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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1659· Dernier recueil de diverses poésies.

Forme d’Epistre

Marc-Antoine Girard de Saint-Amant· 318 vers

A Theandre.

Encore que Saint-OmerA Saint-Amant fût amer,Il est couronné de gloire ;Son bonheur est restably,Et dans un cristal à boireIl trouve un fleuve d’oubly.

Sans mentir, je ne crois plusAvoir esté là reclus ;La Pologne, où je suis libre,M’en efface la prison,Et les gens de mon calibreL’estiment avec raison.

C’est, cher Theandre, un paysOù plusieurs sont esbays ;Mais pour ceux aux pannes fortesDans les brindes obstinezQuoy qu’en ait chanté Desportes,Ils n’y sont point estonnez.

C’estoit un mignon de cour,Qui ne respiroit qu’amour ;Il sentoit le musc et l’ambre,On le voit bien à ses vers,Et jamais soif en sa chambreNe mit bouteille à l’envers.

Ce gentil, ce dameret,N’entroit point au cabaret :La seule onde aganipideLuy faisoit faire de l’eau ;Il l’aymoit, et l’insipideFuyoit Ronsard et Belleau.

Regnier, son rare neveu,S’entendoit mieux à ce jeu,Et, s’il eust veu cette terreOù Bacchus est en credit,Je jurerois sur le verreQu’il n’en auroit pas medit.

Non que du cher bois tortuS’y nourrisse la vertu ;Mais le serment de HongrieNous fournit d’une liqueurQui fait qu’à table je crieMasse et toppe, de grand cœur.

Cerès avec majestéEn ces plaines luit l’esté :On n’y voit nulle eminenceComme on voit en d’autres lieux :Cela me charme, et je penseQu’on ne peut dire tant mieux.

Une reine m’y retientQui comme un roy m’entretient.Je suis aussi frais qu’un moine,Je nage dans les douceursEt fay gagner son avoineAu bon Bayard des Neuf-Sœurs.

Nargue du sort indigent !Mon pié marche sur l’argent,Et ma main, mon espatuleDe l’or fait si peu de casQue je fay sur la VistuleDes ricochets de ducas.

Renards, loutres et putois,A me fourrer sont courtois ;J’ay des martres, j’ay des bièvresQui m’échauffent tous les jours,Et les nuits, de peur des fièvres,Je me veautre sur des ours.

Tous ces animaux pelusSont de moy fort bien-voulus :Car par eux au froid j’obvie ;Aussi, chés monsieur le Nort,Confessai-je que ma vieEst redevable à leur mort.

J’en ay manchons, mouffles, gans,Et bonnets des plus fringans ;Et sous l’horrible casaqueDequoy tu me vois meublé,Ny Tartare ny CosaqueNe me feroit pas trembler.

Je danse à talons ferrezSur de beaux marbres carrez ;Mon chef s’emplume de grues,Je porte le sabre au flancEt quand je vay par les rues,Mon coursier tient bien son ranc.

Il est vray que je languyPour une illustre gaguy ;Mais quand je m’approche d’elleCriant : Grace, ma dondon,Elle me dit : Sois fidelleEt tu seras mon bedon.

Voilà, noble ambassadeur,Des traits de ma gaye ardeur ;Et voicy dans les peinturesOù son air est observéLes dernieres avanturesDe mon voyage achevé.

Depuis que je te quittay,Le deuil au cœur je portay :Le passé, trop agreable,Tourmentoit mon souvenir,Et me rendoit effroyableLe present et l’avenir.

L’Elbe sçeût par mes regrets,Mes ennuis les plus secrets :Ma douleur pesante et sombreAffligeoit ses vastes bords,Et je n’estois plus qu’une ombreQui gemit loin de son corps.

Ou plustost mon corps s’appritA vivre sans son esprit :L’amitié me servoit d’ame,Ce fleuve en peut faire foy,Car ta vertu qui m’enflameM’avoit separé de moy.

Je vins sans ouvrir le becDe Hambourg jusqu’à Lubec.C’est une assez belle ville,Luther y berne Calvin ;Mais sa façon rude et vileM’y rend aigre le bon vin.

J’y fus par quatre soleilsEn suspens sous les conseils :Le chemin de la BaltiqueEstoit un peu hazardeux,L’autre estoit un peu rustique,Et je flottois entre deux.

Non que l’apprehensionSur moy fist impression ;Mais pour eslire en ces routesOu le char ou le vaisseau,Je branlois parmy les doutesComme aux vents un arbrisseau.

Enfin le dé se jettaEt la terre l’emporta ;L’onde fut mise en arriere,Et la chance du cocher,Dans l’incertaine carriere,Vainquit celle du nocher.

Ma haste à grands coups d’estocPerça Vismar et Rostoc ;J’enfilay Stetin en suitte,Où, mieux que je n’eusse crû,Autre liqueur que l’eau cuitteRefit l’Appolon recrû.

Bacchus y chargea mes doisEntre des Mars suedois ;Et, sur l’ais où l’on festine,Un grand tresor presantéDe Louyse et de ChristineContint l’auguste santé.

Ce beau gouffre de buffetNe parut pas sans effet ;Je l’assechay sans haleine,Chose formidable à voir,Et pour l’une et l’autre reineFy triompher mon devoir.

