Œuvres complètes, 1659· Première partie.
Les visions
A DAMON.
Le cœur plein d’amertume et l’ame ensevelieDans la plus sombre humeur de la melancolie,Damon, je te decris mes travaux intestins,Où tu verras l’effort des plus cruels destinsQui troublerent jamais un pauvre miserable,A qui le seul trespas doit estre desirable.Un grand chien maigre et noir, se traisnant lentement,Accompagné d’horreur et d’epouventement,S’en vient toutes les nuits hurler devant ma porte,Redoublant ses abois d’une effroyable sorte.Mes voisins, eperdus à ce triste resveil,N’osent ny ne sçauroient r’appeller le sommeil ;Et chacun, le prenant pour un sinistre augure,Dit avec des soupirs tout ce qu’il s’en figure.Moy, qu’un sort rigoureux outrage à tout propos,Et qui ne puis gouster ny plaisir ny repos,Les cheveux herissez, j’entre en des resveriesDe contes de sorciers, de sabaths, de furies ;J’erre dans les enfers, je raude dans les cieux ;L’amede mon ayeul se presente à mes yeux ;Ce fantosme leger, coiffé d’un vieux suaire,Et tristement vestu d’un long drap mortuaire,A pas affreux et lents s’approche de mon lit ;Mon sang en est glacé, mon visage en paslit,De frayeur mon bonnet sur mes cheveux se dresse,Je sens sur l’estomach un fardeau qui m’oppresse.Je voudrois bien crier, mais je l’essaye en vain :Il me ferme la bouche avec sa froide main ;Puis d’une voix plaintive en l’air evanouye,Murmurant certains mots funestes à l’ouye,Me predit mes malheurs, et long-temps, sans siller,Me contemple debout contre mon oreiller.Je voy des feux volans, les oreilles me cornent ;Bref, mes sens tous confus l’un l’autre se subornentEn la credulité de mille objets trompeursFormez dans le cerveau d’un excez de vapeurs,Qui, s’estant emparé de nostre fantaisie,La tourne moins de rien en pure frenesie.Souvent tout en sueur je m’esveille en parlant,Je saute hors du lit, l’estomach pantelant,Vay prendre mon fuzil, et d’une main tremblanteHeurtant contre le fer la pierre estincelante,Après m’estre donné maint coup dessus les dois,Après qu’entre les dents j’ay juré mille fois,Une pointe de feu tombe et court dans la meiche,R’avivant aussi-tost cette matiere seiche,J’y porte l’allumette, et n’osant respirerDe crainte de l’odeur qui m’en fait retirer,Au travers de ce feu puant, bleuastre et sombre,J’entrevoy cheminer la figure d’une ombre,J’entens passer en l’air certains gemissemens,J’avise en me tournant un spectre d’ossemens ;Lors, jettant un grand cry qui jusqu’au ciel transperce,Sans poux et sans couleur je tombe à la renverse.Mon hoste et ses valets accourent à ce bruit,Mais de tout leur travail ils tirent peu de fruit ;Ils ont beau m’appeller, et d’un frequent usageMe repandre à l’abord del’eau sur le visage,M’arracher les sourcils, me pincer par le nez,Et s’affliger autant comme ils sont etonnez,Je ne puis revenir non plus que si la ParqueM’avoit desja conduit dans la fatale barque.Je suis tellement froid, que mon corps au toucherNe se discerne point d’avecques le plancher,Où gisant de mon long, toute force abatue,On diroit, à me voir, que je suis ma statue.Il me souvient encore, et non pas sans terreur,Bien que je sois certain que ce fut une erreur,Que la premiere nuit qu’au plus fort des tenebresS’apparurent à moy ces visions funebres,M’estant esvanouy, comme je l’ay descrit,De l’extreme frayeur qui troubla mon esprit,Et ces gens essayans d’une inutile peineA me restituer la chaleur et l’haleine,Un d’entr’eux s’avisant de me donner du vin,Bacchus, que j’ay tenu tousjours plus que divin,Resveillant tout à coup ma vigueur coustumiere,Fit resoudre mes yeux à revoir la lumiere.Alors, comme