Œuvres complètes, 1659· Seconde partie
La plainte de Tirsis
Dans l’horreur d’un bois solitaire,Où malgré l’œil du jour regne en tout temps la nuitTirsis, loing du monde qu’il fuit,Ne pouvant plus se taire,Chantoit en pleurs le doux et triste sortQui le livre à la mort.
C’est donc une chose arrestée,Disoit ce pauvre amant plein d’ardeur et de foy,Que je souffre à jamais pour toy,Cruelle Pasithée !Et que ton cœur, au lieu d’en soupirer,Feigne de l’ignorer !
Tes beaux yeux, les rois de mon ame,Après m’avoir soumis à leur divin pouvoir,Feront semblant de ne point voirMa vive et pure flame,Et ton oreille entendra sans pitiéGemir mon amitié.
Ha ! rigueur trop longue et trop dure !C’en est fait, je me rends à ta fiere mercy.En vain ces houlx flattent icyMes maux de leur verdure,Il faut perir : Amour ne m’offre en euxQu’un espoir espineux.
Comme il achevoit cette plainte,Un long cry de hybou, douloureux et tremblant.D’un mortel effroy l’accablant,Le fit paslir de crainte ;Et maint aspic, siflant autour de luy,Redoubla son ennuy.
Un ruisseau plein d’inquietude,Murmurant sur le dos d’un aspre et vieux rocherDu mal qu’il avoit à marcherEn un chemin si rude,Representoit le lamentable coursDe ses penibles jours.
Le tronc noir et sec d’un erable,Par le courroux du ciel foudroyé depuis peuNe luy presageoit en son feuQu’une fin miserable ;Tous les objets y sembloient conspirer,Et luy la desirer.
42 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon Bibliothèque numérique de Lyon· Sources