Œuvres complètes, 1659· Première partie.
Le contemplateur
A Messire PHILIPPES COSPEAN, evesque de Nantes.
Vous par qui j’espere estre exemtDe choir en l’eternelle flâme,Apostre du siècle present,Cause du salut de mon ame,Divin prelat, sainct orateur,Juste et souverain destructeurDes infernales heresies ;Grand esprit, de qui tout prend loy,Et dont les paroles choisiesSont autant d’articles de foy ;
Vous qui gardez d’un soin si dousLe cher troupeau de vostre maistre,Luy donnant, en despit des lous,Le sacré pain de grace à paistre ;Vray ministre d’estat du Ciel,Cœur debonnaire, homme sans fiel,Qui vivez comme font les anges,Et meritez qu’en chaque lieuOn vous fasse part aux louangesQue vous-mesme rendez à Dieu ;
Vous, dis-je, qui, daignant cherirLes nobles travaux de la muse,Avez voulu vous enquerirA quoy maintenant je m’amuse ;Je vous le veux dire en ces vers,Où d’un art pompeux et diversJe feray briller mes pensées ;Et croy que les plus grands censeursLes verront si bien agencées,Qu’ils en gousteront les douceurs.
Loin, dans une isle qu’à bon droitOn honora du nom de BelleOù s’eslève un fort qui tiendroitContre l’Anglois et le rebelle,Je contente à plein mon desirDe voir mon Duc à mon plaisir,Sans nul object qui m’importune,Et tasche à le garder d’ennuy,Sans songer à d’autre fortuneQu’à l’honneur d’estre auprès de luy.
Là, parfois consultant les eauxDu sommet d’une roche nue,Où pour voir voler les oyseauxIl faut que je baisse la veue,Je m’entretiens avec ThetisDes poissons et grands et petisQue de ses vagues elle enserre,Et ne puis assez admirer,Voyant les bornes de la terre,Comme elle les peut endurer.
Mais elle m’en dit la raison :C’est que le respect qu’elle porteA Dieu, qui l’a mise en prison,Ne luy permet pas qu’elle en sorte.Il suffit qu’elle ait autrefoisLogé ses monstres dans les boisPour aider à punir nos crimes,Et qu’elle ait surpassé les monts,Pour nous plonger dans les abismesOù trebucherent les demons.
Là dessus, me representantLes tristes effets du deluge,Quand au premier logis flotantLe genre humain eust son refuge,Je feins un pourtrait à mes yeuxDu bon Noé chery des cieux,Pleurant pour les pechez du monde,Et m’estonne, à voir tout perir,Qu’enfin, au lieu d’accroistre l’onde,Des larmes la firent tarir.
Puis, voyant passer devant moyUne colombe à tire-d’aile,Aussi tost je me ramentoyL’autre qui luy fut si fidele ;J’estime que le sainct EspritDèslors cette figure pritPour r’asseurer sa foy craintive,Et qu’entre cent arbres espaisIl choisit le rameau d’olive,Pour luy-mesme annoncer la paix.
Tantost, faisant agir mes sensSur des sujets de moindre estofe,De marche en autre je descensDans les termes du philosophe ;Nature n’a point de secretQue d’un soin libre, mais discret,Ma curiosité ne sonde ;Ses cabinets me sont ouvers,Et, dans ma recherche profonde,Je loge en moy tout l’univers.
Là, songeant au flus et reflus,Je m’abisme dans cette idée ;Son mouvement me rend perclus,Et mon ame en est obsedée.Celuy que l’Euripe engloutitJamais en son cœur ne sentitUn plus ardent desir d’apprendre ;Mais quand je veux bien l’esplucher,J’entens qu’on n’y peut rien entendre,Et qu’on se pert à le chercher.
Là, mainte nef au gré du ventSillonnant la plaine liquideMe fait repenser bien souventA la boussole qui la guide ;La miraculeuse vertuDont ce cadran est revestuFoule ma raison subvertie,Et mes esprits, en ce discort,S’embrouillent dans la sympatieDu fer, de l’aymant et du nort.
