Œuvres complètes, 1659· Dernier recueil de diverses poésies.
Le Gobbin
Enfin le petit RodomontSe voit de nos armes la proye ;Nous avons destruit le PiémontEt rafflé toute la Savoye.Ses ongles sont rognez si courtsQu’à la honte du beau secoursEt de l’Empire et de l’Espagne,Ce roy des Alpes aujourd’huyNe possede aucune montagneQue celle qu’il porte sur luy.
A voir sa gibbe, on le prendroitPour un avorton d’Encelade,Qui, mettant mont sur mont, voudroitPresenter aux cieux l’escalade.Mais, en l’estat de pauvretéOù l’a reduit sa vanité,Qui change sa feste en vigile,Sous ce tertre de chair et d’osOn diroit d’un gueux qui fait gileLa besace dessus le dos.
Il s’est retiré dans un valAvec une mesquine troupe,Qui, soit à pié, soit à cheval,A toujours le malheur en croupe.Cependant son reste d’orgueilN’est pas mis encore au cercueil ;Quelques discours qu’on en fagotte,Soldats, il s’en faut defier :Je pense qu’il porte la hotteAfin de se fortifier.
Ce monstre fait en limaçon,Dont l’audace n’eut point de bornes,D’une ridicule façonVeut encore montrer les cornes.Il rampe, il bave de depit,Il s’allonge et se r’accroupit,Traisne sa voûte, s’evertue,Et, comme il est fier et rusé,Sous nos piés fera la tortueJusqu’à ce qu’il soit ecrasé.
Pour deffendre son peu de bienContre le grand sire des Gaules,Ainsi qu’un chat devant un chien,Il bouffe et hausse les epaules.Depuis plus de septante hiversIl aspiroit à l’univers,Autrement la ronde machine ;Mais il montre à tous les humainsQue, pour l’avoir dessus l’echine,On ne l’a pas entre les mains.
Enfant d’Esope malheureux,Voilà que c’est que de la gloire,Voilà comme un sort rigoureuxChange votre fable en histoire :La montagne accouche d’un rat ;Vous escumerez en verratD’estre en butte aux traits que je tire.Farce, tirons donc le rideau ;Des bosses il ne faut pas rire :Chacun portera son fardeau.
Nous en pourrions faire enragerLe double sommet du Parnasse,Mesme j’y voy plus d’un danger,El Cybele nous en menace.Son char, où deux nobles lyonsL’un à l’autre nous allions,S’est attelé de dromadaires ;Elle roule en globe dessus,Et de cailloux orbiculairesFronde dejà pour les bossus.
70 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· Sources