Œuvres complètes, 1659· Première partie.
Les cabarets
A mon cher amy Monsieur FARET.
Faret, mon compagnon d’office,Quand il faut faire un sacrifice,Dedans quelque joyeux hostelOù la table fournit d’autel ;Helas ! quel demon plein d’envieTraversant nostre heureuse vie,Quel demon, dis-je, amy de l’eau,Te conduit à Fontainebleau ?Ce vain esclat de la fortune,Qui bien souvent est importuneA ceux mesme qu’elle assouvitDe la grandeur qui nous ravit,Auroit-il bien tant de puissanceQue de t’oster la jouyssanceDes plaisirs qu’on gouste à ParisSans nul soucy des favoris ?Si j’en avois la moindre douteJe veux bien que Maillet me quille.Si le gallant en maroquin,Et faisant trotter le pasquin,Je ne luy jettois tant de fangeSur les habits de sa louange,Que son lustre pernicieuxN’esblouyroit jamais tes yeux.Mais ja n’advienne que j’y pense,Je sçay bien que la recompenseDes bons services que tu rendsA ton maistre, l’honneur des grandsT’oblige bien moins à le suivreQue ne fait la gloire de vivreSous un tel prince, qu’aujourd’huyCe nom-là n’est propre qu’à luy.Quel sujet doncques pourroit-ce estre ?N’est-ce point un desir champestreDe visiter à ce printempsLes bois, les rochers, les estangs,Y voir nager l’ombre d’un arbre ;Contempler un palais de marbre,Ou durant un temps chaud et clairRegarder les ondes de l’air,Qui semble trembler sur la terreDe la peur qu’il a du tonnerre ?Puis admirant sur les sillonsLes ailes des gais papillons,De mille couleurs parsemées,Les croire des fleurs animées,Qui volent au gré des zephirsVers les cieux plus beaux que saphirs ?Ou tantost morne et solitaire,Revant à quelque haut mystere,Que les Muses, ces belles sœurs,Montrent avec tant de douceurs,S’en aller en quelques lieux sombresLoger Phœbus entre les ombres,Et faire en ceste obscuritéUn vers digne de la clarté ?Ou par fois ouyr Philomelle,Saluant la saison nouvelle,Par un doux chant se consolerDu temps qu’elle fut sans parler,Quand l’infame et cruel TeréeAprès l’avoir deshonorée,La reduisit, pour toute vois,Au triste ouvrage de ses doits ?Toutes ces belles fantaisies,De qui nos ames sont saisies,Sont-elles, dis-je, le sujetQui te porte à ce beau projet ?Parle, cher amy, je t’en prie,Si tu ne veux que je m’escrie :On fait à sjavoir que FaretNe rime plus à cabaret ;Ce seul départ l’en rend indigne,Il est degradé de la vigne,Et Bacchus, nostre puissant roy,Suivant les regles de sa loy,Le casse, et luy defend de boireQue dans la Seine ou dans la Loire,Puisqu’il delaisse, amy de l’eau,Paris pour un Fontaine-bleau :Paris, où ce grand dieu preside,Paris, où la Coiffier reside,Paris, où fleurit un Cormier,Qui des arbres est le premier ;Paris, qui prend pour son HelaineUne petite Magdelaine ;Paris, qui presente à nos yeuxLa Pomme de pin, qui vaut mieuxQue celle d’or, dont fut troubléeToute la divine assemblée ;Paris, qui, croissant tous les jours,Contient dans l’un de ses fauxbourgsMainte autre ville toute entiere ;Paris, où dans un cimetiere,Fait pour enterrer les ennuis,Nous avons tant passé de nuicts ;Paris, enfin, ce petit monde,Où tout contentement abonde,Et dans qui les plus grands desirsSe peuvent saouller de plaisirs.Ha ! je t’entends, ces mots te pressent,Et desjà tes yeux me confessentQue tu ne sçaurois le quitterSans de toy-mesme t’absenter.Relasche un peu ta servitude,Ne cherche point la solitude,Si ce n’est par fois dans ces versQue j’ay donnez à l’univers.Laisse les soings pour d’autres testes,Laisse les forests pour les bestes,Laisse les eaux pour les poissons,Et les fleurs pour les limaçons ;Aussi bien, à voir ton visage,Cela n’est pas à ton usage ;La campagne n’a point d’appasQui puissent attirer tes pas ;Et de l’air dont tu te gouvernes,Les moindres escots des tavernesTe plaisent plus cent mille foisQue ne font les echos des bois.
ET A MOY AUSSI.
120 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon Bibliothèque numérique de Lyon· Sources