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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies de sainte-Beuve, 1829· Suite de joseph Delorme

À madame adèle j…

qui avait lu avec attendrissement les poésies du jeune auteur qu’elle croyait mort.

Charles Augustin Sainte-Beuve· 58 vers

Et c’est lui, c’est bien lui dont tous avez parlé :Si vous l’aviez connu, vous l’auriez consolé !Vous me l’avez écrit ; n’est-il pas vrai, Madame ?Et depuis bien des nuits ce mot me trouble l’âme,Et je me dis souvent qu’il aurait été douxPour lui, d’être compris et consolé par vous.

Mais, saviez-vous, hélas ! compatissante et belle,En écrivant ce mot à son ami fidèle,Saviez-vous ce que fut celui que nous pleurons ?Saviez-vous ses ennuis, tous ses secrets affronts ;Tout ce qu’il épanchait de bile amère et lente :Que ce marais stagnant avait l’onde brûlante ;Que cet ombrage obscur et plus noir qu’un cyprèsDonnait un lourd vertige à qui dormait trop près ?…Savez-vous de quels soins, de quelle molle adresseVous auriez dû nourrir et bercer sa tendresse ;Que même entre deux bras croisés contre son cœur,Il eût aimé peut-être à troubler son bonheur,Et ce qu’il eût fallu de baisers et de larmes ?…Et savez-vous aussi, vous, brillante de charmes,Que ce jeune homme, objet de vos tardifs aveux,N’était point un amant aux longs et noirs cheveux,Au noble front rêveur, à la marche assurée,Qu’il n’avait ni cils blonds, ni prunelle azurée,Ni l’accent qui séduit, ni l’œil demi-voilé ?…Pourtant vous avez dit : Je l’aurais consolé !

Le dites-vous encor ? car si vous l’osez dire,Si, le connaissant mieux, la pitié qu’il inspireRésiste en vous. Madame, au mépris, à l’effroi,Si vous me répétez : Que ne vint-il à moi ?Ah ! qui sait ? — de la tombe, où son humeur sauvageEt son besoin d’aimer l’ont conduit avant l’âge,— Qui sait ? — certain d’avoir enfin à qui s’unir,Ce mot puissant pourrait le faire revenir.Au fond de votre parc, dans la plus sombre allée,Vous le verriez, un soir, de dessous la feuilléeSortir, et, s’avançant au milieu du chemin,Se nommer, vous nommer et vous prendre la main ;Et l’un l’autre d’abord croyant vous reconnaître,Comme deux âmes sœurs qu’un même astre a vu naître,Vous parleriez longtemps ; il vous dirait son mal,Vous lui diriez le vôtre, et vos ennuis au bal,Vos vingt-cinq ans, le vide où leur fuite vous laisse,Comment aux vœux légers succède la tristesse,Et ce qui fit qu’un jour votre gaieté changeaPuis vos loisirs, vos vers, — tout ce qu’il sait déjà ;Il irait au-devant des phrases commencées,Et vous l’écouteriez achever vos pensées.Lui, sûr d’être compris pour la première fois,Lisant dans vos regards, ému de votre voix,Se sentirait moins prompt à rompre un nœud qu’il aime,À refermer sa tombe, à se clore en lui-même ;Il oublierait qu’il n’est qu’un fantôme incertain,L’ombre de ce qu’il fut à son riant matin ;Il vivrait, retrouvant un reste de jeune âge :Les cieux sont plus brillants le soir d’un jour d’orage !Il rouvrirait son toit aux songes amoureux,Et redeviendrait bon, fidèle, et presque heureux.

58 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Vie, poésies et pensées de joseph Delorme, Paris, MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS, 1863· numérisation wikisource.org· Sources