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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1659· Dernier recueil de diverses poésies.

La Vistule sollicitée

Pour un voyage de Varsovie à Danzic.

Marc-Antoine Girard de Saint-Amant· 268 vers

Allons, chere Vistule, allons,Nymphe aquatique,Voir l’azur ondoyant de la Thetis Baltique,Qui se pare le sein du bel ambre doré,Par qui l’or de Cerès en paille est attiré ;Et semble dire à l’œil que la mer et la terreDe leur muette haine et de leur vieille guerreVoudroyent bien estouffer la dure opinion,En des baisers d’amour, de paix et d’union.

Allons, il faut partir ; il est temps que ta courseFavorise la mienne et m’emporte vers l’Ourse,Sous qui brille l’honneur d’un illustre flambeauQui n’a rien que de grand, d’admirable et de beau.

Dejà la Renommée a fait bruire à sa trompeLe futur appareil de la plus riche pompePour qui jamais la Gloire ait employé les mainsDe ceux que l’art esleve au dessus des humains.Dejà l’esclat, le luxe et la magnificence,Donnant à l’orgueil mesme une juste licence,Ont epuisé partout dans les inventionsL’esprit industrieux de mille nations :L’orient, le midy, les climats où se fermeL’œil qui de nos labeurs chaque soir clost le terme,En leurs dons embarquez ont desjà veu le nort,Et desjà de cent ports Stokholm est le seul port ;Tout se met en devoir, tout marche, tout s’appreste,Au grand couronnement de cette auguste teste,Qui du bras paternel a poussé le destinAu-delà du cercueil dont il fut le butin ;Qui releva son nom, fit refleurir ses armes,Et du sang ennemy payer les jeunes larmesQue ce trespas amer, quoyque victorieux,Tira de son malheur funeste et glorieux.

Mais à quoy m’engageay-je, en ouvrant ces merveilles ?Quels travaux assidus, quelles fecondes veilles,Pourroyent venir à bout d’un si vaste sujet,Où le nombre d’objets fait suspendre l’objet ?Et quand j’aurois encor cette vigueur entiereQui jamais ne trouva de trop haute matiere ;Quand l’astre qui preside au regne de mes joursDes aages les plus lents me promettroit le cours,Mes doigts oseroyent-ils promettre à la memoireUn des moindres tableaux de cette rare histoire ?Seroyent-ils bien si vains ? et la posteritéNe riroit-elle pas de leur temerité ?

Tenons-nous donc au choix d’un sentier plus facile ;Ecartons des rochers notre barque inbecile,Puisque cette entreprise est à l’entrepreneurUn abisme de honte au lieu d’un mont d’honneur.Peut-estre que l’aspect de ce noble miracleOù luisent les vertus, où parle leur oracle,Ranimera ma veine, et d’un pouvoir ardentRepeindra mon aurore en mon froid occident ;Peut-estre que l’esclat de cette vive estoileExcitera ma nef à desployer sa voile ;Et qu’un mot genereux, obligeant et hardy,Fera rebouillonner mon courage attiedy.

Esperons en la grâce, attendons en l’espreuve,Et revenons à toy, nymphe de ce grand fleuve,A qui mon œil demande, au pied de ce chasteau,Le commode secours d’un agile bateau.Les Nayades, tes sœurs, dans leurs grottes fluides,Bruslent de se changer en grandes Nereides.Permets-leur ce beau sort ; les belles me suivront,Et durant quelque temps chez Neptune vivront,Puis, reprenant leur forme et penetrant la routeOù les flots sousterrains se philtrent goutte à goutte,Elles t’yront revoir, et d’un nouveau cristalGrossiront le tresor de ton antre natal.

Que si sur tes sablons ma nacelle s’eschoue,Si sur leur dos mourant elle enfonce la proue,Ces filles aux yeux verts, ces coulantes beautez,Qui pour la secourir bruiront à ses costez,Luy presteront soudain les bras et les espaules,Et d’instruments aigus, faits de tes propres saules,Avec un peu d’effort à souslever son flanc,Rendront sa proue à l’onde et l’osteront au banc.

Celte action courtoise est bien deue à la peineQue d’un sublime ton, d’une puissante haleine,J’ay prise sur ta rive à te faire honorerJusqu’où de tous les flots le nom peut aspirer.Je n’en fy jamais tant pour les eaux precieusesQui, coupant des beaux lys les terres gracieuses,Abbreuvent la contrée où, proche de leur cour,J’augmentay ma famille et vy mon premier jour.

