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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1659· La seine extravagante.

La seine extravagante

Marc-Antoine Girard de Saint-Amant· 280 vers

Donc la Seine, en ses grands accès,Est fâcheuse et hors d’elle-mesme ;Donc ses desordres, ses excès,Font devenir le monde blesme.J’en ay le cœur fort affligé ;Toutesfois je suis obligéD’en excuser une partie :Elle ayme tant mon entretienQue de son lit elle est sortiePour me venir voir jusqu’au mien.

La voilà grosse de cent pontsQu’elle a tous reduits à non-estre ;La voilà, haute jusqu’aux monts,Qui veut entrer par ma fenestre.Nymphe, je ne veux plus de toy :Cajoler n’est plus mon employ ;Tu n’es plus qu’une debordée,Ton bruit ne m’est que trop connu,Et ta presence mal guidéeS’abandonne au premier venu.

Comment ! un cours si furieux !Je le pardonnerois au Rosne] ;Mais il passe, l’imperieux !Il veut aller jusques au trosne.Tous ces fleuves occidentaux,Si grands, si riches en metaux,Te devront enfin leurs hommages ;Et dejà, dans ton fier bon-heur,Tu crois, à force de dommages,T’eslever au supreme honneur.

Encor, si dans ce beau desseinTu les suivois en toutes choses,On t’orneroit un jour le seinDes plus superbes fleurs ecloses.Mais tu n’en uses pas comme eux :Ces fleuves, larges et fameux,Tous les tresors donnent au monde ;Et toy, que rien ne peut flechir,Par l’avarice de ton ondeTu l’appauvris pour t’enrichir.

Quoy qu’on m’allegue en disputantSur ta couleur quand on l’œillade,Je ne m’estonne pas pourtantDe te voir un teint de malade.Qui ne l’auroit ou jaune ou bleuD’avoir mangé, mais en si peu,Assez pour combler mille gouffres ?J’ay resolu la question :Sans doute le mal que tu souffresNe vient que d’indigestion.

Des maisons, des bourgs, des citez,Des murs, des ponts, tes propres rives,Font aujourd’hui les cruditezDe tes debauches excessives.Je laisse à part l’argent et l’or,Le plomb, le fer, l’estain encorDont tu te sens la pance pleine ;J’obmets que, pour te plus souler,Le bois seroit dans ta bedaineSi ta gorge eust pû l’avaler.

Mais il se sauve comme il peut,Par les marests, en bon proverbe.Pour le r’avoir chacun s’esmeut,Comme on s’esmeut après la gerbe.La gerbe ? il n’en est pas le temps ;Je ne sçay comme je l’entens,Je m’extravague, je t’imite ;Disons donc qu’au prochain esté,Pour faire bouillir la marmite,Tout bois sera du bois flotté.

On ne voit plus d’arbres deboutDans toutes les plaines voisines :Ta rage a déraciné tout,Jusqu’à ces isles tes cousines ;Elles ne tiennent presqu’à rien.Quiconque y marchoit sur le sienPeut bien chanter : Adieu mes rentes !Et, si tu fais ce que tu dis,Nous verrons des isles errantesComme la Grece en vit jadis.

Mais, helas ! on n’en sçauroit voir :Tu les as toutes englouties.On n’yra plus, vers le beau soir,Pour y jouer tant de parties.Ce ne seront plus, aux mois doux,De favorables rendez-vousOù l’on se coigne sans querelle,Et je sçay, par des yeux certains,Que la pauvre Isle MaquerelleN’en servira plus aux putains.

Encor passe pour celle-là,La perte n’en seroit pas grande ;Si tu le veux, abisme-la,Je t’en fais une belle offrande.Le seul nom m’en choque si fortQue je n’en joins jamais le bordQue quelque poil je n’en arrache,Ou, si je mets le pié dedans,Que quelque affront je ne luy cracheA l’instar des culs impudents.

Or, puisque nous voilà si haut,Raconte-moy d’autres nouvelles.Qu’est devenu, dans cet assaut,Le beau lieu si cher à nos belles ?On m’a mandé qu’avec grand bruitTu t’y promenes jour et nuit,Dont toute la ville est troublée.Certes, j’en suis mal satisfait,Et c’est estre bien endiabléeD’aller au Cours du temps qu’il fait.

Tes eaux ont-elles respectéCes miracles de monopole,Ces palais dont la vanitéEstonne l’un et l’autre pole ?As-tu fait grace aux fondemensDe tous ces autres bastimensQui font admirer leur structure ?As-tu pris soin de ces clochersOù l’on mit l’art sur la natureEt les forests sous les rochers ?

Ces vieux soustiens, ces pilotisQui vont au centre de la terre,Ne se sont-ils point dementisSous ces hautes masses de pierre ?Voit-on encore en bon estatCe pont où le grand potentatSemble respirer dans le cuivre,Ce pont où ce feudemy-dieu,Quoy qu’à cheval, se laisse suivre,Sans qu’à pié l’on bouge d’un lieu ?

Tes flots esmus n’ont-ils pas craintD’estre mauvais, d’estre nuisibles,A ceux de qui le nom est saintEt les protecteurs invisibles ?Je ne dis rien du pont de boisQue l’on nommoit Rouge autresfois,Et dont à peine on voit un reste :O sort bizarre ! ô sort nouveau !Ce pont, sous un bonheur funeste,S’est par le feu sauvé de l’eau.

