Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies de sainte-Beuve, 1829· Poésies

À la rime

Charles Augustin Sainte-Beuve· 90 vers

C’est de la pièce suivante que date la conversion de Joseph à une facture plus sévère. Cette pièce a déjà été publiée ailleurs, comme l’ouvrage d’un ami qui s’est prêté en cela au caprice et à la modestie du poëte, mais qui se croit aujourd’hui obligé de faire restitution sur sa tombe.

Rime, qui donnes leurs sonsAux chansons,Rime, l’unique harmonieDu vers, qui, sans tes accents,Frémissants,Serait muet au génie ;

Rime, écho qui prends la voixDu hautboisOu l’éclat de la trompette,Dernier adieu d’un amiQu’à demiL’autre ami de loin répète ;

Rime, tranchant aviron,ÉperonQui fends la vague écumante ;Frein d’or, aiguillon d’acierDu coursierÀ la crinière fumante ;

Agrafe, autour des seins nusDe Vénus,Pressant l’écharpe divine,Ou serrant le baudrierDu guerrierContre sa forte poitrine ;

Col étroit, par où saillitEt jaillitLa source au ciel élancée,Qui, brisant l’éclat vermeilDu soleil,Tombe en gerbe nuancée ;

Anneau pur de diamantOu d’aimant,Qui, jour et nuit, dans l’enceinteSuspends la lampe, ou le soirL’encensoirAux mains de la vierge sainte ;

Clef, qui, loin de l’œil mortel,Sur l’autelOuvres l’arche du miracle ;Ou tiens le vase embauméRenferméDans le cèdre au tabernacle ;

Ou plutôt, fée au légerVoltiger,Habile, agile courrière,Qui mènes le char des versDans les airsPar deux sillons de lumière ;

Ô Rime ! qui que tu sois,Je reçoisTon joug ; et longtemps rebelle,Corrigé, je te prometsDésormaisUne oreille plus fidèle.

Mais aussi devant mes pasNe fuis pas ;Quand la Muse me dévore,Donne, donne par égardUn regardAu poëte qui t’implore !

Dans un vers tout défleuri,Qu’a flétriL’aspect d’une règle austère,Ne laisse point murmurer,Soupirer,La syllabe solitaire.

Sur ma lyre, l’autre fois,Dans un bois,Ma main préludait à peine :Une colombe descend,En passant,Blanche sur le luth d’ébène.

Mais au lieu d’accords touchants,De doux chants,La colombe gémissanteMe demande par pitiéSa moitié,Sa moitié loin d’elle absente.

Ah ! plutôt, oiseaux charmants,Vrais amants,Mariez vos voix jumelles ;Que ma lyre et ses concertsSoient couvertsDe vos baisers, de vos ailes ;

Ou bien, attelés d’un crinPour tout freinAu plus léger des nuages,Traînez-moi, coursiers chérisDe Cypris,Au fond des sacrés bocages.

90 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Vie, poésies et pensées de joseph Delorme, Paris, MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS, 1863· numérisation wikisource.org· Sources