Il est vray qu’en ces eaux du dernier de ma vieJ’ay pensé, par trois fois, voir la mort assouvie ;Et que moy, qui sans crainte ay razé les dangersEt des bords naturels et des bords étrangers ;Qui du large Océan ay traversé le gouffre,Qui sur l’un de ses bras ay veu luire le souffreQue vomit la montagne où, d’un coup renvoyé,Tonne contre le ciel l’enorme foudroyé,Et de sanglots de feu, que par cette caverneIl darde en panthelant, du noir fond de l’AverneMontre à l’air obscurcy sa peine en son cercueil,Mais luy montre bien plus sa rage et son orgueil ;Moy, dis-je, qui, pour voir et l’un et l’autre monde,Ay veu sous mille horreurs la Parque vagabonde,J’ay creu perir plustost, je me suis veu plus prèsDe voir le pin naval se changer en cyprès,J’ay sur la Seine enfin couru plus de fortuneQue sur l’onde soumise au trident de Neptune,Et bien peu s’en fallut qu’à moy plus que la merCe fleuve au cours si doux alors ne fust amer.

Si je pouvois icy de ces trois avanturesExposer à tes yeux les estranges peintures ;Si ma voix pathetique, au deffaut de pinceau,Offroit à ton oreille un homme en un vaisseauQui vinst pendant la nuit frayer de sa careneLe dos traistre et secret d’un invisible arene ;Qui, le timon rompu, les costez entr’ouversD’avoir heurté le fond de battemens divers ;Qui sous l’aspre tempeste et qui vente et qui flote,Se vist enfin contraint, malgré l’art du pilote,D’abandonner sa course aux effroyables pasD’un rapide reflus que tu ne connois pas ;

Si je te depeignois, avec ma tendre lyre,Sous le septieme hyver du siecle où je respire,Cet homme encore enfant, sur un fresle glaçonQui se creva sous luy d’une horrible façon,Qui pourtant le soustint, qui pourtant à la veueDe toute une cité sensiblement esmeue,Le gardoit du naufrage et se montroit humain,Tandis que le chetif, d’une debile mainEt d’un bras estendu dessus l’onde geléeTaschoit à prolonger sa trame desolée,Et donnoit cependant aux autres le loisirDe tromper le trespas qui le vouloit saisir ;

Si je te racontois qu’en la mesme riviereCet homme à qui cette eau fut pitoyable et fiereTomba sous un autre aage, et sans sçavoir les toursOù les membres au corps fournissent de secours,Sans avoir esté duit, comme on le devroit estre,Au bel art de nager, si profitable au maistre,Toucha du pié l’abisme, en vit les sombres lieuxEt fut si fortuné que de revoir les deux ;Si de ces trois hazars, par tes propres instances,Je t’estalois au vif toutes les circonstances,Encor que de pareils soyent trop sçeus de tes eaux,Tu dresserois d’effroy tes tresses de roseaux,Je les ferois transir, et leur verdure mesmeSe secheroit d’horreur sur ton front rendu blesme,Et tu ne serois plus dans l’esbaïssementDe me voir te flater en ce juste moment.

Ha ! j’aperçois desjà l’effet de ma requeste ;Le bateau demandé contre le bord s’appreste ;Allons, chere Vistule, et que tes vierges-sœursMe fassent en chemin gouster mille douceurs.

Je laisse Varsovie au comble d’une joyeQui par cent beaux excès luit, tonne et se desploye.Je le laisse en l’estat si long-temps desiré ;Son estoile apparoist, son œil est esclairéD’une aube aux yeux riants, dont la blanche lumiere,Imitant icy-bas, en sa pointe premiere,La clarté qui surprend la nuit et le sommeil,Nous promet le grand feu d’un astre au teint vermeil.Je le laisse et m’en vay, dans une conjectureQui, sçachant remarquer l’ordre de la nature,Croit que cette princesse, aymable au souvenir,D’un prince fraternel assure l’avenir ;Que dis-je, l’avenir ? Desjà l’œil en ses charmesDe ce prince futur voit reluire les armes ;Que dis-je, un futur prince ? En elle il est present,Et de ses coups mortels nul ne doit estre exent :En elle il s’anticippe, il introduit sa gloire ;Il est né mesme en elle en un jour de victoire ;Le frere est en la sœur, et la rebellionTremble de sa venue à deux pas du Lyon.

Les filles de Vaza, pour qui s’ouvrent les trones,N’ont rien que de viril, sont autant d’amazones ;Les honneurs feminins de cet illustre sangPortent leur brave nom jusques au plus haut rang :Tesmoin cette fameuse et royale Christine ;Tesmoin cette merveille à qui ma main destineDu Parnasse françois les plus superbes fleurs,Et des pinceaux parlants les plus riches couleurs.

