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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1659· Seconde partie

Les Pourveus bachiques

Marc-Antoine Girard de Saint-Amant· CAPRICE.· 152 vers

Que les cohortes du SophyJ Aillent reprendre Babilone ;Qu’il envoye au Turc un deffyComme la Gazette nous prosne ;Que tout soit reduit à l’aumosne,Mon cher Comte, il ne m’en chaut pas,Pourveu que Bachus, dans son trosne,Preside à ce noble repas.

Qu’avec le fouet des convenansL’Escosse estrille l’Angleterre ;Qu’on face porter aux manansL’espadon ou le cimeterre ;Que l’on arme toute la terre,Je seray tousjours assez fort,Pourveu qu’on m’esquippe d’un verrePlein de muscat jusques au bort.

Que de l’empire du lionSe desmembre la Catalongne ;Que sa chaude rebellionTaille à Guzman de la besongne ;Que tout le monde s’entre-congne,Je croiray que tout vive en pais,Pourveu que je vive en yvrongne,Et que Mars dorme où je repais.

Qu’au seul nom du brave HarcourtL’Espagnol de peur se conchie ;Qu’il pousse ou retienne tout courtLes vains pas de sa monarchie ;Qu’il gemisse à teste fleschie,Ma couppe en rira de bon cœur,Pourveu qu’elle soit enrichieDe la precieuse liqueur.

Que Banier, bien ou mal muny,Expose tout à l’avanture ;Qu’à ce coup PicolominySoit deffait à platte couture ;Qu’il demeure en bonne posture,Il ne m’importe nullement,Pourveu qu’il plaise à la natureQue je boive eternellement.

Que le Soudart de FernamboucSe rende maistre de la baye ;Qu’il la ravage mieux qu’un boucNe fait les tendrons d’une haye ;Que par tout l’on chante dandaye,Je ne m’en estonneray point,Pourveu que dans une humeur gayeJe me rembourre le pourpoint.

Que du faux oracle d’ArrasMadrid à la Flandres se pleigne ;Que devant nos diables de rasSes matoux quittent son enseigne ;Que mesme nos souris on creigne,J’en escriray le bel effet,Pourveuque ma plume se teigneDans l’encre rouge d’un buffet.

Qu’on epouvente les aisezDu rude mot de subsistance ;Que nos tresors soient epuisezPour des affaires d’importance ;Qu’on rongne aux moines la pitance,J’en nommeray l’arrest divin,Pourveu qu’à la noble assistanceL’on ne retranche point le vin.

Qu’en Portugal un nouveau JeanChastre le sceptre de Philippe ;Que la Seine domte en un anLe Rhin, le Necar et la Lippe ;Que le lis morgue la tulippe,J’en siffleray la gloire aux cieux,Pourveu que je trempe ma lippeDans ce jus qui rit à mes yeux.

Que le barreau reçoive ou nonLes reigles de l’Academie ;Que, sur un verbe ou sur un nom,Elle jaze une heure et demie ;Qu’on berne adonc, car et m’amie,Nul ne s’en doit estomaquer,Pourveu qu’on sauve d’infamieCrevaille, piot et chinquer.

Qu’un tarif, maintesfois changéMette au rouet l’arithmetique ;Qu’un artisan presque enragéEn renasque dans sa boutique ;Que cent nouveautez on pratique,J’en gausseray les mal-contens,Pourveu qu’à la façon antiqueChacun de nous hausse le tens.

Qu’un superbe et gros maltotierErige en palais ses rapines ;Que son jeune fou d’héritierS’abandonne aux garces poupines ;Qu’il en ressente les espines,J’auray des roses à souhait,Pourveu qu’à l’ombre des chopinesJe me trouve sain et de-hait.

Qu’un endebté, qu’un criminel,Trompe une barriere en sa chaise ;Qu’un autre, en plein jour solennel,S’y coule chez dame Gervaise ;Qu’un autre y dandine à son aise,Je trouveray cela fort bon,Pourveu qu’en celle-ci j’appaiseMa soif qui naist de ce jambon.

Que nos cocqs, sur l’aigle acharnez,Excitent les chants de nos cygnes ;Que nos princes determinezAient fait rage au combat des lignes ;Que de mes vers leurs noms soient dignes,Je trouveray cela fort beau,Pourveu que Dieu garde nos vignesDe la gresle du renouveau.

Que nos petits oisons de courUsent de fausses railleries ;Qu’ils soient ineptes en amourEt sots en leurs galanteries ;Qu’ils ayment les friponneries,Je les tiendray pour gens bien nez,Pourveu que dans nos beuveriesIls ne fourrent jamais le nez.

Qu’à leur honte nos demy-dieuxNe fassent rien pour ma fortune ;Que je tracasse, pauvre et vieux,Ou sur Cibelle ou sur Neptune ;Qu’un dur creancier m’importune,Je n’en auray point de soucy,Pourveu que je trinque et petuneAvec les drosles que voicy.

Que Lysidor soit obsedéDu demon de l’inquietude ;Qu’ayant plus qu’un Paule raudé,Il s’obstine en cette habitude :Qu’il joigne la guerre à l’estude,Je trouveray cela fort bien,Pourveu qu’exempt de servitudeJe frippe et hume tout mon bien.

Je n’aspire plus aux lauriersQu’on cueille au bout d’une conqueste ;Bren de ces preux avanturiersQui dans le choq se font de feste ;Que cent palmes on leur appreste,Je m’en mocque à gozier ouvert,Pourveu qu’on m’honore la testeD’un bouchon fait de pampre vert.

Que l’on me parle d’aller voirBalets, tableaux, filles de joye ;Que de livres pleins de sçavoirLes rares presents on m’octroye ;Que le Cours ses graces deploye,Je tiendray tout cela pour veu,Pourveu qu’à table je me voyeDe vin d’Espagne bien pourveu.

152 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon Bibliothèque numérique de Lyon· Sources