De là, dans un coche bleuJe montay, le front en feu ;La vaste PomeranieResonna sous nos chevaux,Et corbeille bien garnieM’en fit vaincre les travaux.

Un quidan la visitoitDurant qu’on nous cahotoit ;Puis riants de nos bricolesSans interprete au secours,Avec deux ou trois parolesNous faisions mille discours.

Quoy qu’en terre où l’ouy soit ya,Les Vormans y disent dia ;La remarque en est fort belle ;Elle est digne du papier,Aussy sur une escabelleL’escrivy-je en un clapier.

Que l’on boit d’estranges nuitsDans ces gistes pleins d’ennuis !Là, couchez sous toit de chaume,On tremble au son d’un crachat,Et comme à la longue-paumeLa main s’appreste au rachat.

Les yvrongnes passagersY font courre cent dangers :Ils petunent sur la paille,Où, pesle-mesle estendus,Du noble et de la canailLes ordres sont confondus.

Le silence et le reposY cedent au bruit des pots,Et par un farouche usageAvec qui l’orgueil se joint,Le respect est un visageQue l’on n’y reconnoist point.

L’esclat des ris insolensRegne en ces lieux pestilens,La communauté les porte ;Et l’honneur, mis au bas bout,Y voit escrit sur la porte,Le Ghelt autorise tout.

On seroit bien mieux couchéEn halle un jour de marché ;L’un y tousse, l’autre y ronfle,L’autre y fait peter un rot,Et l’autre son ventre y gonfleDe vilaine biere-en-brot.

Mais ma plus aspre douleurC’est l’excessive chaleur ;Je ne puis souffrir la modeDu poisle estouffant et vain,Et trouverois plus commodeLe froid antre d’un Silvain.

Cependant, sans murmurer,Il la falut endurer.J’essuyay bien d’autres peinesAvant que d’estre à Danzic ;Mais il faudroit six semainesPour narrer tout ric-à-ric.

Je passay par des marests,Je traversay des forests ;Là, sous de vers Briarées,D’autres ombres que les leursSemblent en voix esploréesCrier : Garde les voleurs.

On rencontre à chaque pasDes marques de leur trepas :Sans cy-gist ces meurtris gisentSous des branches d’arbres morts,Et les yeux sans lire y lisentL’infortune de leurs corps.

Ce n’est pas qu’en ces jours-cyLa gorge on y traite ainsy :Ce sont encore des restesD’une Bellonne-à-manans ;Mais ces vestiges funestesN’en sont pas moins estonnans.

Une taciturne horreurEn augmente la terreur,Et la noire solitudeQui dort en ces bois espaisFait qu’avec inquietudeOn y voit leur triste paix.

Là le maistre et le valetRoulent, main au pistolet :On regarde si le glaiveS’offre à quitter le fourreau,Et dès qu’un zephir se leveOn fremit sur le carreau.

Je coulay des jours entiersDans ces lugubres sentiers :Je n’y vis ni bruns ni fauves,Et tant de monts je bravayQu’en la Prusse, bagues sauves,A la fin je me trouvay.

Danzic, du haut d’une tour,M’offrit son ample sejour :J’en saluay la contréeSous le solstice hyvernal,Et dedans fis mon entréeComme pièce en arsenal.

J’y logeay jusqu’au mardyQui de graisse est rebondy :Je solennisay sa festePresqu’au nez du lendemain,Et pour m’eschauffer la testeUn pié me glaça la main.

Magnus, brave et genereux,M’y fit voir trois jours heureux :Il m’honora de sa table,Et j’avoue avecques toyQu’un tel fils de connestableMeriteroit d’estre roy.

Ton nom, que j’estime tant,Y fit un bruit esclatant :Nous le busmes à la rondeSelon les formalitez,Et j’enivray tout le mondeDe tes rares qualitez.

Le regne maigre venu,Je cendray mon poil chenu :Puis, entre joyeux et morne,Du temps, entre laid et beau,Je m’en allay voir à ThorneLe copernique tombeau.

Ce docte maistre tourneurY tourne avec grand honneur :Dans le marbre qui l’enserreIl est couché gravement,Et son corps trouve en la terreLe repos au mouvement.

Enfin, après quelques joursMes pas bornerent leur cours :Je parvins à Varsovie,Et l’on m’y receut si bien,Que, de crainte de l’envie,Mon bonheur n’en dira rien.

J’y baisay ces dignes mainsQui regissent tant d’humains :Ma muse y fit ses offrandesAvec des vœux immortels,Et de deux riches guirlandesPara deux riches autels.

Sa lyre eut l’heur d’endormirLes hauts soins de Cazimir,Et Louyse, sans pareille,En trouva les airs si douxQue du bien de son oreilleSon bel œil devint jaloux.

Les puissances de ce bruitEsmurent son noble fruit :Il tressaillit d’allegresseA l’oracle de mes vers,Et confirma la grossesseQui suspendoit l’univers.

Cher Theandre, c’est assez ;Adieu, mes doigts sont lassez :Il est vray que je t’envoyeUn bizarre hocqueton ;Mais pour l’amour de la soyeExcuses-en le cotton.

318 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· Sources