en sursaut je me leve tout droit,Representant au vif un mort qui reviendroit ;Puis, regardant partout d’une veue egarée,Je m’efforce à leur dire en voix mal assurée :Fantosmes (car d’effroy je les prenois pour tels),Quel plaisir avez-vous à troubler les mortels ?Quel sujet vous ameine à ces heures nocturnes ?Qui vous a fait quitter vos manoirs taciturnes ?Mes badauts, esbahis d’entendre ce propos,Haut allemant pour eux, jouans au plus dispos,En chemise et nuds pieds, sans m’user de langage,Vers le degré prochain troussent viste bagage,Disent que je suis fou, qu’il y fait dangereux,Emportent la chandelle et barrent l’huis sur eux,Si qu’à peine mon œil les put bien reconnestre,Que comme un tourbillon il les vit disparestre.La lune, dont la face alors resplendissoit,De ses rayons aigus une vitre perçoit,Qui jettoit dans ma chambre, en l’epesseur de l’ombre,L’éclat frais et serain d’une lumiere sombre,Que je trouvois affreuse, et qui me faisait voirJe ne sçay quels objets qui sembloient se mouvoir.Cette nouvelle erreur, dedans ma teste emprainte,Me rendant à la fin hardy par trop de crainte,Je mets flamberge au vent, et, plus prompt qu’un esclair,J’en fay le moulinet, j’en estocade l’air,Imitant la valeur du brave dom Quichote,Quand au fort du sommeil, coiffé de sa marote,Pensant prendre au collet un horrible geant,Et dans un tourne-main le reduire au neant,Il exploita si bien, comme chante l’histoire,Que sur les cuirs de vin son glaive eut la victoire.Mais je m’engage trop dans ce plaisant discours,Muse, je t’en conjure, arrestons-en le cours ;Reprenons tristement nostre stile funeste,Et, si cela se peut, disons ce qui nous reste.Voilà donc, cher Damon, comme passe les nuisTon pauvre Clidamant, comblé de mille ennuis,Et toutefois, helas ! ce ne seroit que rosesSi les jours ne m’offroient de plus horribles choses.Cet astre qu’on reclame avec tant de desirsEt de qui la venue annonce les plaisirs,Ce grand flambeau du ciel, ne sort pas tant de l’ondePour redonner la grace et les couleurs au monde,Avec ses rayons d’or si beaux et si luisans,Que pour me faire voir des objets deplaisans.Sa lumiere,inutile à mon ame affligée,La laisse dans l’horreur où la nuit l’a plongée ;La crainte, le soucy, la tristesse et la mort,En quelque lieu que j’aille, accompagnent mon sort.Ces grands jardins royaux, ces belles Tuilleries,Au lieu de divertir mes sombres resveries,Ne font que les accrestre et fournir d’alimentA l’extreme fureur de mon cruel tourment.Au plus beau de l’esté je n’y sens que froidure,Je n’y voy que ciprès, encore sans verdure,Qu’arbres infortunez tous degouttans de pleurs,Que vieux houx tous flestris et qu’espines sans fleurs.L’echo n’y repond plus qu’aux longs cris de l’orfraye,Dont le mur qui gemit en soy-mesme s’effraye ;Le lierre tortu qui le tient enlacé,En fremissant d’horreur, en est tout herissé ;Semblable en sa posture à ces enfans timidesQui, le corps tout tremblant et les yeux tous humides,Embrassent leur nourrice alors que quelque bruitLes va dedans leur couche epouventer la nuit.Si j’y rencontre un cerf, ma triste fantaisieDe la mort d’Actéon est tout soudain saisie ;Les cygnes qu’on y void dans un paisible estangMe semblent des corbeaux qui nagent dans du sang ;Les plaisans promenoirs de ces longues allées,Où tant d’afflictions ont esté consolées,Sont autant de chemins à ma tristesse offersPour sortir de la vie et descendre aux enfers.Le Louvre, dont l’éclat se fait si bien parestre,N’est à mes yeux troublez qu’un chasteau de Bicestre ;Le fleuve qui le borde est à moy l’Acheron,J’y prend chaque batteau pour celuy