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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1659· Dernier recueil de diverses poésies.

La rade

Marc-Antoine Girard de Saint-Amant· Caprice marinesque à Monsieur de Tilly, gouverneur de Colioure.· 120 vers

Que ne puy-je, illustre Tilly,Faire d’un sac de cuir bouillyUn portatif antre d’Eole ?Le sieur d’Ithaque le pût bien,Quoyqu’au mestier où le pin vole,A mon regard, il ne sçeut rien.

Vrayment, c’estoit, au prix de moy,Un beau coureur que ce beau roy,Sur la vague propre au manège ;Et ses souspirs obligeoyent fortSa belle princesse de negePour faire aux vents un tel effort.

Pendant que l’un de ces demonsS’enfle et s’obstine les poulmonsA m’empescher de voir la Seine,Je veux, cher frere d’amitié,Sur la Meuse, où je vis en peine,T’en escrire au moins la moitié.

Mais, veu la qualité du temps,Quel porteur est-ce que j’attensQui te puisse rendre ma lettre ?L’air est contraire à mes desirs,Et l’onde ne peut me promettreQue d’infidelles déplaisirs.

Il n’importe, allons au discours ;Il nous viendra quelque secoursDe son infidelité mesme.Tout est changeant sous le soleil,Et tel front à cette heure est blesme,Qui dans un rien sera vermeil.

En grande nef je suis logéAvec un petit enragéQui l’encheriroit sur le diable :Il court, il peste, il fait du bruit,Il est à boire insatiable,Et me tourmente jour et nuit.

C’est un rustre de Holandois,Qui plonge et sauce un de ses doigtsDans le sel et dans la moustarde,Et qui sans cesse a dans le bec,Soit bon matin, soit heure tarde,Le stokfisch ou le haranpec.

C’est un capitaine au berceau,Qui, plus flotant que son vaisseau,Va, branle, vient, vire et revire ;C’est, en Bartas, un donne-ennuyQui fait trembler tout le navire,Bien que tout tremble devant luy.

Cependant, quelle cruauté !Son lit possede une beauté sGentille, noble et gracieuse,Et, par des revers inhumains,Une pierre si precieuseEsclatte en ses indignes mains.

La sombre Irlande est le paysOù tous les astres esbaysVirent poindre cette lumiere :Ce fut où son beau jour natal,Contre la regle coustumiere,Fit un lever occidental.

Elle est brunette, elle a des yeuxQui pourroient des ans les plus vieuxRajeunir la concupiscence ;Toutesfois, dans leurs vifs appasIls font regner tant d’innocenceQu’ils luisent, et ne bruslent pas.

Souvent, mais d’un chaste dessein,Elle decouvre son beau seinPour allaiter un petit ange ;Entre ses bras il fait dodo,Et tel diroit, à leur louange,Que c’est Cyprine et Cupido.

Mais moy, qui sçais mieux ma leçonJ’en parleray d’autre façon,Rentrant tout court dans le caprice,Et diray (Deïtez à part)Qu’onc poupart n’eut telle nourrice,Ni nourrice n’eut tel poupart.

En ce navire de respect,A peine mon eu circonspectSes propres souffleuses tolere :C’est se contraindre horriblement ;J’aymerois mieux estre en galereEt pouvoir peter librement.

Quelquesfois un grand os de bœuf,Qu’on sert des repas plus de neuf,A nostre faim y rend hommage ;J’y suis traité de vieux pain bis,De gruau rouge et de fromageTeint en l’ordure des brebis.

Un jambon, maigre, jaune et dur,Pour boire un vin, dirai-je sur ?Est le beau mets dont on m’y leurre ;Et quatre pommes dans un platY nagent en de vilain beurreQui tient du suif tout son eclat.

Je porte envie aux amoureuxQui, dans leur chasse malheureux,Prennent du vent pour toute chose :Nous prenons assez de poisson ;Mais pour de l’air qu’ayme la roseNous ne savons point d’hameçon.

Ha ! doux Zephyre, te voycy !Je ne seray plus en soucy,Quand je n’aurois plus rien à boire :Car, comme un brave a dit souventQu’on trouvoit tout dans la victoire,Je trouve tout dans le bon vent.

Déja se forme une rumeurDe l’equipage en gaye humeur,Autour de l’ancre et de la voile ;Déja cent mains levent le fer,Cent autres abbaissent la toile,Et moy je chante : Adieu l’enfer !

Cher frere, enfin j’yray te voir,Sans attendre, en ce beau devoir,L’horreur d’une vieillesse extreme ;Déja mon aage est tout bossu,Et, bien que sous le Nort je seme,C’est pour recueillir sous le Sù.

120 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· Sources