Œuvres complètes, 1659· Seconde partie
Caprice
A Monsieur le comte de Brionne.
Comte, puis qu’en la NormandiePomone fait honte à Bacchus,Et qu’en cette glace arondieBrille une lumiere esbaudieDe la couleur de nos escus :Chantons, à la table où nous sommes,A la table où le roy des hommesNous traitte en chers et francs voisins,Que le jus delicat des pommesSurpasse le jus des raisins.
Je le confesse, qu’on le croye,Saint-Amant le dit, c’est assez :Mon cœur, mon poulmon et mon foye,A son esclat sautent de joye,Et tous les soins en sont chassez :C’est le doux honneur de septembre ;Il m’attire dans cette chambrePar une secrette vertu,Et mon corps auprès de cet ambreS’esmeut et passe pour festu.
Je ne me puis lasser d’en boire ;Ma soif renaist en s’y noyant ;Du muscat je pers la memoire,Et mon œil est comblé de gloireDe le voir ainsi flamboyant.Qu’il est frais ! qu’il est delectable !De moy, je tiens pour veritable,Lors que j’en trinque une santé,Que le seul cidre est l’or potableQue l’alchymie a tant vanté.
Page, remply-moy ce grand verre,Fourby de feuilles de figuier,Afin que d’un son de tonnerreJe m’escrie à toute la terre :Masse à l’honneur du grand Seguier !Je le revere, je l’admire ;Il m’a fait avec de la cireUne fortune de cristal,Que je feray briller et lireSur le marbre et sur le metal.
C’est par luy que dans ma provinceOn voit refleurir depuis peuCet illustre et bel art de princeDont la matiere fresle et minceEst le plus noble effort du feu ;C’est par luy que de sable et d’herbe,Dessus les champs bruslée en gerbe,Des miracles se font chez moy,Et que maint ouvrage superbeY pretend aux levres d’un roy.
Que d’industrie et de vitesse,Quand, animé d’un souffle humain,Un prodige en delicatesseS’enfle et se forme avec justesseSous l’excellence d’une main !Que de plaisir quand on le roue,Quand un bras desnoué s’en joue,Soit dans Venize ou dans l’Altar !Et que d’ardeur mon ame advouePour ce vase où rit ce nectar !
Mais cependant que je m’amuseA caqueter de la façon,Je ne voy pas que je m’abuse,Que mon goust de longueur m’accuse,Et que je fasche l’eschanson.Baille-moy, baille-moy la couppe ;Or, sus donc, vertueuse trouppe !Que d’un toppe gay, pront et clair,On fende, on perce, on entre-couppeToutes les regions de l’air !
Ha ! que ce bruit m’est agreable !Voilà respondu comme il faut ;J’en esprouve une aise incroyable,Et nostre desbauche est louableD’esclater pour un nom si haut.Aux graces qu’on desire en elle,La retenue est criminelle ;La froideur offence Themis.Bref, pour la rendre solennelle,L’excez mesme nous est permis.
O mon cher ! o mon rare ConteDont les vertus charment nos cœurs,Que dois-je dire, au bout du conte ?On ne peut faire assez de conteDe cette reine des liqueurs.Elle est aux muses consacrée,Elle est douce, elle me recréeMieux que la figue ou l’abricot,Et la Nimphe la plus sucréePourroit estre de nostre escot.
90 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon Bibliothèque numérique de Lyon· Sources