Là, considerant à loisirLes amis du temps où nous sommes,Une fureur me vient saisirQui s’irrite contre les hommes.O mœurs ! dis-je, ô monde brutal !Faut-il que le plus fier metalPlus que toy se montre sensible !Faut-il que, sans te reformer,Une pierre dure au possibleTe fasse honte en l’art d’aymer !
Mais ô pourquoy me plains-je ainsiDu peu d’amitié qui se trouve,Si ce grand Duc qui règne icyPour moi tout le contraire prouve !Ne reçoy-je pas tous les joursAutant en effets qu’en discoursDes marques de sa bien-vueillance,Et n’aquerrois-je pas le nomDu cœur le plus ingrat de FranceSi ma bouche disoit que non ?
Voylà comme en me reprenantAvec ces dernieres parollesSur mon bon-heur m’entretenant,Je rends les premieres frivolles ;Voylà comme, selon l’objet,Mon esprit changeant de projet,Saute de pensée en pensée.La diversité plaist aux yeux,Et la veue en fin est lasséeDe ne regarder que les cieux.
Tantost comme un petit batteauDans la bonace non suspecte,J’apperçoy voguer sur cette eauLe nid que l’orage respecte :Pour luy le flot amer est doux,Aquilon retient son couroux,Saturne a l’influence heureuse,Et Phebus, plein de passion,Aide, en sa chaleur vigoureuse,A faire éclorre l’alcyon.
Tout ce qu’autrefois j’ay chantéDe la mer, en ma Solitude,En ce lieu m’est representé,Où souvent je fay mon estude.J’y voy ce grand homme marin’Qui d’un veritable burinVivoiticy dans la memoire.Mon cœur en est tout interdit,Et je me sens forcé d’en croireBien plus qu’on ne m’en avoit dit.
Il a le corps fait comme nous,Sa teste à la nostre est pareille,Je l’ay veu jusques aux genous,Sa voix a frappé mon oreille,Son bras d’escailles est couvert,Son teint est blanc, son œil est vert,Sa chevelure est azurée.Il m’a regardé fixement,Et sa contenance assuréeM’a donné de l’estonnement.
Un portrait qui n’est qu’ebauchéRepresente bien son visage ;Sous du poil son sein est caché.Il a des mains le libre usage ;De la droitte il empoigne un corFait de nacre aussi rare qu’or,Dont les chiens de mer il assemble.Je puis croire un Glauque aujourd’huy ;Bref, à nous si fort il ressemble,Que j’ay pensé parler à luy.
De mainte branche de coral,Qui croist sous l’eau comme de l’herbe,Et dont Neptune est liberal,Il porte un pennache superbe ;Vingt tours de perles d’Oriant,Riches d’un lustre variant,En guise d’echarpe le ceignent ;D’ambre son chef est parfumé,Et, quoy que les ondes le craignent,Il en est pourtant bien-aymé.
Tantost, lassé d’estre en reposSur un si haut et si dur siege,Cherchant un lieu plus à propos,Je tens aux lapins quelque piege ;Tantost je tire aux cormorans,Qui bas dans les flots murmuransTombent percez du plomb qui tue ;Ils se debattent sur ce bort,Et leur vie en vain s’esvertueD’eschaper des mains de la Mort.
Tantost, nous allant promenerDans quelque chaloupe à la rade,Nous laissons après nous traisnerQuelque ligne pour la dorade.Ce beau poisson, qui l’apperçoit,Pipé de l’espoir qu’il conçoit,Aussi tost nous suit à la trace.Son cours est leger et bruyant,Et la chose mesme qu’il chasseEn fin l’attrape en le fuyant.
Quelquefois, bien loing ecarté,Je puise, pour apprendre à vivre,L’histoire ou la moralitéDans quelque venerable livre ;Quelquefois, surpris de la nuitEn une plage où pour tout fruitJ’ay ramassé mainte coquille,Je reviens au chasteau, resvant,Sous la faveur d’un ver qui brilleOu plustost d’un astre vivant.
O bon Dieu ! m’escriay-je alors,Que ta puissance est nompareilleD’avoir en un si petit corpsFait une si grande merveille !O feu qui, tousjours allumé,Brusles sans estre consumé !Belle escarboucle qui chemines,Ton éclat me plaist beaucoup mieuxQue celuy qu’on tire des mines,Afin d’ensorceler nos yeux !
