLe bien dont sa vertu jouit le lendemain ;Puis, à genoux fleschis, toutes ces nobles ames,Couronnant ces amours par de plus hautes flames,Montrerent leur vray zele, et d’un ton solennelPour Moyse sauvé benirent l’Eternel.Quand tout fut accomply, les heures tenebreusesOrnoyent le firmament de lumieres nombreuses ;On descouvroit la lune, et de feux animezEt les champs et les airs estoyent dejà semez.Ces miracles volans, ces astres de la terreQui de leurs rayons d’or font aux ombres la guerre,Ces tresors où reluit la divine splendeur,Faisoyent dejà briller leurs flames sans ardeur ;Et dejà quelques uns, en guise d’escarboucles,Du beau poil de Marie avoyent paré les boucles ;Dejà les rossignols chantoyent sur les buissons ;On oyoit dans le Nil retomber les poissons ;Le silence paisible et l’horreur solitaireContraignoyent doucement les hommes à se taire.Taisons-nous donc, O Muse ! et jurons en ce lieuDe ne parler jamais qu’à la gloire de Dieu.
5872 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· Sources