Allons, chere Vistule, où son grand sort m’appelle ;Allons comme un Virgile, et non comme un Appelle,Qui ne pouvoit tirer que les graces du corps,Peindre de son esprit les immenses tresors.Allons, et que l’ardeur qui dans moy s’esvertueFasse que ce portrait me vaille une statue ;Allons luy desployer, encore qu’imparfaits,Ceux où de Cazimir brillent les premiers traits,Ceux où du rare tronc de cette rare branche,Où de ma chere reine, et si belle et si franche,Une esbauche assez noble ouvre assez le desseinQue pour ces demy-dieux je couve dans mon sein.Allons luy faire voir que ces deux grandes amesOnt pour son amitié les plus sinceres flames,Que l’estroit parentage, en son juste motif,Doive et puisse exiger de l’esgard respectif :Qu’outre la liaison, ce merite adorableQui la fait jusqu’au ciel nommer l’incomparable ;Ce cœur si magnanime en ses graves projets ;Ce bruit, ce vaste bruit, l’objet de tant d’objets,Invite leur desir à mettre en evidenceLes reciproques soins de la correspondance ;Et qu’il ne tiendra pas à leur affectionQue l’œuvre n’en atteigne à la perfection.

Secondez-en l’espoir, Cieux, il y va du vostre,Allons, transportons-nous d’un beau prodige à l’autre,Passons de sceptre en sceptre et laissons pour un tempsCes bords qu’un nouvel astre a rendus si contens.Leur plaisir est le mien, tout prend part à nostre aise ;Et, quoy qu’un dur meslange et de glace et de braise,Un accès pasle et rouge en Louyse enfermé,Ait esmû quelques jours son albastre animé,Quoy que sous les beaux monts de sa gorge d’yvoireLe lait, dont un dieu seul seroit digne de boire,Le lait qui garderoit un mortel de mourir,Ait eu bien de la peine à se laisser tarir,Et n’ait pu, sans douleur, voir ses sources quittéesPour les ruisseaux communs des pommes empruntées ;A present, toutesfois, le ciel en soit beny,Ces maux ont fait leur tour et l’orage est finy.

Cet auguste heros que l’amour et la crainteTouchoyent en ce peril d’une fidelle attainte ;Ce roy qui fait son tout de sa chaste moitié,Ce roy que son travail a comblé de pitié,Et qui, pour exprimer un point inexprimable,Dit et montre qu’il l’ayme autant qu’elle est aymable,N’est plus dans les frayeurs d’un noir evenement,Et le salut d’un autre a gueri son tourment ;Si la raison permet qu’un autre on puisse dire,Ce cher, ce rare bien par qui seul il respire,Qui seul mesme est sa vie, et qui sans un doux sort,O malheur ! ô desastre ! auroit esté sa mort.

Mais à nos humbles vœux les arbitres celestesOnt detourné le coup des menaces funestes ;La foudre en est esteinte, et par leurs saints decretsUn genie admirable en tous les hauts secretsQui du dieu d’Epidaure enserrent la scienceEt qui consulte et croit sa longue experience,Ayant bien reconnu, de penser en penser,Que pour guerir Louise il la falloit blesser,Ordonna qu’une playe et delicate et saine,De son beau bras de marbre ouvrant la noble veine,Sous un soin qui paroist avare et liberal,Fist couler dans l’argent le liquide coral.

L’effet de ce remede en un temps peu plausibleFut pour son propre honneur si prompt et si visibleQue la mort mesme avoue, en ses heureux deffaus,Qu’un simple bout d’acier triomphe de safaus.

Allons donc, chere Nimphe, allons voir tes rivagesQui sont en mille endroits si beaux et si sauvages,Tirons vers la Suede, et, loin de tout ennuy,Chantons au gré des airs que quand mesme aujourd’huyLe metal arraché de ses propres entraillesPour battre et pour deffendre un cercle de murailles,Quand, dis-je, son airain se changeroit en or,Mes sentiments ravis ne croiroyent pas encorQu’elle eust dequoy payer les pierres éclatantes,Les globes precieux des plaines inconstantesQu’il faudroit à ce front, en gloire sans pareil,Dont les astres jumeaux effacent le soleil,Dont le sçavoir divin, dont la prudence exquise,La grâce naturelle avec la grâce acquise,La force, la grandeur, la generosité,L’esprit qui perce tout, la rare majesté,La justice, la foy, l’estude, la sagesse,La noble ambition, l’honorable largesse,Et mille autres vertus, mille autres dons charmans,Forment les vrays rubis, sont les vrays diamans,Les perles, les saphirs, qui d’un lustre suprêmePeuvent luy faire seuls un digne diadême,Et, sans autre couronne, en rond illuminerCelle que plein d’honneur je verray couronner.

268 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· Sources