de Caron,Et, me croyant parfois n’estre plus rien qu’une ombreQui des esprits sans corps ait augmenté le nombre,D’une voix langoureuse appellant ce nocher,Je pense à tous moments qu’il me vienne chercher.Si je prens quelque livre en mon inquietude,Et tasche à dissiper cette morne habitude,Marot, en ses rondeaux, epistres, virelais,Le mocqueur Lucian et le fou Rabelais,Se metamorphosans par certains tours magiques,Ne sont remplis pour moy que d’histoires tragiques.Ovide en l’Art d’aimer m’epouvante à l’abort ;Amour, avec son dard, y passe pour la Mort ;Avec son dos ailé, pour un oiseau funeste ;Avec son mal fievreux, pour une horrible peste,Et pour une furie avecques son flambeau,Qui ne sert qu’à guider les hommes au tombeau.Si, pour me retirer de ces creuses pensées,Autour de mon cerveau pesamment amassées,Je m’exerce parfois à trouver sur mon lutQuelque chant qui m’apporte un espoir de salut,Mes doigts, suivans l’humeur de mon triste genie,Font languir les accens et plaindre l’harmonie ;Mille tons delicats, lamentables et clairs,S’en vont à longs souspirs se perdre dans les airs,Et, tremblans au sortir de la corde animée,Qui s’est dessous ma main au dueil accoustumée,Il semble qu’à leur mort, d’une voix de douleur,Ils chantent en pleurant ma vie et mon malheur.Si je vay par la ville, aux plus beaux jours de feste,Le sort, dont la rigueur pend tousjours sur ma teste,Donnant mesme aux plaisirs de noirs evenemens,Ne me fait rencontrer partout qu’enterremens,Que pasles criminels que l’on traisne au supplice ;Et lors, m’imaginant quelque enorme injustice,Je m’escrie à l’abord, les sens de peur transis :Dieux ! seroit-ce point là mon pauvre amy Tirsis ?Non, non, ce n’est pas luy, ma veue est insensée ;Vostre gloire en sa mort seroit interessée,Et l’equité celeste ayme trop l’innocentPour le payer si mal des peines qu’il ressent.Puis, quand il me souvient de l’horrible avantureQui mit tout mon bon-heur dedans la sepulture,En y mettant Lysis, et qu’il m’est defenduDe chercher seulement le bien que j’ay perdu,Je m’abandonne aux pleurs, je trouble tout de plaintes,Un mortel desespoir me donne mille attaintes,Et, parmy les tourmens qui m’ostent le repos,Songeant à ses escrits, je dis à tous propos :O belle Polixene ! amante infortunée !Tu dois bien regretter sa courte destinée,Puis qu’une telle fin t’interdit d’espererCelle des longs travaux qui te font souspirer !O precieux enfant d’une si rare plume !Beau livre ! grand tresor, mais trop petit volume !Ouvrage que la mort empescha de finir !Je croy que t’ayant veu, tout bon sens doit tenirQue la plus belle chose, en quoy que l’on souhaitte,Se pourra desormais appeller imparfaite,Si plustost on ne dit que, pour estre divin,O livre nompareil ! tu n’as point eu de fin.Et je n’en mettray point à l’ennuy qui me ronge,Car, soit que ton autheur me vienne voir en songe,Ou que je pense à luy comme je fais tousjours,Mes larmes et mes cris auront un mesme cours ;Ma pitié luy veut rendre à jamais cet hommage ;En tous lieux où j’iray sa vaine et pasle image,Visible à moy tout seul, et regretable à tous,Me contera sa mort, me monstrera ses coups,Et, m’inspirant au cœur ce que pour allegeanceLuy pourra suggerer une horrible vengeanceContre cet assassin rempli de trahisonQui termina ses jours en leur verte saison,Me mettra dans les mains les plus pesantes chaisnes,Les feux les plus ardens et les plus longues gesnes,Pour en punir ce monstre, et faire un chastimentQue l’on puisse esgaler à mon ressentiment.
232 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon Bibliothèque numérique de Lyon· Sources