Œuvres complètes, 1659· Première partie.
La solitude
A Alcidon.
O que j’ayme la solitude !Que ces lieux sacrez à la nuit,Esloignez du monde et du bruit,Plaisent à mon inquietude !Mon Dieu ! que mes yeux sont contensDe voir ces bois, qui se trouverentA la nativité du temps,Et que tous les siecles reverent,Estre encore aussi beaux et vers,Qu’aux premiers jours de l’univers !
Un gay zephire les caresseD’un mouvement doux et flatteur.Rien que leur extresme hauteurNe fait remarquer leur vieillesse.Jadis Pan et ses demy-dieuxY vindrent chercher du refuge,Quand Jupiter ouvrit les cieuxPour nous envoyer le deluge,Et, se sauvans sur leurs rameaux,A peine virent-ils les eaux.
Que sur cette espine fleurie,Dont le printemps est amoureux,Philomele, au chant langoureux,Entretient bien ma resverie !Que je prens de plaisir à voirCes monts pendans en precipices,Qui, pour les coups du desespoir,Sont aux malheureux si propices,Quand la cruauté de leur sortLes force à rechercher la mort !
Que je trouve doux le ravageDe ces fiers torrens vagabonds,Qui se precipitent par bondsDans ce vallon vert et sauvage !Puis, glissant sous les arbrisseaux,Ainsi que des serpens sur l’herbe,Se changent en plaisans ruisseaux,Où quelque Naïade superbeRègne comme en son lict natal,Dessus un throsne de christal !
Que j’aime ce marets paisible !Il est tout bordé d’aliziers,D’aulnes, de saules et d’oziers,A qui le fer n’est point nuisible.Les nymphes, y cherchans le frais,S’y viennent fournir de quenouilles,De pipeaux, de joncs et de glais ;Où l’on voit sauter les grenouilles,Qui de frayeur s’y vont cacherSi tost qu’on veut s’en approcher.
Là, cent mille oyseaux aquatiquesVivent, sans craindre, en leur repos,Le giboyeur fin et dispos,Avec ses mortelles pratiques.L’un, tout joyeux d’un si beau jour,S’amuse à becqueter sa plume ;L’autre allentit le feu d’amourQui dans l’eau mesme se consume,Et prennent tous innocemmentLeur plaisir en cet element.
Jamais l’esté ny la froidureN’ont veu passer dessus cette eauNulle charrette ny batteau,Depuis que l’un et l’autre dure ;Jamais voyageur alteréN’y fit servir sa main de tasse ;Jamais chevreuil desesperéN’y finit sa vie à la chasse ;Et jamais le traistre hameçonN’en fit sortir aucun poisson.
Que j’ayme avoir la décadenceDe ces vieux chasteaux ruinez,Contre qui les ans mutinezOnt deployé leur insolence !Les sorciers y font leur sabat ;Les demons follets s’y retirent,Qui d’un malicieux ébatTrompent nos sens et nous martirent ;Là se nichent en mille trouxLes couleuvres et les hyboux.
L’orfraye, avec ses cris funebres,Mortels augures des destins,Fait rire et dancer les lutinsDans ces lieux remplis de tenebres.Sous un chevron de bois mauditY branle le squelette horribleD’un pauvre amant qui se penditPour une bergère insensible,Qui d’un seul regard de pitiéNe daigna voir son amitié.
Aussi le Ciel, juge équitable,Qui maintient les loix en vigueur,Prononça contre sa rigueurUne sentence epouvantable :Autour de ces vieux ossemensSon ombre, aux peines condamnée,Lamente en longs gemissemensSa malheureuse destinée,Ayant, pour croistre son effroy,Tousjours son crime devant soy.
Là se trouvent sur quelques marbresDes devises du temps passé ;Icy l’âge a presque effacéDes chiffres taillez sur les arbres ;Le plancher du lieu le plus hautEst tombé jusques dans la cave,Que la limace et le crapautSouillent de venin et de bave ;Le lierre y croist au foyer,A l’ombrage d’un grand noyer.
Là dessous s’estend une voûteSi sombre en un certain endroit,Que, quand Phebus y descendroit,Je pense qu’il n’y verroit goutte ;Le Sommeil aux pesans sourcis,Enchanté d’un morne silence,Y dort, bien loing de tous soucis,Dans les bras de la Nonchalence,Laschement couché sur le dosDessus des gerbes de pavos.
Au creux de cette grotte fresche,Où l’Amour se pourroit geler,Echo ne cesse de bruslerPour son amant froid et revesche.Je m’y coule sans faire bruit,Et par la celeste harmonieD’un doux lut, aux charmes instruit.Je flatte sa triste manie,Faisant repeter mes accordsA la voix qui luy sert de corps.
Tantost, sortant de ces ruines,Je monte au haut de ce rocher,Dont le sommet semble chercherEn quel lieu se font les bruines ;Puis je descends tout à loisir,Sous une falaise escarpée,D’où je regarde avec plaisirL’onde qui l’a presque sappéeJusqu’au siege de Palemon,Fait d’esponges et de limon.
Que c’est une chose agreableD’estre sur le bord de la mer.Quand elle vient à se calmerAprès quelque orage effroyable !Et que les chevelus Tritons,Hauts, sur les vagues secouées,Frapent les airs d’estranges tonsAvec leurs trompes enrouées,Dont l’eclat rend respectueuxLes vents les plus impetueux.
Tantost l’onde, brouillant l’arène,Murmure et fremit de courroux,Se roullant dessus les caillouxQu’elle apporte et qu’elle r’entraine.Tantost, elle estale en ses bords,Que l’ire de Neptune outrage,Des gens noyez, des monstres morts,Des vaisseaux brisez du naufrage,Des diamans, de l’ambre gris,Et mille autres choses de pris.
Tantost, la plus claire du monde,Elle semble un miroir flottant,Et nous represente à l’instantEncore d’autres cieux sous l’onde.Le soleil s’y fait si bien voir,Y contemplant son beau visage,Qu’on est quelque temps à sçavoirSi c’est luy-mesme, ou son image,Et d’abord il semble à nos yeuxQu’il s’est laissé tomber des cieux.
Bernières, pour qui je me vanteDe ne rien faire que de beau,Reçoy ce fantasque tableauFait d’une peinture vivante.Je ne cherche que les deserts,Où, resvant tout seul, je m’amuseA des discours assez disertsDe mon genie avec la muse ;Mais mon plus aymable entretienC’est le ressouvenir du tien.
Tu vois dans cette poésiePleine de licence et d’ardeurLes beaux rayons de la splendeurQui m’esclaire la fantaisie ;Tantost chagrin, tantost joyeux,Selon que la fureur m’enflame,Et que l’objet s’offre à mes yeux,Les propos me naissent en l’ame,Sans contraindre la libertéDu demon qui m’a transporté.
O que j’ayme la solitude !C’est l’element des bons esprits,C’est par elle que j’ay comprisL’art d’Apollon sans nulle estude.Je l’ayme pour l’amour de toy,Connoissant que ton humeur l’aymeMais, quand je pense bien à moy,Je la hay pour la raison mesme :Car elle pourroit me ravirL’heur de te voir et te servir.
200 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon Bibliothèque numérique de Lyon· Sources