Œuvres complètes, 1659· Première partie.
La chambre du debauché
A Monsieur de MARIGNY-MALLENOË.
Plus enfumé qu’un vieux jambon,N’y que le bœuf salé de Pître,Je te trace avec un charbonCeste ode habillée en epitre.Marigny, mon parfait amy,Que mon œil ne voit qu’à demy,Non plus que ce qu’il veut descrire,Parbieu ! tu dois bien admirer,Que je tasche à te faire rireQuand je ne fay rien que pleurer !
Gouspin, après t’avoir quitté,M’a traisné dans sa belle chambre,Où mesme au plus fort de l’estéOn treuve le mois de decembre.Pour moy, je ne puis concevoirPar quel moyen, ny quel pouvoir,Mon corps a passé par la porte,Car je te le jure entre nousQu’un rat, ou le diable m’emporte,N’y sçauroit entrer qu’à genous.
Son petit ladre de valet,Reste de la guerre civile,Revient chargé comme un muletDe cotrets qu’il excroque en ville.Mais à grand peine ce magotA-t-il allumé le fagotQue nous estranglons de fumée ;Nous toussons d’un bruit importun,Ainsi qu’une chatte enrhumée,Et nos yeux prennent du petun.
Encore, ô mon cœur ! mon roignonFaut-il, comme un sçavant notaire,Des beaux meubles du compagnonTe faire voir quelque inventaire.Premierement, un vieux panier,Tiré des fatras d’un grenier,Est son tabouret et sa chaise ;Que si, soulageant l’escarpin,L’un y preside en sire Blaise,L’autre est tout droit comme un sapin.
Un estuy de luth tout cassé,Qui traisnoit au coin d’une salle,Pour tout loyer du temps passéLuy sert de chevet et de malle ;S Les flegmes jaunes et sechezQu’en sa verole il a craschezLuy servent de tapisserie,Et semble que les limaçonsY rehaussent en broderieDes portraits de toutes façons.
Comme on voit au soir les enfansSe figurer dedans les nuesHommes, chasteaux, bois, elefans,Et mille chimeres cornues,Ainsi nos yeux, dans ces crachats,Se forgeant à leurs entrechats,Cent mille sortes de postures,Pensent voir comme la parroyLes plus grotesques avanturesDe Dom-Quichote en bel arroy.
Là l’on voit en des lieux fumansCuré, barbier, niepce et nourrice,Executer sur les romansLes sentences de leur caprice.Certes, si l’on traittoit ainsiLes sots livres qu’on fait icy,Dont à son dam la France abonde,Je croy qu’en cet embrasementOn verroit sans la fin du mondeUn petit jour du jugement.
Là, ce guidon de carnavalChoque un moine à bride abattue,Mais, n’en desplaise à son cheval,C’est-à-dire en pas de tortue ;Icy, trenchant du Fierabras,Certain moulin avec ses brasLuy fait faire en l’air une roue,Et le laisse en fort piteux trainDans un grand fossé plein de boueAussi moulu comme le grain.
Là, les innocentes brebis,Qu’il prend pour gensdarmes superbes,Font de leur sang voir des rubisSur les esmeraudes des herbes ;Là, les bergers au mesme lieuSondent à beaux cailloux de DieuSes costes presque descharnées,Luy raflant en ces accidentsCe qu’un catherre et les annéesSouffroient qu’il luy restât de dents.
Le bon Sanche y semble accourirAux doleances de son maistre,Et, comme s’il alloit mourir,Luy faire un office de prestre.Là-dessus,panché sur le groinDe ce beau chevalier de foin,Il luy visite la maschoire,Quand l’autre luy renarde aux yeuxLe baume qu’ils venoient de boirePour se le rendre à qui mieux mieux.
Un peu plus loing on l’apperçoitSur son rossignol d’Arcadie,Dont à la mine qui deçoitOn pense ouyr la melodie.Proche delà, le pauvre sotEst contraint de payer l’escotEn especes de capriolles,Allant conter au firmamentQu’on peut bien dancer sans viollesQuand la berne sert d’instrument.
Là, blond et beau comme un Medor,Le plat à laver de sainct CosmePasse pour demy-casque d’orSur le chef de nostre fantosme ;Là, l’escuyer tout transportéBaigne ses yeux dans la clartéDe cent ducats qu’il accumule,Et, riant comme un farfadet,Se console auprès d’une muleDe la perte de son baudet.
