Rimes familières, 1890· Strophes
Adam et ève
Eritis sicut Dii.
I
L’ivresse est envolée‖ et l’espérance est morte :Ils ont goûté le fruit‖ de l’arbre défendu.Jamais l’Ange pour eux‖ ne rouvrira la porteDu paradis perdu.
Depuis que du bonheur‖ ils ont touché la cime,Soumis au châtiment,‖ résignés à souffrir,Ils ne regrettent rien,‖ ni l’exil, ni le crime,Ni l’horreur de mourir.
La faim, la soif, n’ont rien‖ dont le cœur se désole,Ni le soleil de feu,‖ ni le désert géant ;Qu’importe ! ils ont l’Amour :‖ de tout il les consoleEt le reste est néant.
Car l’Amour, engendrant‖ voluptés et tortures,N’était pas dans l’Éden‖ aux vertus condamné :Il fallait pour qu’il fût‖ connu des créaturesQue le crime fût né.
C’est sur le Désespoir‖ que fleurit l’Espérance ;Pour que le Rut devînt‖ l’Amour prodigieuxIl fallait aux humains‖ le remords, la souffranceEt les pleurs dans les yeux.
Sicut Dii ! Ce mot‖ du tentateur suprêmeÉtait donc vrai : le Mal‖ nous a divinisés.L’Homme innocent jamais‖ n’eût connu par lui-mêmeTout le prix des baisers !
Ils changent notre bouche‖ en exquise blessurePar où coule à longs traits‖ le sang des cœurs maudits,Nous rendant chaque jour,‖ mortelle nourriture,Le fruit du paradis.
II
Tu savais bien, Iaveh !‖ qu’en sa chair frémissanteL’Homme, prompt à bénir‖ et prompt à blasphémer,Cache une âme qui brûle,‖ à vouloir impuissanteEt faite pour aimer !
Tu mets près de la lèvre‖ un fruit qui la désire ;Tu dis : c’est le plaisir ;‖ n’y touchez pas ! pourquoi ?Sous notre pied glissant‖ l’abîme nous attire :Qui l’a creusé ? c’est toi !
Sentant de ton pouvoir‖ s’ébranler l’édifice,Ô Dieu cruel ! en vain‖ pour racheter le MalTu donneras ton Fils,‖ offert en sacrificeComme un vil animal !
Trop tard ! le blé se sèche‖ et l’ivraie est fertile !Trop tard ! le Mal a fait‖ son œuvre pour toujours !Ton Fils sur un gibet‖ souffre et meurt inutile :Et l’Homme, plein de jours,
Dédaignant tes Édens,‖ méprisant tes supplices,Laissant aux chérubins‖ ta céleste Sion,Bravant la mort, l’enfer,‖ se plonge avec délicesDans la Damnation.
Sicut Dii ! non ! non !‖ le tentateur des âmesN’a pas dit vrai : car l’Homme‖ est plus grand que les Dieux,Qui, n’ayant pas brûlé‖ des diaboliques flammes,Se contentent des Cieux !
L’Homme règne en vainqueur‖ sur la Terre sublime.Il vit : les Dieux sont morts‖ ou se taisent, lassés :Son front touche le ciel,‖ son pied fouille l’abîme :Lui seul, et c’est assez.
Versification
- Forme
- 14 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 14(abab)
- Mètre
- Alexandrins et hexasyllabes (42 de 12, 14 de 6)· profil 6, 6+6
- Strophes
- 14 quatrains
- Mots à la rime
- a morte / porte féminine, classiqueb défendu / perdu masculine, classiquea cime / crime féminine, classiqueb souffrir / mourir masculine, classiquea désole / console féminine, classiqueb géant / néant masculine, classiquea tortures / créatures féminine, classiqueb condamné / né masculine, classiquea l’Espérance / souffrance féminine, classiqueb prodigieux / yeux masculine, classiquea suprême / lui-même féminine, classiqueb divinisés / baisers masculine, classiquea blessure / nourriture féminine, classiqueb maudits / paradis masculine, classiquea frémissante / impuissante féminine, classiqueb blasphémer / aimer masculine, classiquea désire / attire féminine, classiqueb pourquoi / toi masculine, classiquea l’édifice / sacrifice féminine, classiqueb Mal / animal masculine, classiquea fertile / inutile féminine, classiqueb toujours / jours masculine, classiquea supplices / délices féminine, classiqueb Sion / Damnation masculine, classiquea âmes / flammes féminine, classiqueb Dieux / Cieux masculine, classiquea sublime / l’abîme féminine, classiqueb lassés / assez masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Rimes familières, Paris, Calmann Lévy, 1890· numérisation wikisource.org· Sources