Tantost, saisi de quelque horreurD’estre seul parmy les tenebres,Abusé d’une vaine erreur,Je me feins mille objets funebres ;Mon esprit en est suspendu,Mon cœur en demeure esperdu,Le sein me bat, le poil me dresse,Mon corps est privé de soustien,Et, dans la frayeur qui m’oppresse,Je croy voir tout, pour ne voir rien.
Tantost, delivré du tourmentDe ces illusions nocturnes,Je considère au firmamentL’aspect des flambeaux taciturnes ;Et, voyant qu’en ces dous desersLes orgueilleux tyrans des airsOnt appaisé leur insolence,J’escoute, à demy transporté,Le bruit des ailes du Silence,Qui vole dans l’obscurité.
Treuvay-je au retour couvert mis,J’entretiens mon DUC à la table,En tant comme il me l’est permis,De quelque propos delectable ;Je le fay rire de ma peur,Je luy dy quel spectre trompeurJ’ay creu s’estre offert à ma veue,Et, pour noyer tout mon soucy,Sur un grand verre je me rue,Où le vin semble en rire aussi.
Là, suivant les sujets du temps,Tantost nous parlons de la digueOù, vray prophete, je m’attensDe voir crever la jeune Ligue ;Tantost, les cœurs tous rejouis,Nous celebrons du Grand LOUYSL’heur, la prudence et le courage,Et disons que le CardinalEst à la France dans l’orageCe qu’au navire est le fenal.
Tantost, sur le bruit que l’AngloisUne visite nous prepare,Nous projettons tous les exploisDe quoy la Victoire se pare.Tenez-vous donc pour assuréQue cet ennemy conjuréQui tant de faux desseins embrasseEn ce lieu propre à l’en punirSera receu de bonne grace,S’il nous oblige d’y venir.
Tantost, après minuict sonné,Ayant chez moy fait la retraitte,D’un soing aux muses adonné,J’escry comment Amour me traitte.Tantost mesprisant son pouvoir,Quoy que sans yeux, je luy fay voirPar quel moyen on le surmonte,Je me guery des maux souffers,Et d’une genereuse honteMa raison brise tous ses fers.
Tantost, d’un son qui me ravitEt qui chasse toute manie,La saincte harpe de DavidPreste à mon lut son harmonie,Puis, jusqu’à tant que le sommeil,Avec un plaisir sans pareil,Me vienne siller la prunelle,Je ly ces sacrez TestamensOù Dieu, d’une encre solemnelle,Fait luire ses hauts mandemens.
Tantost, levé devant le jour,Contre ma coustume ordinaire,Pour voir recommencer le tourAu celeste et grand luminaire,Je l’observe au sortir des flos,Sous qui la nuit, estant enclos,Il sembloit estre en sepulture ;Et, voyant son premier rayon,Beny l’autheur de la nature,Dont il est comme le crayon.
Ainsi, dis-je en le regardant,Verra-t-on, quoy que l’oubly face,Au point du dernier jour ardantRessusciter l’humaine race ;Ainsi, mais plus clair et plus beau,Verra-t-on, comme ce flambeau,Monter au ciel le corps du juste,Apres qu’avecques majesté,Dieu, seant en son trosne auguste,L’aura par sa bouche arresté.
Lors, d’un soucy grave et profontMe ramassant tout en moy-mesme,Comme on tient que nos esprits fontPour faire quelque effort extresme,L’immortelle et sçavante mainDe ce fameux peintre romainN’a rien tracé d’émerveillableQue ce penser de l’advenir,Plein d’une terreur agreable,Ne ramene en mon souvenir.
Là, resvant à ce jour prefisEn qui toute ame saine espère ;Jour grand, où l’on verra le filsNaistre aussi tost comme le père,Je m’imagine au mesme instantEntendre le son éclattantDe la trompette serafique,Et pense voir en appareilEspouvantable et magnifiqueJESUS au milieu du soleil.