Quoy ! tu te plais en nos malheurs !Tu fais l’insensible à nos plaintes !Et cependant de nos douleursTes roches mesmes sont atteintes.Dejà tes flots sont tout couversDe corps qui vaguent à l’envers ;On ne voit que troubles, qu’alarmes.Cruelle, tu me fais transir ;Je n’ose repandre de larmes,De peur d’ayder à te grossir.

Mais revenons jusqu’ycy-bas,C’est assez discouru des autres ;Entre nous deux soyent les debats :Leurs pertes ne sont pas les nostres.Le temple du beau QuevillyComme l’eglise est assaillyDe ta fureur precipitée ;Tu destruis cette region,Et persecutes en athéeL’une et l’autre religion.

O ! combien l’exemple des grandsEst d’importance en cette vie !Tu le fais voir, tu nous l’apprendsD’une maniere trop suivie.A peine les moindres ruisseauxOnt-ils veu l’orgueil de tes eaux,Qu’ils se sont erigez en rustres :L’Eure emporte Yvry mesme à-val,Et, sans respect des noms illustres,L’Andelle entraisne Charleval.

Il n’est pas jusques au RobecQui ne veuille trencher du fleuve,Quoy que parfois le moindre becA peine en son onde s’abbreuve.Il bouillonne, il fait l’insolent,Plus que lorsqu’un feu violentL’irrite en la chaudiere à teindre,Et que de rage d’estre enclosIl escume et tasche d’esteindreLe bois qui flambe sous ses flots.

Thetis ne sçait plus où logerToutes les eaux que tu luy portes ;Ses Nereides en dangerTrouvent tes Nayades trop fortes.Leur choc les fait palir d’effroy ;Elles s’en plaignent mesme au royQui tient le sceptre de l’abîme.Il en fremit en sa grandeur,Et ses Tritons, perdant l’escrime,Semblent en craindre la roideur.

Les nefs qu’au milieu de ton coursTes glaces avoyent detenuesEn vain aux ancres ont recours :C’en est fait si tu continues.Les cables les mieux cordonnezQui les attachent par le nezTremblent et cedent à l’outrage ;Ils ne te sont que des cheveux.Le port redoute le naufrage,Et le Ciel est lassé de vœux.

Les heux qui sur nostre ample quaySe sont vuidez pour le caresmeN’en dancent pas d’un air trop gayEt courent risque tout de mesme.Paris n’en sçait que devenir :Rouen ne lui sçauroit fournirDe ces biens que la mer envoye,Et les saumons et les harans,Avec quelque espece de joye,Sont retournez chés leurs parens.

Une horrible confusionRegne au faubourg où je demeure,Et, comme ton invasion,Elle s’augmente d’heure en heure.Tu desesperes tout icy,Tout s’abandonne à ta mercy,Richesses, meubles, corps et membres,Et, chés nous-mesmes prisonniers,Nos cuisines sont dans nos chambresEt nos caves dans nos greniers.

Ha ! que mes yeux seroyent ravisDe revoir l’onde et seche et dureComme nagueres je la visSous les rigueurs de la froidure !Du moins, quoy que l’onglée aux doigts,Nous verrions cent pieds holandoisFaire merveilles sur la glace ;Ils y courroyent en beaux lutins,Et nous ririons de ton audace,Soumise au fer de leurs patins.

Ce fer, ainsy qu’un soc ailé,Renverseroit la belle neigeQui sur ton sein plat et gelé,Sembleroit dire : Où m’enfuiray-je ?Cette fraische et vive toison,Te couvrant en plume d’oyson,Craindroit sa route sur le verre ;D’autres y porteroyent leurs pas,On y feroit quelque parterreEt mes yeux n’en pleureroyent pas.

Vrayment, pour finir ces propos,Nous allions voir un beau ravage,Si nostre pont, d’un air dispos,N’avoit regagné le rivage !Qu’il a bien fait de s’esquiver !Rien n’auroit pû le preserverDe ton ondoyante furie,Et ses bateaux en ce moment,Graces à la poltronnerie,Ont tesmoigné du jugement.

Au bac nous en serions reduitsPeut-estre pour maintes années,Ou sur des bateaux mal conduitsNous risquerions nos destinées.Mais nostre auguste gouverneur,Joignant le soin avec l’honneur,Veut qu’au bien public tout s’accordeCe beau pont s’en restablira,Et de la rame et de la cordeSa bonté nous garantira.

Si tu reviens en ton bon sensAprès tant de fautes palpables,Sois, pour l’amour des innocens,Gracieuse mesme aux coupables.Espargne à de mes plus cherisLe sort qui causa dans ParisTant de tristesse et de tumulte,Et, s’il se peut, en cette horreur,Sauvant l’homme et noyant le culte,Separe l’errant de l’erreur.

Tu dois toy-mesme te jugerAssez vieille pour estre sage.Permets qu’on trouve en ce dangerUn seur et commode passage ;Tire-nous des avares mainsDe ces bateliers inhumainsContre qui la bourse s’irrite ;Enfin donc, Seine, entens ma voix,Ou je te feray plus petiteQu’on n’a fait le Tybre autresfois.

280 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· Sources