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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies de sainte-Beuve, 1829· Poésies

À mon ami V. H. (Victor Hugo.)

Charles Augustin Sainte-Beuve· 60 vers

Entends-tu ce long bruit doux comme une harmonie,Ce cri qu’à l’univers arrache le génieTrop longtemps combattu,Cri tout d’un coup sorti de la foule muette,Et qui porte à la gloire un nom de grand poëte,Noble ami, l’entends-tu ?

À l’étroit en ce monde où rampent les fils d’Ève,Tandis que, l’œil au ciel, tu montes où t’enlèveTon essor souverain,Que ton aile se joue aux flancs des noirs nuages,Lutte avec les éclairs, ou qu’à plaisir tu nagesDans un éther serein ;

Poussant ton vol sublime et planant, solitaire,Entre les voix d’en haut et l’écho de la terre,Dis-moi, jeune vainqueur,Dis-moi, nous entends-tu ? la clameur solennelleVa-t-elle dans la nue enfler d’orgueil ton aileEt remuer ton cœur ?

Ou bien, sans rien sentir de ce vain bruit qui passe,Plein des accords divins, le regard dans l’espaceFixé sur un soleil,Plonges-tu, pour l’atteindre, en des flots de lumière,Et bientôt, t’y posant, laisses-tu ta paupièreS’y fermer au sommeil ?

Oh ! moi, je l’entends bien ce monde qui t’admire.Cri puissant ! qu’il m’enivre, ami ; qu’il me déchire !Qu’il m’est cher et cruel !Pour moi, pauvre déchu, réveillé d’un doux songe,L’aigle saint n’est pour moi qu’un vautour qui me rongeSans m’emporter au ciel !

Comme, un matin d’automne, on voit les hirondellesAccourir en volant, au rendez-vous fidèles,Et sonner le départ ;Aux champs, sur un vieux mur, près de quelque chapelle,On s’assemble, et la voix des premières appelleCelles qui viennent tard.

Mais si, non loin de là, quelque jeune imprudente,Qui va rasant le sol de son aile pendante,S’est prise dans la glu,Captive, elle entend tout : en bruyante assembléeOn parle du voyage, et la marche est réglée,Et le départ conclu ;

On s’envole ; ô douleur ! adieu plage fleurie,Adieu printemps naissant de cette autre patrieSi belle en notre hiver !Il faut rester, subir la saison de détresse,Et l’enfant sans pitié qui frappe et qui caresse,Et la cage de fer.

C’est mon emblème, ami ;… mais si, comme un bon frère,Du sein de ta splendeur à mon destin contraireTu veux bien compatir ;Si tu lis en mon cœur ce que je n’y puis lire,Et si ton amitié devine sur ma lyreCe qui n’en peut sortir ;

C’est assez, c’est assez : jusqu’à l’heure où, mon âmeSecouant son limon et rallumant sa flammeÀ la nuit des tombeaux,Je viendrai, le dernier et l’un des plus indignes,Te rejoindre, au milieu des aigles et des cygnes,Ô toi, l’un des plus beaux !

60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Vie, poésies et pensées de joseph Delorme, Paris, MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS, 1863· numérisation wikisource.org· Sources