Là se fait voir, quenouille en main,Comme une Parque de village,Dulcinée, au cœur trop humainPour refuser un pucelage ;Icy mouvant le κρου̃πιονRepaire de maint μόρπιονSes bras font un mestier penible,Où, par un juste contrepoids,Elle s’exerce avec un cribleA passer le temps et des pois.
Là, Rocinante, tout gaillard,S’emancipe à courre la bague,Et, piqué d’un desir paillard,Veut desrouiller sa vieille dague.Quelqu’un parmy cette rumeurL’accoste en fort mauvaise humeur,Qui vous luy taille des croupieres,Et qui, pour en faire un jouet,Croyant qu’il n’ait point d’estrivieresVous l’en fournit à coups de fouet.
Mais c’est assez Quichotisé,Et si quelque bourru critiqueNe dit aussi-tost sottiséJe n’entens rien à la pratique.Cependant un tel repreneurDans la lice du point d’honneurPourroit bien gistersans litiere,Et sentir sur son hocquetonQue je suis en cette matiereTrès asseuré de mon baston.
Laissant donc peter le renardAu nez de la hargneuse envie,Fust-elle chez ce vieux penardQui blasme nostre douce vie,Je veux, comme je l’ai pensé,De l’inventaire commencéT’envoyer la piece complette,Et la jouant sur mon rebec,N’y laisser rien digne d’empletteQui ne reçoive un coup de bec.
Nostre amy, propre en escholier,Quoy qu’il n’entra jamais en classe,Fait d’un flacon un chandelier,Et d’un pot de chambre une tasse ;Sa longue rapiere au vieux clou,Terreur de maint et maint filou,Luy sert le plus souvent de broche,Et parfois dessus le treteauElle joue aussi sans reprocheLe personnage du couteau.
Sa cheminée a sur les bordsQuantité d’assez belles nippesQui feroient bien toutes en corpsFagot de bouts de vieilles pippes ;L’odeur du tabac alluméY passe en l’air tout enfuméPour cassolette et pour pastille,Si bien que dans les salles trouxDes noirs cachots de la BastilleLe nez ne sent rien de plus doux.
Quant à la vertu, trois beaux dezSont ses livres d’arithmetique,Par lesquels maints points sont vuidezTouchant le nombre d’or mystique.Il est plein de devotion,Dont la bonne applicationSe fait voir en cette maniereC’est qu’il a dans son cabinetDes heures de Robert BeiniereA l’usage du lansquenet.
Quant à du linge, en cet endroitLa toille n’est point espargnée :Il en a plus qu’il n’en voudroit,Mais cela s’entend d’araignée.Et quant à l’attirail de nuit.Sa nonchalance le reduitAu vray deshabiller d’un page,Où le luxe, mis hors d’arçon,Ne monstre pour tout esquipageQu’un peigne dedans un chausson.
Encore ce peigne est-il faitD’un areste de solle fritteQu’il trouva dessous un buffet,Monstrant les dents à la marmitte.Cendre luy vaut poudre d’iris,Dont, pour ragouster sa Cloris,Le goinfre s’espice la hure ;Sa Cloris, s’entend sa Margot,Où, quand Priape l’en conjure,Il s’en va dauber du gigot.
Il se sert aussi quelquefoisDe decrotoire au lieu de brosse ;Ses ongles, plus longs que ses doits,Luy sont des curedents d’Escosse.Pour chenet il n’a qu’un pavé,D’une botte il fait un privé,D’un boussin d’ail une pistache,D’une seringue un pistolet,D’un compas un fer à moustache,Et d’une rotonde un collet.
Puis quand, pour prendre son repos,Las, et non soul de la debauche,Il donne le bon soir aux potsEn faisant demy-tour à gauche,De sa nappe il fait son linceul,Un aix qui se plaint d’estre seulLuy fournit de couche et de table,La muraille y sert de rideau,Bref, cette chambre est une estableOù la peste a tenu bordeau.
Toutesfois, nous ne laissons pas,Trinquans et briffans comme drôles,D’y faire un aussi bon repasQu’on puisse faire entre deux pôles ;Nous y beuvons à ta santéDu meilleur qu’ait jamais vantéFrançois Paumier, ce grand yvrongne,Sans nul soucy de l’advenir,Si ce n’est de revoir ta trongneEt de vivre en ton souvenir.
240 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon Bibliothèque numérique de Lyon· Sources