Œuvres complètes, 1659· Troisiesme partie
Le Barberot,
J’ay mis aujourd’huy ma vieEntre les mains d’un Anglois,Et j’ai cru plus de cent foisQu’elle alloit m’estre ravie.Un barberot maladroit,Me charcutant par l’endroitOù s’entonne le breuvage,Vers l’onde au morne rivageM’a presque envoyé tout droit.
Jamais horrible fantosmeNe me donna tant d’effroy ;Jamais aucun tant que moyNe s’en dut plaindre à saint Cosme.Ce tiercelet d’assassin,Propre comme un marcassinQui parmy l’ordure grongne,A fait, pour laver ma trongne,D’un pot de chambre un bassin
Sans estaler en bel ordreBons peignes, ni bons ciseaux,Monroy des vilains museauxA l’ouvrage a voulu mordre.Un vieux haillon de mouchoir,Fidele amy du trenchoir,Et tout tacheté de sausses,Dans la fente de mes chaussesLa lessive a laissé choir.
La puante savonnetteDont le ladre m’a servyMe honnissoit à l’envyDe l’eau qui n’estoit point nette.Ses doigts, qui m’ont fagotté,Surpassoyent en aspretéCeux d’un meneur de charrue,Et mainte noire verrueEn relevoit la beauté.
Quiconque aveu la peintureD’un singe qui raze un chatPeut avecques du crachatNous peindre en cette posture.Mes petits yeux, estonnez,Par des regars contournezLorgnoyent mon tondeur de laine,Et le musc de son haleineMe faisoit tordre le nez.
D’une jambette esbrechée,Comme d’un vil Jean-Flactin,Ce faux et sale mastinM’a la gorge de-hachée.En ce moment, j’avois beauJurer sur un escabeauDont l’assiette estoit desjointe,Il poussoit tousjours sa pointe,Et rioit de mon tout beau.
Mais ç’a bien esté le pireQuand ce Précontat d’enferA fait approcher le ferDes trous par où je respire :Mes moustaches au poil vieuxLe disent à tous les yeuxD’une façon miserable,Et leur orgueil venerableNe menace plus les cieux.
Las ! elles s’en vont en poudreDès que j’y porte les doigts,Et sentent comme autrefoisPhlegre sentit sous la foudre ;Les bigottes des mutins,Aux fiers membres gigantins,Qui grillerent dessus l’herbe,En leur dessein trop superbeEurent les mesmes destins.
Quand je voy mon pauvre garbeSi malement accoustré,Je voudrois estre chastré,Et donne au diantre la barbe ;Je dis que nature a tortDe m’avoir chargé si fortDe cette bourre inutile,Et clabaude en pietre stileDes humains et de leur sort.
Courage ! il faut que j’imiteNeuf-Germain par le menton,Laissant croistre ce cotonComme feroit un hermite ;Il faut que doresnavantIl m’ombrage le devantEt me vienne jusqu’aux cuisses,Afin que parmy les SuissesOn me revere en beuvant.
Ha ! qu’il vaudroit bien mieux estreAvec eux le verre au poinQue de prendre ycy le soinEt du ministre et du prestre !Qu’il vaudroit bien mieux, sans dez,Crier masse en possedez,Au moins avecques des hommes,Que d’estre comme nous sommesParmy des oysons bridez !
Je pers tout en Angleterre,Poil, nippes et liberté ;J’y pers et temps et santé,Qui vaut tout l’or de la terre ;J’y perdy mon cœur, que pritUn bel œil dont il s’eprit,Sans espoir d’aucun remede ;Et je croy, si Dieu ne m’ayde,Qu’enfin j’y perdray l’esprit.
Brave prince dont la gloireVole par tout l’univers,Voy de mes malheurs diversL’estrange et falote histoire :Je n’ay pas un quart d’escu,La tristesse m’a vaincu,Je ne fay plus rien que geindre,Et, pour m’achever de peindre,Un froncle me vient au cu.
117 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon Bibliothèque numérique de Lyon· Sources