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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies de sainte-Beuve, 1829· Poésies

À Alfred de M. (Musset.)

Charles Augustin Sainte-Beuve· 66 vers

Pour moi, je me mis à rêver au lieu d’avoir du plaisir.SÉNANCOUR, Oberman.

Les flambeaux pâlissaient, le bal allait finir,Et les mères disaient qu’il fallait s’en venir ;Et l’on dansait toujours, et l’heure enchanteresseS’envolait : la fatigue aiguillonnait l’ivresse.Ô quel délire alors ! Plus d’un pâle bouquetGlisse d’un sein de vierge et jonche le parquet.Une molle sueur embrase chaque joue ;Aux fronts voluptueux le bandeau se dénoueEt retombe en désordre, et les yeux en langueurLaissent lire aux amants les tendresses du cœur ;Les mains sentent des mains l’étreinte involontaire ;Tous ces seins haletants gardent mal leur mystère ;On entend des soupirs ; sous les gants déchirésOn froisse des bras nus, à plaisir dévorés,Et la beauté sourit d’un regard qui pardonne,Et plus lasse, en valsant, se penche et s’abandonne.Moi, je valsais aussi ce soir-là, bienheureux,Entourant ma beauté de mon bras amoureux,Sa main sur mon épaule, et dans ma main sa taille ;Ses beaux seins suspendus à mon cœur qui tressailleComme à l’arbre ses fruits, — quand d’un accent bien doux :« Que je suis lasse, ami ! dit-elle : asseyons-nous. »Et nous voilà tous deux assis, un peu derrière,Moi, son bouquet ravi parant ma boutonnière,En main son éventail, jouissant de la voirPasser, pour s’essuyer, à son front son mouchoir ;Et la trouvant si belle, et la jambe si fine,Petite, en corset noir, à la taille divine,Aux yeux, aux cheveux bruns, et la croyant à moi,Mon cœur bondissait d’aise et j’étais comme un roi.Mais cette voix bientôt, qui sans cesse s’élèveDu milieu des plaisirs pour gâter notre rêve,S’éleva dans mon cœur et me dit : « Jeune amant,« Amant si plein d’espoir, pèse bien ce moment.« Jouis bien, jouis bien de cet instant rapide ;« Mire ton front si pur à ce flot si limpide,« Car le flot va courir ; et, je te le promets,« Ces cinq minutes-là ne reviendront jamais.« Non, quand cette beauté, pour tes rivaux si fière,« À toi se donnerait dès demain tout entière ;« Quand mille autres bientôt, prises à ton amour,« Voudraient dans tes cheveux se baigner tour à tour« Et passer à ton cou leurs chaînes adorées ;« Quand beaucoup, vers le soir, dans les bois rencontrées,« Pâles s’en reviendraient au logis tout pleurant,« Et mourraient, et prieraient pour ton âme en mourant ;« Quand pour prix des soupirs de ta vie inquiète,« Descendue en tes nuits, la Gloire, ô grand poëte,« De son aile effleurant ton luth harmonieux,« Emporterait ton nom et tes chants dans les cieux ;« Non, dans tous ces plaisirs, dans ces folles merveilles,« Tu ne reverras pas cinq minutes pareilles« À celles de ce soir. — Oh ! retiens-les longtemps,« Cœur gonflé d’avenir, amant de dix-sept ans. »Ainsi parlait la voix dans mon âme oppressée ;Et moi, silencieux, écoutant ma pensée,Par degrés je sentais la tristesse arriver ;Oubliant de jouir, j’étais près de rêver ;Quand Elle, tout à coup reposée et légère,Honteuse d’avoir fui la valse passagère,Reprit son éventail tombé sur mes genoux,Et m’en frappa, disant : « À quoi donc pensez-vous ? »Et je revins à moi ; ma main saisit la sienne,Et je revis ses yeux, sa grâce italienne,Son beau sein si brillant dans le noir du satin ; —Et nous valsions encor quand parut le matin.

66 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Vie, poésies et pensées de joseph Delorme, Paris, MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS, 1863· numérisation wikisource.org· Sources