Œuvres complètes, 1659· Première partie.
La Nuict
Paisible et solitaire nuit,Sans lune et sans estoilles,Renferme le jour qui me nuitDans tes plus sombres voilles ;Haste tes pas, deesse, exauce-moy :J’ayme une brune comme toy.
J’ayme une brune dont les yeuxFont dire à tout le mondeQue, quand Phebus quitte les cieuxPour se cacher sous l’onde,C’est de regret de se voir surmontéDu vif éclat de leur beauté.
Mon lut, mon humeur et mes versOnt enchanté son ame ;Tous ses sentimens sont ouversA l’amoureuse flame ;Elle m’adore, et dit que ses desirsNe vivent que pour mes plaisirs.
Quel jugement y doy-je assoir ?Veut-elle me complaire ?Mon cœur s’en promet à ce soirUne preuve plus claire.Vien donc, ô nuit ! que ton obscuritéM’en decouvre la verité.
Sommeil, respans à pleines mainsTes pavots sur la terre ;Assoupy les yeux des humainsD’un gracieux caterre,Laissant veiller en tout cet elementMa maistresse et moy seulement.
Ainsi, jamais de ta grandeurRien n’abaisse la gloire ;Ainsi jamais bruit ny splendeurN’entre enta grotte noire,Comme autrefois, quand à chaque propos,Iris troubloit ton doux repos.
Ha ! voilà le jour achevé,Il faut que je m’appreste ;L’astre de Venus est levé,Propice à ma requeste ;Si bien qu’il semble en se monstrant si beau,Me vouloir servir de flambeau.
L’artisan, las de travailler,Delaisse son ouvrage ;Sa femme, qui le voit bâiller,En rit en son courage,Et, l’œilladant, s’appreste à recevoirLes fruits du nuptial devoir.
Les chats, presque enragez d’amour,Grondent dans les goutieres ;Les lou-garous, fuyans le jour,Hurlent aux cimetières ;Et les enfans, transis d’estre tous seuls,Couvrent leurs testes de linceuls.
Le clochetteur des trespassez,Sonnant de rue en rue,De frayeur rend leurs cœurs glacez,Bien que leur corps en sue ;Et mille chiens, oyans sa triste vois,Luy repondent à longs abois.
Ces tons, ensemble confondus,Font des accords funebres,Dont les accens sont epandusEn l’horreur des tenebres,Que le silence abandonne à ce bruitQui l’epouvante et le destruit.
Lugubre courier du Destin,Effroydes ames lasches,Qui si souvent, soir et matin,M’esveilles et me fasches,Va faire ailleurs, engeance de demon,Ton vain et tragique sermon.
Tu ne me sçaurois empescherD’aller voir ma Sylvie,Deussay-je, pour un bien si cher,Perdre aujourd’huy la vie.L’heure me presse, il est temps de partir,Et rien ne m’en peut divertir.
Tous ces vents, qui souffloient si fort,Retiennent leurs haleines ;Il ne pleut plus, la foudre dort,On n’oit que les fontainesEt le doux son de quelques luts charmansQui parlent au lieu des amans.
Je ne puis estre decouvert,La nuict m’est trop fidelle ;Entrons, je sens l’huis entr’ouvert,J’apperçoy la chandelle.Dieux ! qu’est-ce cy ? Je tremble à chaque pas,Comme si j’allois au trespas.
O toy, dont l’œil est mon vainqueur,Sylvie, eh ! que t’en semble ?Un homme qui n’a point de cœur,Ne faut-il pas qu’il tremble ?Je n’en ay point, tu possedes le mien…Me veux-tu pas donner le tien ?
96 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon Bibliothèque numérique de Lyon· Sources