A ce bruit, que je doy nommerLa voix de la seconde vie,Qui semble desjà ranimerCelle que la Parque a ravie ;A ce ton qui de bout en boutIcy bas resveillera tout,Et pour le dueil, et pour la joye,Il n’est posture, quant au corps,En quoy mon œil esmeu ne croyeVoir sortir du tombeau les morts.
L’un m’apparoist un bras devant ;L’autre ne montre que la teste,Et, n’estant qu’à moitié vivant,Force l’obstacle qui l’arreste.Cestuy-cy s’esveille en sursaut ;Cestuy-là joint les mains en haut,Implorant la faveur divine ;Et l’autre est à peine levéQue d’un cœur devot il s’inclineDevers l’agneau qui l’a sauvé.
Près de là, le frère et la sœur,Touchez de ce bruit dont tout tremble,D’estre accusez d’inceste ont peur,Pour se trouver couchez ensemble.Icy, la femme et le mary,Objet l’un de l’autre chery,Voyans la clarté souhaittée,Semblent s’estonner et gemirD’avoir passé cette nuictéeSans avoir rien fait que dormir.
Tel, qui n’eust sceu quasi marcherAutrefois, travaillé des goutes,Court maintenant et va chercherDu ciel les glorieuses routes.Tel, de qui le seul ornementFut d’estre vestu richementEt d’avoir des valets sans nombre,Esbahy de sa nudité,N’est plus suivy que de son ombre,Encore va-t-elle à costé.
L’un de parler est tout ravy,Veu qu’il manquoit jadis de langue,Et fait à Dieu, qu’il a servy,Son humble et premiere harangue ;L’autre, qui jamais du soleilN’avoit veu l’éclat nompareil,Pour estre aveugle de naissance,Admire à present sa couleur,Dont il ignoroit la puissance,Bien qu’il en connust la chaleur.
Bref, en cette apparition,Ceux qui bien-heureux doivent estreSans aucune imperfectionJe me figure voir renestre.Mais les meschans desesperez,Pour qui desjà sont preparezDe l’enfer les tourmens enormes,Ne se representent à moyQue si hideux et si difformesQue mon ame en transit d’effroy.
Il m’est advis qu’en mesme endroitJe voy la divine balencePeser et le tort et le droitSans faveur et sans violence.Après ce jugement finalDonné sur le sainct tribunalDevant qui Dieu veut qu’on responde,Je croy que le haut elementNe fait desjà de tout le mondeQu’un globe de feu seulement.
Les estoilles tombent des cieux,Les flâmes devorent la terre,Le mont Gibel est en tous lieux,Et par tout gronde le tonnerre.La salemandre est sans vertu,L’asbeste passe pour festu,La mer brusle comme eau-de-vie,L’air n’est plus que soufre allumé,Et l’astre dont l’aube est suivieEst par soy-mesme consumé.
Les metaux, ensemble fondus,Font des rivieres precieuses ;Leurs flots bouillants sont espandusPar les campagnes spacieuses.Dans ce feu, le dernier des maux,Tous les terrestres animauxSe consolent en quelque sorte,Du déluge à demy vengez,En voyant ceux que l’onde porteAussi bien comme eux affligez.
L’unique oyseau meurt pour tousjours,La nature est exterminée,Et le Temps, achevant son cours,Met fin à toute destinée.Ce vieillard ne peut plus voler ;Il se sent les ailes bruslerAvec une rigueur extresme ;Rien ne le sçauroit secourir ;Tout est destruit, et la Mort mesmeSe voit contrainte de mourir.
O Dieu ! qui me fais concevoirToutes ces futures merveilles,Toy seul à qui, pour mon devoir,J’offriray les fruits de mes veilles,Accorde-moy par ta bontéLa gloire de l’eternité,Afin d’en couronner mon ame ;Et fay qu’en ce terrible jourJe ne brusle point d’autre flameQue de celle de ton amour.
Et vous, dont les discours sont tels,Accompagnez des bons exemples,Que par leur fruit les vrais autelsTriomphent de tous les faux temples ;Vous, dis-je, à qui j’escry ces vers,Où dans la mort de l’universUn haut renom s’immortalise,Vueillez estre leur protecteur,Et permettez-moy qu’on y liseQue je suis vostre adorateur.
460 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon Bibliothèque numérique de Lyon· Sources